Denis Robert, l'échappée belle

Parmi les Beaux Arts, nul n’a jamais songé à ranger le journalisme. Mais que celui-ci se prolonge en œuvre d’art, est une possibilité inattendue où Denis Robert s’aventure avec une expérience suscitée et favorisée par le galériste Eric Landau.


Parmi les Beaux Arts, nul n’a jamais songé à ranger le journalisme. Mais que celui-ci se prolonge en œuvre d’art, est une possibilité inattendue où Denis Robert s’aventure avec une expérience suscitée et favorisée par le galériste Eric Landau. Je ne sais trop si ce travail graphique et pictural le réconciliera avec ses confrères de la presse où il compte beaucoup de détracteurs, je sais encore moins si les amateurs d’art contemporain y trouveront à dire ( sinon à redire), mais ce dont je suis convaincu c’est qu’une telle exposition (*) ne peut laisser indifférent dès lors qu’on aborde d’un même mouvement le support ( une accrochage d’une dizaine de tableaux), l’itinéraire du créateur et ce qu’il nous raconte de la façon de se coltiner la complexité et la dureté du monde par la voie du journalisme.
Je ne suis pas un ami de Denis Robert, j’ai de l’amitié pour lui. Nuance ? Je crois que ne nous n’avons même jamais déjeuné ensemble entre les rues Christiani et Bérenger, quand nos chemins se confondaient à Libération, dans les années 80. Mais nous avons beaucoup parlé parce que c’était dans une logique hiérarchique bien sûr, et parce qu’il ne trouvait pas beaucoup d’autres interlocuteurs du fait de son étrangeté par rapport au « milieu » Libération. Moi même n’ai jamais été totalement raccord avec l’esprit maison, mais c’est une toute autre histoire.
Il n’est pas le premier journaliste en France à avoir découvert les fausses factures, mais il y en avait pas beaucoup d’autres, à ce moment-là, pour se plonger avec autant d’opiniâtreté, et aussi de solitude, dans la mise à jour des mécanismes et des circuits révélant la corruption politique de certains élus. S’il s’est lancé dans cette entreprise alors qu’il était correspondant de Libération à Metz, c’est que la région était assez fertile en malversations politico-financières, du moins si l’on voulait se donner la peine d’y aller voir de près. Or ce genre d’histoires n’intéressait que très modérément le collectif du service « infos gênés » du journal, où l’on pourchassait alors plus volontiers la bavure policière, où l’on se mobilisait davantage pour les grands procès, les grands défilés antiracistes, ou les libertés menacées. Ces histoires de fric poissardes politiquement, et nécessairement austères et complexes, ne passionnaient guère – y compris dans les plus hautes instances du journal – d’autant que, circonstance aggravante, l’auteur, était basé à Metz en Moselle. Marseille ça fascinait, Lyon ou Toulouse avaient leur légende, mais cet ancien Evêché qu’on situait mal sur la carte ( c’est du côté de Nancy ?) ne disait trop rien. Et puis Denis Robert était frappé d’une sorte d’ « illégitimité » inavouée car il n’était pas issu du moule militant et/ou professionnel où se décernaient alors les brevets de journaliste d’enquête. Il était entré dans la carrière par le canal de la presse jeune underground. Importun à l’étage « infogénés », il était aussi un peu tricard dans le collectif du service Politique – dont j’ai été le chef avant de devenir rédacteur en chef -, où mes excellents camarades de bureau se seraient bien passé de cette évocation des turpitudes cachées des partis, quand ils ramaient pour en suivre les activités « légales ». Denis Robert ne facilitait pas les choses en développant l’idée qu’un service politique devrait prioritairement, sinon exclusivement s’intéresser aux financements occultes des élus et des partis. J’avais beau lui expliquer qu’il ne fallait pas tout confondre, mettre tout le monde dans le même sac et négliger que le débat démocratique existait aussi, ça restait une divergence. On vivait avec. Denis Robert avait les défauts de l’autodidacte quand il s’enfonçait interminablement dans le maquis des mécanismes financiers en oubliant un peu le lecteur en cours de route, mais il en avait l’avantage en ne doutant de rien quand il s’attaquait à ces dossiers enchevêtrés. Sa boussole à lui était une profonde indignation morale, qu’on dira aussi démocratique et pas seulement pour la rime. Tout ça pour dire que je tiens Denis Robert pour un mec bien et attachant par sa singularité, ce décalage préservé qui lui a fait demander aux « tauliers » de la Galerie W - Eric Landau et sa compagne Isabelle Euverte – s’il ne risquait pas de paraître « illégitime » en s’aventurant dans une « installation » artistique ?
