J.Habermas et la crise grecque : y-aura-t-il un pilote dans l'avion?

 Sur Habermas et la crise grecque : y-aura-t-il un pilote dans l'avion?

         J.Habermas (entretien Guardian 16/07/15 reproduit ci-après)  a raison de pointer l'insuffisance de démocratie dans les institutions et la pratique européennes, ainsi que la position et le rôle exposés, pas seulement pour elle-même, de l'Allemagne, dans le processus engagé. Il a raison également de rappeler d'emblée "les réformes structurelles nécessaires de l'État et de l'économie grecs" et de s'interroger sur les intentions politiques d'un leader qui fait voter non aux propositions européennes pour mieux négocier le oui et qui fait adopter au Parlement des mesures dans lesquelles il déclare ne pas croire.
          Mais l'analyse de la "crise de confiance" entre la Grèce et les Européens qu'a fait éclater, à un degré non atteint jusqu'alors, le référendum Tsipras, manque. Et on peut craindre qu'elle soit restée piégée dans l'apparence démocratique d'une consultation populaire intervenant dans un processus politique technocratique ("Bruxelles") ou/et supranational (les États de l'Union et ceux de la zone Euro). 
Pour sa défense, cette bévue qui oublie les critiques les plus élémentaires du référendum parce que démagogique (la vraie démocratie, c'est la démocratie directe!), confus (non à ce projet d'accord? à tout projet d'accord? à l' Europe? à la zone Euro? ) et irrésistiblement plébiscitaire (le non est un oui à Tsipras "sorti personnellement renforcé") a été et reste partagée par toute l'opinion progressiste européenne, notamment par les économistes politiques d'expression française, qui n'ont pas la mémoire bien longue quant à l'inopérance référendaire en matière de politique économique héxagonale ou européenne.  
Que n'a t'on en effet entendu de la part de la mouvance de gauche en Europe, sauf peut-être de la SPD (par solidarité gouvernementale?), sur la légitimité de cette consultation, sur la dignité du peuple grec enfin retrouvée, au coude à coude place Syntagma avec Clisthène l'athénien, Lambrakis toujours vivant, Théodorakis toujours chantant, au milieu du peuple grec, debout contre la dictature européenne libérale! 
Ce qu'indiquait en fait cette consultation, c'est l'impuissance politique de l'État grec, son incapacité à représenter politiquement les grecs. Non parce qu'un mouvement populaire s'est fait remettre, sur la base de promesses folles, le mistigri d'une représentation démocratique déliquescente, impuissante et corrompue, mais parce que ce naufrage qui fait de la gauche "radicale" grecque, malgré elle, malgré nous, le syndic de faillite de la Grèce de la zone Euro, est en fait celui de l'État grec lui-même. Si tant est que cet État ait jamais existé.
Existe-t-il en effet cet État incapable de lever l'impôt, prérogative régalienne? La TVA certes, et pas seulement dans les îles, mais aussi l'impôt sur le patrimoine et sur les revenus, et pas seulement sur l'Église et les armateurs!
Existe-t-il cet État qui n'exerce pas, ou si mal, ni la fonction de représentation politique (clientélisme, corruption et irresponsabilité), ni celle de régulation de la production et des échanges (fiscalité économique inopérante, monopoles publics contre-performants, rentes de situation, fraude fiscale et concurrentielle), ni celle de redistribution sociale compatible avec sa richesse réelle (retraites, santé). Le tout au profit et sans le concours efficace d'une administration (en y incluant l'armée, la police et le clergé), quand bien même elle ne serait pas trop nombreuse et incompétente, ce qui reste à prouver, est au moins parasitaire et en proie aux pires désordres du service public, c'est à dire elle-aussi au clientélisme et à la corruption. 
L'absence de cadastre et l'existence d'une Église, premier propriétaire privé de Grèce, État dans l'État, autant exemptée d'impôts que la propriété publique, sont autant de "défauts" qui génère sur l'ensemble du territoire national la semblance de l'État grec. Depuis le début, depuis l'intégration de la Grèce dans l'Union et son adhésion à la zone Euro, c'est un semblant d'État qui a été candidat et qui a été admis. Pas seulement pour les statistiques faussées (il y a d'autres exemples...), mais parce que ces données trafiquées n'étaient pas seulement transmises afin d'arranger les choses vis à vis des européens, mais trahissaient aussi l'impuissance de l'État à les recueillir faute de les avoir fait produire. 
L'objectif européen dans le traitement du "défaut" grec n'est donc pas seulement de faire prendre à un État et à sa nation une bonne direction qui lui permettrait d'améliorer les choses et d'être plus efficace pour renouer avec la croissance et rembourser raisonnablement des dettes excessives; mais de construire un État grec, au plus vite (c'est une question de survie pour les grecs plongés en masse dans une "austérité" insupportable), capable, pas seulement de produire un budget d'austérité à l'équilibre, mais de rendre fiables et effectives les conditions du marché grec de production, de distribution et de régulation des biens et des services pour susciter le réinvestissement productif,  moteur de croissance!
Sans doute comme le souligne J.Habermas, le gouvernement de Mme Merkel, seul à prendre la vraie mesure du "défaut" grec a-t-il  été amené à dilapider le capital politique de l'Allemagne. La dramatisation, voire le chantage au "grexit" qu'ont pratiqué, en se répartissant les rôles, tels des policiers interrogeant un malfaiteur, la Chancelière, qui était censée y être hostile et son ministre des Finances censé, lui, y être favorable, a été apparemment le seul moyen, pas vraiment sympathique,  pour le leadership franco-allemand de ramener les représentants de l'État grec à la table des négociations, au point exact qui avait suscité, et non justifié, le référendum, pour y obtenir à la fois des étapes décisives de la réfondation de l'État grec et un engagement du gouvernement et du Parlement Grec, donc de la représentation la plus complète de l'État grec actuel, de mettre en oeuvre sans délai de ces réformes structurelles indispensables. Soit de jeter le résultat apparent du référendum aux oubliettes de l'histoire. 

