Le débat sur le port du voile, en France

« Heureusement, que le ridicule ne tue pas »

«  Les images et les attitudes politiques façonnées et manipulées par les médias ont été cruciales. En Occident, les représentations du monde arabe n'ont cessé, depuis la guerre de 1967, d'être grossières, réductrices et ouvertement racistes, comme beaucoup d'études critiques en Europe et aux Etats-Unis l'ont établi et vérifié. Les films et émissions télévisées présentant les Arabes en « chameliers » loqueteux, terroristes ou cheikhs d'une richesse scandaleuse n'en ont pas moins continué à bon rythme. Quand les médias se sont mobilisés derrière le président Bush pour préserver l'american way of life et faire reculer l'Irak, ils n'ont pas dit ni montré grand-chose des réalités politiques, sociales et culturelles du monde arabe ( dont beaucoup sont très influencées par les Etats-Unis) – (…) Certes, les médias sont infiniment mieux équipés pour la caricature et le sensationnel que pour les lents processus culturels et sociaux, mais la raison profonde de ces idées fausses est la dynamique impériale, et surtout sa tendance à la séparation, à l'essentialisation, à la domination et à la réaction. »1

 

 

Le débat sur le port du voile, s'inscrit dans la tradition, assimilationniste française, comme continuum colonial. Sa récurrence, dans la sphère médiatique, se plait par un parti pris éditorial ( LCI, BFM TV, France Info, et CNEWS) 2, à spéculer, sur cette pratique religieuse. L'acharnement quasi viscéral, envers cette dernière, promeut une « propagande médiatique », qui véhicule ( aveuglément) une dissension, servant avant tout, d'écran de fumée 3. A savoir, qu'elle blâme une minorité, afin de compenser, un programme politique sans substance 4, car dogmatique, ( avec la théorie du ruissellement, comme seul motif valable). La femme voilée devient la cible privilégiée, dû à « une intolérance ancienne à la visibilité du religieux dans l'espace public », pour Valentine Zuber 5. Nous amenant à penser, à un procédé démocratique fallacieux ( un faux débat), qui insiste sur un différentiel civilisationnel, perçu comme insoluble. Rejoignant ainsi la notion développée entre autre par Noam Chomsky, de « fabrication du consentement »6. De par, une vision de la femme musulmane soumise, et/ou analphabète, comme figure de proue, que le seul Occident se doit d'extraire, des méandres de l'obscurantisme, telle une mission « civilisatrice ». A savoir, de la sauver, d'un paternalisme islamique, afin de la soumettre au diktat du paternalisme occidental, sous couvert de liberté. Excepté que, les français(es) de confession musulmanes, rectifient le fait que 7, l'instrumentalisation de la laïcité par les récalcitrants au port du voile, sert à justifier un laïcisme 8. Ces derniers, qui se revendiquent, d'un euro-centrisme, peinant, à reconnaître, ( si ce n'est à demi-mot), que les musulmans, sont aussi des citoyens français 9. Cette réticence, prépare un terreau favorable, à l'extrême droite, via un radicalisme décomplexé, face à la potentielle « menace islamique », qui d'après leurs dires, s'évertue à déstabiliser, la stature immuable de l'identité nationale.

 

 

 

« Le populisme fait de l'expérience du peuple – de ce qu'éprouve le « vrai » peuple – le thermomètre de la réalité : seul est réel ce que ressent le peuple. Le reste est de la « fumisterie intellectuelle ». Si toutes les rhétoriques politiques – de gauche ou de droite – visent à tisser un rapport affectif au politique ( c'est le propre de tout parti ou idéologie), la spécificité du populisme est qu'il définit le rapport au politique à partir d'un lien affectif - « naturel » - qui serait exclusif aux membres du « vrai » peuple.

 

En être ou ne pas en être, c'est toute la question. Si les catégories politiques pèchent souvent - habilité stratégique – par l'imprécision, le phénomène est infiniment plus structurel s'agissant du populisme. Autour du peuple, le populisme trace une frontière sinueuse, happé pourtant par l'unanimisme. Le centre de gravité politique autour du peuple, dont le leader populiste s'auto-institue porte-parole, aucunement gêné du fait qu'électoralement il est très souvent très loin d'être majoritaire. Le national-populisme est inséparable de la construction d'un adversaire empli d'hostilité malveillante. Entre les ennemis d'hier ( juifs, métèques, protestants et francs-maçons) et les menaces d'aujourd'hui, la continuité existe avec des inflexions – les multi-culturalistes, les bobos, les élites mondialisées, le capitalisme globalisé, les immigrés, les binationaux, les Roms, toujours les juifs, désormais aussi souvent l'islam et les musulmans sont dénoncés comme cassant l'unité du peuple et incapables de ressentir un lien viscéral avec la communauté10. »

