L'enfumage anti-pub de Sarkozy

Madame serait «épidermiquement de gauche». Monsieur, lui, est viscéralement de droite. Tendance Marcellin et Peyrefitte.

Madame serait «épidermiquement de gauche». Monsieur, lui, est viscéralement de droite. Tendance Marcellin et Peyrefitte. Coup sur coup, Nicolas Sarkozy vient de mettre en œuvre deux idées destinées à régir le fonctionnement des médias contemporains, qui ont des parfums d'années 70.

C'est d'abord ce projet de loi « création sur Internet » dont l'intitulé bucolique camoufle une tentative de pourchasser l'internaute téléchargeur comme l'ancien ministre de l'Intérieur de Georges Pompidou traquait les agents du « complot international » menaçant le pays. C'est ensuite ce retour de l'autoritarisme d'Etat dans la nomination d'un responsable du service public de l'audiovisuel, qui nous parle d'un temps où le secrétaire d'Etat à l'Information du général De Gaulle se faisait communiquer le menu du JT avant sa diffusion. Et choisissait déjà, lui aussi, la tête qui devrait le présenter.
Oui, mais Nicolas Sarkozy est quand même une homme de son époque, rompu à cette technique de la « triangulation » blairo-clintonienne qui veut que l'on s'approprie le thème de référence de son opposition pour mieux la neutraliser. Avec l'annonce de la suppression de la publicité sur les chaines publiques, qui serait compensée en allant taper dans le portefeuille des riches - les chaines privées et les sociétés de télécommunications - il place sur la défensive ses adversaires politiques et syndicaux, quand il ne les renvoie pas dans les cordes. Au point que les critiques adressées au président de la République, dans ce dossier, se doivent de commencer toujours par l'approbation de principe d'une élimination de la publicité sur le service public. La gauche l'avait rêvé, Sarkozy le fera ! Avant de prononcer ici même les formules sacramentelles garantissant au lecteur que l'auteur de ces lignes n'est pas un agent stipendié de l'univers de la « réclame », rappelons quand même, au passage, qu'il n'y avait pas que la gauche qui voulait débarrasser les écrans publics de la publicité, mais aussi les chaines privées pour des raisons assez simples à deviner.
Donc exit bientôt la pub sur des chaines publiques, libérées des exigences commerciales qui brideraient sa liberté de création et ses audaces culturelles. Acceptons-en l'augure. Mais demandons-nous si la « compensation » financière promise n'est pas un cadeau empoisonné pour tout le monde. Certes les « tycoons » français de la télévision peuvent dire merci à un président qui, par le plus grands des hasards, se trouve être un ami de chacun d'entre eux. Mais ils sont mécontents néanmoins de ne pas tout empocher et devoir en restituer un peu, sous forme de taxation, au service public. Il auraient des « frais » d'investissement. A vrai dire, les perspectives ne sont pas si riantes pour des chaines qui voient les « tuyaux » se multiplier en dehors d'elles et, du coup, il n'est pas sûr que le « public » trouve du côté de TF1, M6 et d'autres, un financement durablement stabilisé.
Du côté des fournisseurs d'accès en téléphonie mobile et internet, on renâcle ferme sur le mode de l'indignation. Pourquoi seraient-ils taxés pour un transfert de publicité du public au privé dont ils ne sont pas, a priori, les premiers bénéficiaires ? Passons sur ce réflexe, vieux comme le péché d'avarice, et passons pudiquement sur leur argument du handicap terrible ainsi imposé à un secteur confronté à une rude concurrence internationale, même s'il a sa part de vérité. En réalité, si l'on peut faire confiance à Orange, Bouygues, SFR et tous les autres, c'est sur le fait qu'ils répercuteront, au moins au centime près, sur les factures de leurs clients, l'insupportable ponction fiscale dont ils feront l'objet. Le mot « fiscal » n'est pas trop fort puisque, pour des raisons tenant aux règles européennes, le prélèvement irait directement dans les caisses de l'Etat avant d'être redistribué au service public. Celui-ci, comme les personnes âgées naguère avec la vignette automobile pourrait de la sorte être exposé au risque de voir de moins en moins la couleur de cet argent, en cas de mauvaise passe budgétaire de l'Etat.