Est-ce suffisant? Est-ce supportable? Sera-ce efficace? Au point de pouvoir réduire à brève échéance le montant de la dette grecque ou/et sa charge?

Seulement si l'État grec affirme son existence et montre sa capacité à se réformer profondément tout en assumant des lendemains qui ne chantent pas. Libre à chacun donc de voir dans la fantasmagorie médiatique qui a travesti l'accord final, pas seulement du fait des journalistes, en diktat allemand, "punition" par l'Europe de Merkel du référendum de Tsipras... Ne s'agit-il pas plutôt d'une dernière tentative, sans doute assez désespérée, d'inventer et de construire, dans l'Union et dans la zone Euro, au bord d'une sortie de l'Euro dont nul ne sait à quels extrèmes, à quelles extémités elle peut conduire les grecs, enfin un État grec, responsable et garant de l'avenir européen de son peuple?

 

HABERMAS:POURQUOI MERKEL A-T-ELLE DILAPIDÉ LA POLITIQUE ALLEMANDE
17 JUILLET 2015 | PAR GYGDE


Traduction en français de l'entretien accordé au Guardian(16/07/2015) par le philosophe allemand Jürgen Habermas. La figure de proue intellectuelle de l'intégration européenne juge que les efforts des générations précédentes sont mis en péril par la ligne dure d'Angela Merkel vis-à-vis de la Grèce.

*
* *
Guardian : Quelle est votre verdict sur l’accord conclu lundi?

Habermas: L’accord sur la dette grecque annoncé lundi matin est préjudiciable tant dans son résultat que par la manière dont il a été atteint. Premièrement, le résultat des négociations est fâcheux. Même si l’on devait considérer que cet étranglement était la bonne façon de mener les choses, on ne peut pas attendre que ces réformes soient mises en œuvre par un gouvernement qui de son propre aveu ne croit pas dans les termes de l’accord.

Deuxièmement, le résultat n’a pas de sens en termes économiques à cause du mélange toxique entre les réformes structurelles nécessaires de l’État et de l’économie et l’imposition de nouvelles mesures néolibérales qui vont complètement décourager une population grecque épuisée et tuer toute impulsion vers la croissance.

Troisièmement, le résultat signifie qu’un Conseil européen impuissant vient en substance de se déclarer en faillite politique : la relégation de facto d’un État membre au statut d’un protectorat contredit ouvertement les principes démocratiques de l’Union européenne.

Enfin, le résultat est scandaleux parce que forcer le gouvernement grec à accepter un fonds de privatisation économiquement discutable, et essentiellement symbolique, ne peut être compris autrement que comme un acte de punition contre un gouvernement de gauche. On peut difficilement imaginer comment on aurait pu faire plus de dégâts.

