Stéphane Hessel, témoin pressé

Honneur aux vivants ! Comme pour toute commémoration d'un événement majeur de l'histoire contemporaine, les témoins encore de ce monde sont sollicités à n'en plus finir par les autorités et les médias, soucieux de ne pas être pris en défaut de mémoire. Stéphane Hessel s'est plié de bonne grâce aux devoirs de son grand âge, lui qui fut un acteur de l'élaboration de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et du citoyen, votée et proclamée le 19 décembre 1948 au Palais du Trocadéro à Paris.

Honneur aux vivants ! Comme pour toute commémoration d'un événement majeur de l'histoire contemporaine, les témoins encore de ce monde sont sollicités à n'en plus finir par les autorités et les médias, soucieux de ne pas être pris en défaut de mémoire. Stéphane Hessel s'est plié de bonne grâce aux devoirs de son grand âge, lui qui fut un acteur de l'élaboration de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et du citoyen, votée et proclamée le 19 décembre 1948 au Palais du Trocadéro à Paris. Il en a d'autant plus de mérite qu'étant le seul en France à pouvoir encore raconter et commenter ce document international de référence, les invitations ont afflué. Lorsqu'il s'est dérobé, c'est vraiment qu'il ne pouvait faire autrement. Comme par exemple lorsque l'Elysée s'est réveillé dimanche soir, pour laisser des messages sur son répondeur le conviant, in extremis, au raout sur les Droits de l'Homme de Nicolas Sarkozy, le lendemain matin. Quand bien même aurait-il consenti à se rendre au Palais de l'Elysée, l'invitation qui lui fut portée par motard de la République à 11 heures chez lui, près du carrefour Alésia, ne lui aurait pas été d'un grand secours, la réception ayant commencé à 10 heures.
Son agenda était déjà suffisamment rempli et son numéro de téléphone trop connu des milieux journalistiques pour qu'il s'ennuie bien longtemps chez lui. A 91 ans passés, cet ambassadeur de France ( titre honorifique pour les anciens diplomates d'exception), ne se départit jamais de sa cordialité et de sa correction, sinon de son infinie patience pour répondre de la même manière à tous ses interlocuteurs, quelque soit leur rang social ou professionnel. Le temps manque seulement pour rectifier les approximations des médias qui en font un des « rédacteurs » de la Déclaration, alors qu'il en fut une des chevilles ouvrières comme « executive officer » ( sorte de directeur de cabinet) de Henri Laugier, le numéro 2 français du secrétariat général de l'ONU. A ce titre il prépare les réunion, peaufine les textes, en relation constante avec René Cassin, qui a été, lui, le vrai « rédacteur » de la Déclaration, mais aussi avec Eleanore Roosevelt qui présidait la Commission des droits de l'Homme.
Il faudrait du temps pour expliquer qui fut René Cassin, juriste d'exception, imprégné des plus hautes valeurs de la République, concepteur auprès du général De Gaulle de la nouvelle architecture juridique de la France libérée et qui reçut un Prix Nobel de la Paix en 1968. Ce serait bien trop long aussi pour les médias pressés ( ou compressés) d'évoquer le souvenir de l'épouse du Président Roosevelt qui permit, au travers de sa fondation dont le représentant en France dans les années 40 était Varian Fry, d'évacuer à temps vers l'Amérique des artistes et des intellectuels comme André Breton, Max Ernst, Victor Serge, Marc Chagall, Franz Werfel mais aussi des hommes politiques de la gauche allemande. Une histoire de ces années de guerre et de résistance que Stéphane Hessel contribua, pour le coup à « écrire » au péril de sa liberté et de sa vie. C'est la part la plus glorieuse, mais ce n'est qu'une part de cette si longue existence dont j'ai eu le plaisir et la fierté de recueillir le récit dans un livre récent intitulé « Citoyen sans frontières » (Fayard).
Mais Stéphane Hessel, devant les micros et caméras qui se tendent, se dispense volontiers d'être trop long car il est habité par un sentiment d'urgence qui ne tient pas seulement au temps qui lui reste et qui, pense-t-il, ne pourra s'étirer indéfiniment. Pour lui, jamais le contenu des « Droits de l'homme » formulé en 1948, ne lui a paru aussi vide de portée pour tant de peuples en danger. A commencer par les palestiniens, notamment de Gaza, en faveur desquels il a pris fait et cause devant la gravité de leur situation économique sociale, sanitaire et morale. Une énergie doublée de la désolation qu'inspire la politique des gouvernements d'Israël, au fils de l'écrivain juif allemand, Franz Hessel.
Sentiment d'urgence encore face à une « universalité » de ces droits de 1948 qui n'a jamais paru aussi remise en cause. « Est-ce que, aujourd'hui, se demande-t-il parfois, on pourrait encore faire voter par les membres de l'ONU une déclaration comme celle de 1948 ? » Mais à 91 ans on n'a plus guère le temps de se montrer pessimiste. Alors il y croit toujours Stéphane Hessel aux Droits de l'Homme, à la dignité des peuples, à la coopération avec les pays en développement, à la justice sociale, aux libertés, à toutes ces valeur qui apparaissent abstraites surtout à ceux qui veulent s'affranchir de leurs exigences. Il a un argument pour lui : les Droits de l'Homme sont la seule référence qui demeure quand tout se disloque dans le monde, et ils engagent encore les Etats qui ne peuvent renier leur signature.
Stéphane Hessel c'est « une histoire d'engagement » pour reprendre le titre de l'excellent documentaire de 52 minutes que lui a consacré la réalisatrice Christine Seghezzi et qui était projeté en avant-première, mardi soir, au Forum des images. Comme avec lui tout force à l'optimisme, il n'est pas inutile de souligner que ce film a été produit à l'instigation de l'Union des télévisions locales de service public (UTLS). Ce réseau regroupe quelques quatre-vingt chaînes de proximité, structures associatives financées par les collectivités locales et des partenaires privés, s'adressant à près de 20 millions de téléspectateurs ( en y incluant l'ile de France). Elles montrent que le service public c'est d'abord une mission et l'indépendance un état d'esprit, puisque le film sur Stéphane Hessel s'inscrit dans une série commandée au producteur Zeugma sous le titre « A contre-temps « et qui doit retracer le destin de personnalités hors norme comme Tobie Nathan, Jean-Jacques Pauvert, etc. Ce film ne sera diffusé sur ces chaines locales qu'à partir de janvier 2009.

D'ici là, on serait tenté d'écrire que l'on n'a pas fini d'entendre Stéphane Hessel, tant les causes qui lui sont chères ne manquent pas, des sans-papiers aux mal-logés. Mais l'expression est peut-être malheureuse. Depuis mardi il souffre d'une extinction de voix. Or on l'attend ce mercredi soir sur le Parvis des Droits de l'Homme, entre Bernard Kouchner et Rama Yadé, pour lire le préambule de la Déclaration de 1948. Une coïncidence malheureuse, due à un méchant regain de froidure sur la région parisienne, mais qui peut suggérer aussi ce qu'il en coûte de devoir crier toujours plus fort, pour rappeler les Etats - sans oublier le sien - aux devoirs qu'implique leur signature de la Déclaration universelle des droits de l'Homme.

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