Les visages statutaires de l'impérialisme

 

La vague anti-raciste va jusqu'à modifier l'espace public d'un geste politique qui consiste à chambouler la France, ce bloc de granit immuable. Faisant écho au martelage médiatique ces dernières années d'un débat sur l'identité nationale qui n'a eu pour effet que de réaffirmer la volonté française assimilationniste, pour ne pas dire suprématiste, sous couvert d'universalisme. Le débat sur la « race » est bel et bien relancé, diluant ainsi la grogne populaire dans un questionnement identitaire complexe, de savoir quelle est la place réelle du pluralisme dans nos sociétés ? Stratagème politique détournant ainsi le mécontentement de la populace suite à la gestion du covid en France, pour le moins calamiteuse d'après Didier Raoult.

 

Le déboulonnage de statues s'attaque à un racisme structurel, car ces statues figent l'histoire de France dans son passé colonial. D'où elle tire encore des privilèges aujourd'hui via ses colonies actuelles ( DOM TOM POM), mais aussi via ces anciennes colonies ( exemple le Franc CFA et le pacte colonial). Elle justifie ces conquêtes par un caractère évolutionniste d'avoir « civiliser » des peuplades qui n'étaient pas et supposé toujours pas capables de réfléchir par eux mêmes ( perceptibles à travers les critiques à l'encontre du mouvement anti-raciste), du fait de leurs « pensées sauvages » vraisemblablement inscrites dans leur patrimoine génétique. Ces actes politiques à l'encontre de certaines statues réfléchissent le souhait des concitoyens ( issue de l'immigration) de faire valoir sur la place publique, leur souffrance face à l'absence de réelle volonté politique de construire du commun, sur un pied d'égalité. Étant donné qu'ils subissent de pleins fouets des discriminations liés à la couleur de leur peau (stigmatisation à l'embauche, accès restreint à la santé, au logement, contrôle au faciès), dans le pays des droits de l'homme. De plus ils dénoncent une instrumentalisation de la laïcité, c'est à dire une dérive laïciste. À ce propos la Cour des Droits de l'Homme Européennes, leur a donné maintes fois raisons. La France dévoile un caractère dédaigneux face à toutes initiatives visant à délégitimer sa  « superbe » construit en partie sur la chimère de l'égalité que prônait l'universalisme. Ce pays fait preuve d'amnésie face au sacrifice orchestré lors des différentes guerres mondiales, de vies « indigènes » portées volontaires pour aider la métropole française à se libérer. Dorénavant les descendants d' "indigènes" s'indignent d'une dénégation de la figure d'un autre « racisé », comme source d'exclusion de certaines strates sociales. Cela paraît insupportable pour une génération qui a vu leurs parents souffrir d'un racisme ambiant qui lors des  « trente glorieuses » était malheureusement toléré. Aujourd'hui ils ont si l'on peut le formuler ainsi « gagner leurs places », via les études supérieures, la formation professionnelle, ou encore l'entrepreneuriat, autant dire les méandres de la méritocratie. Ils comptent faire entendre leurs voix dans un pays qui est aussi le leur et qu'ils contribuent à construire, peut-être même à y faire évoluer les mœurs, va t-on savoir ? C'est pourquoi déboulonner des statues à l'effigie d'un racisme structurel ( ces statues participent aussi à une forme de racisme passif) c'est alerter l'opinion publique sur un droit à la différence, un droit de regard sur l'histoire ( nos « ancêtres les gaulois ») qui ne fait plus la recette républicaine ( du moins celle de l'actuelle V ème république). S'en prendre à ces statues c'est démontrer avec caractère la nécessité de créer une « mémoire collective », d'entamer ainsi le chemin du « vivre commun », au delà d'un vivre-ensemble qui n'est alors qu'un vivre-avec sans substance.

 

Le philosophe Étienne Balibar indique dans « Race, nation, classe » que l'État ne peut instaurer l'universalisme, à savoir une réelle égalité car le racisme lui permet de paupériser une partie de la population, afin de disposer d'une force productive à bas salaire. Il s'en suit dans le discours politique un yo-yo permanent entre universalisme et racisme, comme fond idéologique du discours électoraliste. Sans jamais avouer que le racisme permet de préserver le capitalisme en tant que système ( afin de faire de la plus value). La sociologue Christine Delphy nous confie qu' « il n'y a pas de question raciale, il n'y a que la question sociale ». Suivant cette logique et pour reprendre les mots de Lamine Senghor « Le capitalisme c'est de l'impérialisme », étant donné que ce régime économique asservit et mutile les corps. D'ailleurs l'ère de l'anthropocène a pris forme via le colonialisme ( déforestation, transport d'hommes et de matières premières, urbanisation), le capitalisme s'est ensuite fondé sur l'ossature impérialiste pour favoriser son expansion. De telle sorte que l'urgence climatique est une  conséquence directe de l’impérialisme d’antan qui perdure encore aujourd'hui à travers le capitalisme. Par conséquent  faire tomber ces statues ( le too big to fail) c'est se réapproprier l'espace publique comme espace politique, en annonçant l'avènement d'un jour nouveau, celui d'un culte d'une humanité « plurielle » libérée. Après tout la France n'est-elle pas le pays qui a aboli les privilèges lors de sa révolution éponyme, en raison de quoi en serait-il autrement du « privilège blanc » ?

 

 

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