Et pourtant, c’est bien ce que le gouvernement allemand a fait lorsque le ministre des Finances Schäuble a menacé d’expulser la Grèce de l’euro, et s’est assumé sans vergogne comme le maître de discipline de l’Europe. Le gouvernement allemand a ainsi revendiqué pour la première fois une Europe sous hégémonie allemande – en tout cas, c’est la façon dont cela a été perçu dans le reste de l’Europe, et cette perception définit la réalité qui compte. Je crains que le gouvernement allemand, y compris sa faction sociale-démocrate, ait dilapidé en une nuit tout le capital politique qu’une Allemagne meilleure avait accumulé en un demi-siècle – et par « meilleure », j’entends une Allemagne caractérisée par une plus grande sensibilité politique et une mentalité post-nationale.es

Guardian : Lorsque le Premier ministre grec Alexis Tsipras a convoqué un référendum le mois dernier, de nombreux politiciens européens l’ont accusé de trahison. La chancelière allemande Angela Merkel, à son tour, a été accusée de faire chanter la Grèce. D’après vous, quel côté porte davantage le chapeau de la détérioration de la situation ?

Habermas : Je ne suis pas sûr des intentions réelles d’Alexis Tsipras, mais nous devons reconnaître un simple fait : afin de permettre à la Grèce de se remettre sur ses pieds, les dettes que le FMI a jugées « hautement insoutenables » doivent être restructurées. Malgré cela, Bruxelles et Berlin ont toujours refusé au Premier ministre grec la possibilité de négocier une restructuration de la dette de la Grèce, et ce depuis le tout début. Afin de surmonter ce mur de résistance élevé par les créanciers, le Premier ministre Tsipras a finalement tenté de renforcer sa position au moyen d’un référendum – et il a obtenu davantage de soutien interne que prévu. Cette légitimation renouvelée obligeait l’autre côté soit à rechercher un compromis, soit à exploiter la situation d’urgence en Grèce, plus encore qu’auparavant, sur le mode de la punition. Nous connaissons le résultat.

Guardian : La crise actuelle de l’Europe est-elle un problème financier, un problème politique ou un problème moral ?

Habermas : La crise actuelle peut être expliquée à la fois par des causes économiques et comme un échec politique. La crise de la dette souveraine qui a émergé de la crise bancaire avait ses racines dans les conditions sous-optimales d’une union monétaire hétérogène. Sans une politique économique et financière commune, les économies nationales des États membres pseudo-souverains continueront à dériver les unes par rapport aux autres en termes de productivité. Aucune communauté politique ne peut soutenir une telle tension dans le long terme. Dans le même temps, en mettant l’accent sur l’évitement d’un conflit ouvert, les institutions de l’UE empêchent les initiatives politiques nécessaires à l’expansion de l’union monétaire en une union politique. Seuls les chefs de gouvernement réunis en Conseil européen sont en position d’agir, mais ce sont précisément eux qui sont incapables d’agir dans l’intérêt d’une communauté européenne commune parce qu’ils pensent principalement à leur électorat national. Nous sommes coincés dans un piège politique.

Guardian : Par le passé, Wolfgang Streeck avait déclaré que l’idéal habermassien de l’Europe était la racine de la crise actuelle, et non pas son remède: selon sa mise en garde, l’Europe ne sauverait pas la démocratie, mais l’abolirait. Au sein de la gauche européenne, beaucoup estiment que les développements actuels confirment la critique du projet européen faite par Streeck. Quelle est votre réponse à leurs craintes ?

Habermas : Mis à part pour sa prédiction d’une disparition imminente du capitalisme, je suis globalement d’accord avec l’analyse de Wolfgang Streeck. Au fur et à mesure de la crise, l’exécutif européen a accumulé de plus en plus d’autorité. Les principales décisions sont prises par le Conseil, la Commission et la BCE – en d’autres termes, les institutions mêmes qui sont soit insuffisamment légitimées à prendre de telles décisions, soit manquent même de tout fondement démocratique. Streeck et moi partageons également le point de vue que cet évidement technocratique de la démocratie est le résultat d’un modèle néolibéral de politique de déréglementation du marché. L’équilibre entre la politique et le marché est désynchronisé, au détriment de l’État social. Là où nous divergeons, c’est sur les conséquences à tirer de cette situation difficile. Je ne vois pas comment un retour à des États-nations qui devraient être gérés comme des grandes entreprises dans un marché mondial pourrait contrer la tendance à la dé-démocratisation et à l’accroissement des inégalités sociales – des choses que nous voyons d’ailleurs également en Grande-Bretagne. Ces tendances ne peuvent être combattues, le cas échéant, que par un changement de direction politique, provoqué par des majorités démocratiques dans un « noyau européen » plus fortement intégré. L’union monétaire doit avoir la capacité d’agir au niveau supra-national. A la lumière du processus politique chaotique provoqué par la crise en Grèce, nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer les limites de la méthode actuelle de compromis intergouvernemental.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.