L'usager du téléphone et l'internaute vont donc être mis à contribution pour que l'audiovisuel public retourne à ses missions d'origine. C'est là peut-être qu'il faut s'inquiéter, dans le camp de ceux qui, sur le front de l'information, veulent maintenir une exigence de qualité et d'indépendance en en faisant payer le juste prix. Sur papier ou Internet. Depuis une dizaine d'années, toutes les enquêtes qui ont été menées sur le comportement des consommateurs, aux Etats-Unis d'abord en Europe ensuite, montrent qu'ils prennent leur budget « culture-media » comme un tout, à l'intérieur duquel ils procèdent à des arbitrages. C'est autour des années 2000, pour prendre un exemple que je connais bien, celui de la presse écrite quotidienne, où l'on a vu décliner les ventes pour des raisons qui avaient sans doute un peu à voir avec un contenu moins approprié, mais surtout avec la « concurrence » financière des sollicitations en tous genre, touchant au téléphone, à la télé puis à Internet. Et même aux dépenses de cinéma, spectacles, musées etc.
D'une certaine façon, les journaux gratuits qui ont plus fait de mal aux journaux payants sur le plan de la publicité que de la diffusion, sont une conséquence et non une cause. Il y a bien d'autres raisons à la crise de la presse écrite, notamment les coûts de fabrication et de distribution, mais on ne peut plus raisonner comme si chaque forme de presse évoluait indépendamment du reste de l' environnement « media ». Quand Viviane Redding, la Commissaire européenne chargée de l'audiovisuel, s'inquiète de la création de ce qu'elle appelle en Français « un nouvel impôt » ( en anglais « tax ») pour financer l'audiovisuel public, ce n'est pas une atteinte insolente à la souveraineté hexagonale, mais la défense d'une politique communautaire visant à faire baisser les prix d'accès aux nouvelles technologies de l'information, politique dont les conséquences ne pas si indifférentes au développement de la création de contenus.
Voilà donc la France engagée, si le projet va jusqu'au bout sous la forme annoncée par le président de la République, dans une de ces usines à gaz dont elles a le secret. Partout en Europe l'audiovisuel public est financé par la redevance ou la publicité, ou par un mixte des deux. La BBC dépend exclusivement de la redevance ce qui, soit dit en passant, lui impose de fortes exigences d'audience pour répondre aux attentes du contribuable. Mais la redevance, outre-Manche, s'élève à 200 euros quand elle ne dépasse pas 116 euros en France, la plus basse en Europe. C'est en France encore que la participation de l'Etat au secteur public de l'audiovisuel est la plus modeste avec des obligations de production très strictes, mais bien moins « voyantes » qu'ailleurs en termes de résultats. Il est vrai que c'est aussi en France où, le secteur du cinéma, très influent, a le statut le plus privilégié pour la création de fictions.
A l'évidence, il y avait de la marge si l'on avait voulu augmenter la redevance française pour compenser le manque à gagner de la pub, mais on sait que, d'emblée, ce fut refusé par les porteurs du « paquet fiscal » que l'on sait. De même que le « périmètre » du secteur public n'était pas à l'ordre du jour de la commission Copé. Pourtant ne s'agit-il pas là d'une question de fond, en termes de rationalisation des structures, de synergie des personnels et surtout de définition des missions du service public de l'audiovisuel aujourd'hui ? C'est même le préalable à une discussion sensée sur le financement de l'audiovisuel public dont serait effectivement exclue la publicité.
Nicolas Sarkozy a sans doute aussi cela en tête. Mais il veut commencer par serrer le cou à la bête ( avec la désignation d'un affidé au sommet du nouvel organisme et des moyens étriqués) avant de la domestiquer selon ses vœux.Patrick de Carolis semble l'avoir maintenant bien compris.

A voir Nicolas Sarkozy bouillir de colère contre les « mal élevés » du service public, dans la savoureuse vidéo (ci-desssus) avant son intervention sur France 3 et qui tourne en boucle désormais sur internet, on sent bien qu'il a « épidermiquement » quelques idées sur la suite.

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