Mettre le holà à la "ola"

On associe souvent les « résistants » à des hommes debout. Il y a des occasions aussi de dire «non» sans faire l’effort de se dresser ; je veux ici prendre fait et cause pour un acte assez difficilement perceptible de l’extérieur et à bien des égards héroïque par ce qu’il suppose d’objection à la pression de l’environnement social : ne pas se lever quand la « ola » déferle dans un stade.

On associe souvent les « résistants » à des hommes debout. Il y a des occasions aussi de dire «non» sans faire l’effort de se dresser ; je veux ici prendre fait et cause pour un acte assez difficilement perceptible de l’extérieur et à bien des égards héroïque par ce qu’il suppose d’objection à la pression de l’environnement social : ne pas se lever quand la « ola » déferle dans un stade. Les habitués des enceintes sportives savent déjà de quoi il s’agit. Pour les autres une petite explication préalable est utile.

La « ola » est une vague de bras successivement tendus que l’on observe dans les tribunes de spectateurs, accompagnée d’un grand cri collectif dont l’écho qui s’approche intime l’ordre de bientôt se lever, et le bruit qui s’éloigne autorise à se rasseoir. Je suis de ceux, quitte à passer pour un individualiste forcené, qui ressentent ce mouvement d’ensemble comme uneinsupportable tyrannie du nombre. Plus prosaïquement, j’ai observé, sans tomber dans une parano excessive, que chaque fois qu’une « ola » m’a masqué le terrain avec cette forêt de bras épileptiques, il venait juste de se produire quelque chose d’important sportivement parlant. C’est particulièrement frustrant au rugby - j'en ai encore fait l'expérience samedi au Stade de France - où une attention soutenue est requise pour ne rien rater d’une balle qui surgit d’un regroupement, un décalage de joueurs qui dynamise une attaque, un lancer de touches où tout va se jouer en un instant dans les hauteurs, un ballon à suivre qui renverse le jeu, etc… La « ola », issue des rencontres de football, essaime maintenant dans bien d’autres manifestations publiques, et pas seulement sportives.

Cet exercice où la foule impose sa loi expose les contrevenants à une sanction aux effets pervers. Je m’explique. Au bout d’un tour ou deux de stade, il y a toujours un moment où le public le plus moutonnier se lasse. Ou tout simplement s’aperçoit que ce qui se produit dans le match est quand même plus intéressant que ce qui se passe dans les tribunes.Les ultras de la « ola » n’apprécient pas que la chaine soit ainsi rompue et une bordée de sifflets jaillit du bord opposé pour flétrir les dissidents. Du coup les joueurs peuvent prendre les huées pour eux et se demander pourquoi, et surtout à laquelle des équipes on en veut ainsi. Raymond Domenech, l’entraîneur-sélectionneur de l’équipe de France de football, pestait récemment contre de tels sifflets qui avaient décontenancé ses joueurs dans un match contre l’Equateur.

Certes, j’entends déjà l’objection que c’est faire grand cas d’une petite chose appartenant au folklore des stades. Eh bien non. J’aime l’atmosphère joyeusement canaille des tribunes ( quand ça ne dérape pas bien sûr dans les interpellations racistes ou xénophobes), j’aime les couleurs arborées par les supporteurs, attributs vestimentaires excentriques ou visages peinturlurés, je communie dans les exclamations de joie ou de dépit, je confesse volontiers des préférences vocales assez marquées en faveur de certaines équipes au détriment d’autres, mais on ne fera pas croire que la "ola" contribue de quelque manière que ce soit, à la célébration du sport. C’est un exercice de pure narcissisme collectifoù le public semble vouloir de donner en spectacle à lui même et – peut-être - à ceux qui sont sur la pelouse pour assurer le vrai spectacle. J’y soupçonne aussi un totalitarisme où quelques individus déterminés parviennent à enclencher la logique implacable de l’imitation qui finit par s’imposer d'elle-même, sans que l’on ne sache plus quelle en était la cause et quelle en est la finalité.

Aller chercher du conspirationnisme derrière la « ola », ça peut prêter à sourire. J’en conviens. Evidemment qu’il n’y a pas mort d’homme ! Et tout en restant assis à chaque fois, je ne me suis jamais encore fait remonter les bretelles par mes voisins de tribune. Mais on sait assez précisément, depuis que la « ola » est née il y a vingt ans dans les stades mexicains, comment on l’enclenche. Il suffit d’une quinzaine de personnes ( des études statistiques ont été faites) qui se lèvent ensemble, tendent les bras et invitent les spectateurssur leur gauche à faire de même, ce qui, de proche en proche, fera rouler la vague gestuelle et sonore ( à l’origine on criait « ola ! » en se levant, culture hispanique oblige).

Dernier détail : la "ola" roule toujours autour du stade dans le sens des aiguilles d’une montre. Ce qui n’est pas le moindre symptôme du désolant conformisme caractérisant ce mouvement de foule.

 

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