 

Partant de ce constat, les discours politiques qui fustigent le communautarisme, comme frein au progrès. Constitue un argumentaire populiste, qui nient la tendance « naturelle » de l'individu, à s'organiser en autant de groupes, comme résultante (entre autres ), des dérives du « marché unique ». Pour le sociologue américain Anthony Giddens la notion de « risque » est au centre de la performativité des sociétés modernes. Propre aux bulles spéculatives, qui alimentent une vision court-termiste, évoluant en marge semble t-il de l'économie réelle, et de la société dans son ensemble. Le communautarisme ( quand il n'a pas une finalité productiviste) est alors perçu comme un contre pouvoir, en s'organisant en « micro-institution » et qui tente de limiter les impacts de la mondialisation ( chômage, exclusion, marginalisation ), sur les individus isolés. Ce type de discours, dénonce à travers le communautarisme un « entre soi », comme néfaste à l'unité nationale. Tandis que cet ethno-natiolisme ( populisme ) établit selon ses critères les contours d'un lien inconditionnel, avec la nation, donc d'institutionnalisé cette même forme « d'entre soi »,( non sans une certaine volonté assimilationniste). Le communautarisme constitue d'après cette référence identitaire autant de « micro-nationalité » au sein du territoire nationale, qui profiteraient de la civilisation moderne. Sans pour autant d'après leurs dires, adhérer aux valeurs de celle-ci. Avec l'ombre du terrorisme comme argument incontournable. Ce sentiment de menace, fait aussi allusion au fait que, si ces « micro-nationalité » s'organisent, elles représenteraient un contre-pouvoir politique susceptible de renverser ( la « théorie du grand remplacement »), un ordre pré-établi , racisé et élitiste ( blanc). Face à une populace issue de l'immigration, qui peine à trouver sa place ( pour le grand nombre), au sein du pays d'accueil. Du fait de l'intersectionnalité, qui y opère, pour ceux dont les origines sont issues des colonies, sont alors « voué à être soumis ». S'amorçant, par des prénotions propre à un « différentiel civilisationnel » laborieusement dépassables, pour certains 11, alors que d'autres dénoncent une stigmatisation, comme source d'exclusion sociale 12. Avec pour effet (« pervers ») de rendre la représentation dans l'imaginaire collectif du « vivre-ensemble », impalpable.

 

« (…) l'idée de 'communautarisme' s'est progressivement imposée dans les discours politiques et journalistiques, à partir de la décennie 1990. Il montre que la diffusion quantitative de ce néologisme typiquement français va de pair avec un changement qualitatif de la configuration du discours politique. Cette nouvelle catégorie autorise un réarmement de l'idéologie ethnonationaliste qui soutient l'Etat-Nation, et permet la diffusion dans le 'débat' national de thèmes de plus en plus interprétés sous l'angle de la menace à l'égard d'un 'ennemi intérieur'. Le flou du terme et la généralité de ses usages permettent de redéployer la figure de l'ennemi selon les circonstances, et ainsi d'étendre une logique polarisée et militarisée du contrôle social à des dimensions croissantes de l'espace public. »13

 

Les questions identitaires/religieuses sous jacentes à ce débat, sont mobilisé sous fond d'euro-centrisme 14, ce qui a tendance à le rendre relatif, à un dialogue de sourd. Perceptible, via un discours « populiste », qui trouve son soubassement, dont l'amalgame, ainsi que la mésinterprétation. Relatif au projet ethno-nationaliste, d'incarner le nouvel espoir occidental, nostalgique d'un « âge d'or » ( les trente glorieuses). D' une période de  « plein emploi » qui jadis fut la gloire de l'occident « Make america great again », porté par des individus qui subissent de pleins fouet la modernité, via la post-industrialisation. L'occident ayant déjà vécu sa révolution industrielle, s'enlise désormais dans les questions identitaires. Du fait qu'il n'incarne plus l'espoir, mais a encore du mal à se réinventer. Cette situation témoigne d'un Occident qui n'ose pas se saisir de « l'après capitalisme», étant la « bête noire » des politiciens occidentaux. Suite au déclin de l'Etat Nation, qui présage une dépendance accru de la société civile envers la sphère privée. Compte tenu du gap social qui se creuse entre les différentes classes sociales. L'avidité du capitalisme, qui tire profit, de la compétition entre les individus, en perpétuant un système de domination et d'exclusion pour les individus les moins capables, voire les moins désirables ( les « prolétaires » sont souvent des individus racisés, dont l'origine est issue des colonies ). A ce propos, il faut nuancer, qu'il existe deux types de communautarisme ; l'un que l'on qualifiera de communautarisme de subsistance 15, qui est décrié, tandis que le second est un  communautarisme de domination 16, qui lui est institutionnalisé.