Ce péché d’« illégitimité » m’a semblé encore très présent dans les réactions à ce qui constitue la grande affaire qui a fait basculer la vie de Denis Robert dans une sorte d’enfer et dont il ne se sort que difficilement. En 2001, alors qu’il avait pris ses distances avec « l’investigation » pour une activité plus littéraire, il publie un livre consacré aux agissements de « Clearstream », cet établissement financier luxembourgeois dit de « compensation » interbancaire dont il a passé au crible les listings pour y traquer les circuits de blanchiment de l’argent sale de la planète. Je ne vais pas me risquer à reprendre et détailler ici toute son enquête, parce que ce serait bien long et qu’il faut bien parfois aussi ne pas trop titiller son niveau d’incompétence. Quand j’ai lu son livre j’ai été troublé par ce qu’il avançait et je demeure perplexe quand d’autres, très au fait de ces questions et à l’intégrité professionnelle et morale toute aussi irréprochable, assurent que cela « ne prouve rien ». Soit. Mais alors pourquoi cet acharnement judiciaire sans précédent d’un géant financier pour écraser le moucheron messin ? Car ce que Denis Robert a vécu depuis quelques années est un véritable calvaire qui n’a strictement rien à voir avec les habituels procès intentés à la presse dans les affaires d’investigation où, en général, on s’en tient à un peu de tapage médiatique pour la galerie, histoire d’adresser un avertissement aux journalistes trop curieux ( et à leurs patrons). Entre Clearstream et Denis Robert ce n’est plus de l’acharnement, c’est de la rage. Procès multiples, citations à comparaitre sans fin, l’huissier local a dû faire fortune. Dans cette épreuve, il n’a pas eu beaucoup de soutiens, Denis Robert, de la part de ceux qui, dans sa profession, savent pourtant remuer ciel et terre pour des atteintes à la liberté de la presse plus lointaines. Il aurait encore appartenu à une « grande rédaction », cela l’aurait davantage protégé. Cela l’aurait aussi aidé dans ses investigations, ce qui est un autre aspect de la question.
On me pardonnera , je l’espère, cette longue digression car, à mon sens, elle aide à la compréhension du travail artistique d’aujourd’hui. Sur des toiles où ont été imprimés des extraits de listings de Clearstream, Denis Robert nous rappelle, entre les interlignes, avec des phrases, des mots, des graffitis écrits de sa main, que la vie a continué, alors qu’il en tentait le décryptage. Ses amours, ses amitiés, ses humeurs, ses rencontres, ses réflexions, les noms de ceux qui dans la presse, la politique, la finance habitaient alors son univers, tout cela s’immisce, se coule entre les caractères typographiques abscons de la banque luxembourgeoise. C’est comme des échappées de liberté ou de révolte, entre les barreaux que forment ces listings qui l’obsèdent. Une réussite visuelle. Chaque toile recèle des dominantes et transmet des formes ou des couleurs les rendant tout à la fois semblables et différentes. Les voir de loin, ce sont déjà des émotions diffuses, les regarder de près ce sont des parts d’intimité et de vérité dévoilées.
Au final, on n’a pas forcément mieux compris l’affaire Clearstream, mais ce n’est pas le sujet. L’exposition est une rencontre avec un homme qui s’est cogné contre les parois d’une prison mentale, d’où le côté parfois rupestre de ces lignes rageusement griffonnées. Et le surgissement d’une œuvre plastique originale. Car, comme il l’écrit : « ma matière ce sont les mots. »

 

* Galerie W, 44 rue Lepic, 75018. Paris. T° : 01 42 54 80 24. Site web : www.galeriew.com

 

 

 

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