Des V.O., mais pas de V.F. dans le film Bétancourt

Le doute est un puissant moteur de recherche pour la vérité. Toute «version officielle» (V.O) porte en elle-même la suspicion de n'être que partielle et partiale. Combien d'abominations ont été couvertes par des «versions officielles»! C'est le devoir des journalistes d'interroger, soupeser, confronter et donc évaluer la validité de ce genre de V.O. Mais encore faut-il ne pas tomber de l'autre côté du cheval.

Le doute est un puissant moteur de recherche pour la vérité. Toute «version officielle» (V.O) porte en elle-même la suspicion de n'être que partielle et partiale. Combien d'abominations ont été couvertes par des «versions officielles»! C'est le devoir des journalistes d'interroger, soupeser, confronter et donc évaluer la validité de ce genre de V.O. Mais encore faut-il ne pas tomber de l'autre côté du cheval.


Le récit de la récupération, par une opération militaire colombienne de quinze otages des FARCS en pleine jungle, a été livré par ceux-là mêmes qui l'ont conçue, organisée et exécutée, ce qui suscite logiquement une certaine incrédulité tant elle frappe par sa perfection. Pas un coup de feu, pas un peso pour les ravisseurs, rien que de bonnes vieilles méthodes d'infiltrations et de retournements dans les rangs de l'ennemi et au final un montage pour abuser les geôliers, digne d'un « cénario de Hollywood».


Ce qui s'est déroulé mercredi dernier à une cinquantaine de kilomètres de San José del Guaviar, au sud de la Colombie a fait l'objet d'un premier compte-rendu par le ministère de la Défense, complété ensuite par d'autres détails et dont on trouvera la meilleure relation sur le site d'information de Semana ( en langue espagnole) ( « El gran golpe » Semana.com). C'est un des organes de presse les plus crédibles dans un pays où, contrairement à la vision superficielle qu'on a souvent en France, il y a une tradition de journalisme indépendant qui a payé un lourd tribut à la liberté de la presse - attentats meurtriers, saccages de journaux- quand il s'agissait d'enquêter sur les cartels de trafiquants de drogue, au début des années 90.


Dans la presse colombienne sérieuse on reste, à ce stade des investigations, dans l'épure de la « version officielle ». Est-ce que pour autant « la messe est dite » pour s'inspirer de l'esprit religieux que Ingrid Betancourt fait souffler sur nos têtes depuis quelques jours ? Bien sûr que non. Mais, pour l'heure, toutes les « versions non officielles, d'objection si l'on préfère ( une autre VO ! ), qui sont rétives à cette vision des évènements sont moins convaincantes. Ce qui est avancé pour mettre en cause la « propagande » gouvernementale colombienne s'inscrit plus dans une démarche où l'intention politique précède la démonstration factuelle.


Pour dire simple, dès l'annonce de la libération connue, les cercles proches des FARCS ou enclins à ne rien céder de positif au régime Uribe, ont contesté le caractère « exemplaire » de l'opération militaire. La thèse de la « rançon » a ainsi suggéré que les forces armées colombiennes se parent d'un prestige exagéré puisqu'elles n'ont fait que procéder à un échange. L'avantage pour les FARCS, dans ce cas, est de s'en sortir la tête haute.

 

Le fait que Radio suisse romande (RSR) se soit faite l'interprète en premier de ce point de vue est troublant. La Suisse est, avec la Suède, le seul pays européen à accueillir sur son territoire une sorte de « vitrine politique » de l'organisation terroriste, très active auprès des médias helvètes et des ONG genevoises. Une version amendée par d'autres « sources » FARC, citées mardi par la même RSR, qui parlent maintenant d'une perfidie des autorités colombiennes qui auraient fait mine d'entamer des négociations pour la libération de otages tout en montant l'opération que l'on sait. Avec peut-être les "émissaires" français et suisse en guise de leurre.


A vrai dire cette histoire de « rançon » qui a été répétée en boucle, sans distance, par les medias audiovisuels en France est risible. Depuis un an, le gouvernement colombien a mis cinq fois plus sur la table pour obtenir des défections de guérilleros, des libérations d'otages ou toute information susceptible d'aider à la neutralisation des dirigeants. Que les « infiltrations » dont il est fait état par la « version officielle » aient fait l'objet de primes d'intéressement substantielles est, en revanche tout à fait vraisemblable, sinon certain. En dépit, cette fois des démentis « officiels ». On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.