 

 

« Il me semble que le système français incarne de manière extrême l'universalisme le plus abstrait qui reflète « une colonialité du pouvoir à la française ». Contrairement aux discours ambiants, le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc, masculin et élitiste. Les instances de pouvoir, qu'il soit politique (Parlement...) ou économique (grandes entreprises) sont tenues par le même groupe qui ne cesse de reproduire ses privilèges.

 

 

Le paradoxe, c'est qu'on taxe certains groupes ethniques de communautarisme alors qu'on ne leur laisse pas de véritables moyens d'accéder à certaines sphères socio-économiques. Ils ont beau subir de multiples discriminations à l'école ou au travail depuis des décennies, leur capacité à se défendre est très limité. Les émeutes d'octobre 2005 illustrent l'impasse dans laquelle se trouve le système français qui proclame d'un côté une égalité théorique et qui de l'autre échoue à imposer une réelle égalité des chances.»17

 

 

 

Le ( faux ) débat sur le port du voile en France, consiste a nier le droit à la différence envers une minorité de sa population, qui pour certains d'entre eux, avec d'autres, jadis se sont battus pour « libérer » ce pays d'une menace bien réelle. L'amnésie quant à cette partie de l'histoire pourtant non négligeable, paraît, au regard du traitement systématique de suspicion envers la communauté musulmane ( ou d'autres minorités), anecdotique. Ceux en quoi, cette mascarade démocratique, vise à faire accepter par un matraquage lexical ( telle une propagande, à titre d'exemple, soumission de la femme, prosélytisme, terrorisme, etc ), une dénégation, envers les musulmans, qui plus est envers la figure d'un autre racisé en général. Encore que, le terme d'amnésie résonne comme un doux euphémisme, pour ne pas dire une hypocrisie. Dans la mesure où, l'Occident est un des plus gros vendeurs d'armes au monde, pour autant il ne se gêne pas de stigmatiser la religion d'une partie de ses citoyens, d'être vectrice d'infamies, et de terreurs.

 

 

 

1 Said Edward W, Culture et impérialisme, Fayard Le Monde Diplomatique, 2000, p.79.

2 Induit dans l'article de Robin Andraca, publié le 17 octobre 2019 à 15:55 sur le site de Libération, au titre équivoque « Une semaine sur les chaînes d'info : 85 débats sur le voile, 286 invitations et 0 femme voilée ».

3 Qui une fois n'est pas coutume, dans la tradition politique, de mettre du « beurre dans les épinards », en désignant un ennemi, comme stratagème électoraliste.

4 Apparaissant désuet, parce que ne répondant pas à des enjeux contemporains ( réchauffement climatiques, etc).

5 Historienne spécialiste de la tolérance religieuse, directrice à l'Etude pratique des hautes études ( EPHE), et auteure de la « Laïcité en débat au-delà des idées reçues » ( Ed. Le Cavalier bleu, 2017). Tiré de l'interview mené par Anne Brigaudeau, pour France Télévisions, publié le 17/10/2019 à 15:58.

6 Les médias constitueraient un « quatrième » pouvoir au service de l'oligarchie, influençant les individus par un matraquage lexicale, diffusé en continue, via différents supports médiatique.

7 Par voie démocratique, lors de débat, du moins lorsqu'on daigne leurs donner la parole. Bien qu'il n'y est pas de représentants pour tout les musulmans, et encore moins de « spécialiste ». Toutefois il faut se méfier quand un individu, quand bien même serait-il musulman, se revendique de façon plus ou moins implicite, de porter la « voix » de ses semblables. Cependant, il y a des islamologue, comme Ghaleb Bencheikh, qui sur ces questions, sont loin d'être impertinent.

8 Relatif au fait d'exclure toutes manifestations religieuses de l'espace public, qui pour certains seraient la nouvelle religion inébranlable.

9 Donc à juste titre, disposent des mêmes droits, que tout un chacun.

10 Martuccelli Danilo, La condition sociale moderne, Gallimard 2017, p.137.

11 La droite affiche un discours politique « décomplexé » proche de celui de l'extrême droite.

12 Du moins de certaines strates sociales.

13 Fabrice Dhume, « L'émergence d'une figure obsessionnelle:comment le communautarisme a envahi les discours médiatico-politque français », REVUE Asylon(s), N°8, juillet 2010 -septembre 2013.

14 De ceux qui se revendiquent de la « tradition française ».

15 Qui recense des réseaux d'entraide de solidarité, autour d'une appartenance commune ( pas obligatoire).

16 Qui traduit un élitisme, qui revêt la forme d'une oligarchie ( monopole oligopolistique ).

17 Grosfoguel Ramon, Le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc, propos recueillis par Elyamine Settoul, paru le 26 décembre 2006.

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