Une autre version d'objection continue, mordicus , de ne voir dans la libération des 15 otages qu'un simulacre masquant une reddition pure et simple des geôliers. Mais persévérer dans cette voie amène à ignorer les premiers témoignages des otages et les éléments factuels fournis par la vidéo de l'opération tournée par l'armée, dont le cameraman et les agents sur place étaient déguisés en « humanitaires » chargés d'un pseudo transfert.

 

Certes on peut laisser entendre que tout ça n'est que manipulation et compagnie, mais alors il faut décerner vite fait, au vue de la vidéo, des Oscars d'interprétations aux quelques dizaines de guérilleros armés de kalachnikov qui assistent à la montée dans l'hélicoptère des otages aux mains liées, à l'otage américain Keith Stansell qui s'écrie « j'aime ma famille » comme pour défier ses ravisseurs, à tous ces otages enfin, dont Ingrid Betancourt pour la joie exubérante dont ils font preuve quand ils savent qu'ils sont libres.

 

La palme de la meilleure interprétation masculine revient à Gerardo Aguilar, dit « Cesar », le chef des ravisseurs, qui monte dans l'appareil, avant d'être neutralisé manu militari sous l'œil d'Ingrid Betancourt qui lit l'humiliation dans le regard d‘un homme qui a été son tortionnaire pendant trois ans. Ensuite il se retrouve exhibé menotté, par l'armée, avant d'être traduit devant un tribunal avec manifestement la tête de quelqun qui sait qu'il n'est pas près de sortir de prison. Bravo l'artiste ! On nous explique aussi que c'était aussi une manière de permettre aux membres des FARCS stipendiés, dont « Cesar », de donner le change à ceux qui ne l'étaient pas. Sacrément compliqué. Un Oscar de mise en scène s'imposerait également.


Bref tout cela est peut être du « cinéma » mais encore faut-il pouvoir opposer à cette « fiction » avec des traces d'authenticité, autre chose qu'une autre fiction seulement appuyée sur des sources lointainessssssssssssssssss. Sinon, l'avantage reste à ceux qui peuvent produire des « commencements de preuves » comme on dit dans les procédures judiciaires. Cela n'empêche pas bien entendu de continuer de questionner les « faits », encore faut-il ne pas trop les solliciter dès lors qu'ils ne vont pas dans la direction souhaitée.


Mais si toutes les « VO » ne se valent pas en l'état, ce qui manque beaucoup dans les médias hexagonaux c'est une « version française » ( VF) ou même seulement des VO sous-titrées. Début de torpeur estivale ? Il est invraisemblable que les informations qui filtrent de Colombie ces derniers jours fassent l'objet de si peu de curiosité ici ( du moins à l'heure où ces lignes sont écrites).


La France aurait versé une « rançon » ( une vraie cette fois) pour la libération d'Ingrid Bétancourt en 2003 et en plus elle se serait faite arnaquer par un intermédiaire malintentionné, comme l'a déploré lui-même Raoul Reyes, le n°2 des FARCS. C'était avant que Nicolas Sarkozy ne soit aux manettes s'agissant des otages, mais c'est sous sa présidence, affirme le Haut commissaire à la paix colombien ( nommé par le gouvernement de Alvaro Uribe), que l'émissaire français aurait promis aux FARCS que Paris intercéderait pour les faire enlever de la liste des organisations terroristes dressée par l'Union européenne. Un émissaire qui, avec son homologue suisse, est traité de « conseiller politique » des FARC, tous deux étant sommés de ne plus se mêler de médiation en Colombie où le gouvernement entend traiter maintenant directement avec son ennemi de l'intérieur.

 

Il ne manque plus qu'une phalange de terroristes des FARCS, criminels, tortionnaires et narco-trafiquants encore en activité, soient accueillis sur le territoire français à la suite d'obscures engagements. Ils croiseraient juste Marina Petrella, extradée pour l'Italie à la suite d'une décision inique tombée de l'Elysée. La coupe sera alors pleine. Enfin presque.

 

On n'est probablement qu'au début des révélations sur le rôle des autorités françaises dans cette affaire Bétancourt tant elles se seront distinguées, tout au long, par une gesticulation sans principes et sans prudence, une légèreté diplomatiquement coûteuse dans les relations avec les Etats latino-américains concernés et, pour finir, une médiatisation à outrance d'un Président de la République d'autant plus fier de lui qu'il avait été tenu ostensiblement à l'écart de la libération des "quinze" par les Colombiens.


Voilà de quoi, normalement, inciter l'opposition de gauche - mais aussi du centre - à sommer le gouvernement français de s'expliquer. Dans d'autres pays, on serait déjà dans le scandale d'Etat.

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