D'où tu blogues, toi ?

L’interpellation est un peu passée de mode, mais elle était omniprésente dans le jargon lacanien de naguère : « d’où tu parles ? »Cette façon hautaine de sommer son interlocuteur de produire une identité, comme on « produit » ses papiers à un représentant de la Loi qui vous a dans le nez,m’a toujours été insupportable.J’y vois encore une façon de disqualifier l’interlocuteur et esquiver l’essentiel : « de quoi on parle ».

Tenir un blog a vite fait de vous ramener , dès lors qu’on ne fait pas toujours commerce de bien-pensances, aux questions de l’origine et du sujet. C’est du moins le sentiment que je retiredes échanges assez vifs suscités par le précédent billet ( « Besancenot, nouvelle star »). Non que je m’en plaigne : un 0 réaction à un « billet » vous plongedans la perplexité sur le point de savoir s’il a été lu ou pas.En fait il l’a été certainement, mais il y a des sujets qui attirent le commentaire, d’autres pas. Besancenot, apparemment, ça le fait.

A la lecture de la trentaine de commentaires reçus, j’en retire cependant le sentiment qu’il y a parfois un peu de confusion sur la nature de mon « Carnet à spirales », mais c’est peut-être le cas aussi pour ceux des journalistes qui publient des articles dans la partie « Journal » et tiennent un blog en parallèle. Associé à la rédaction de Mediapart dés son lancement, il m’arrive en effet d’écrire des analyses en rapport avec l’actualité dans l’espace dédié, nourries d’informations et d’idées recueillies auprès des sources diverses que je peux rencontrer dans l’exercice de mon métier de journaliste ( Je collabore à divers organes de presse et d’édition). Je discute alors préalablement avec la rédaction en chef de l’angle de l’analyse et, tout à fait normalement, elle relit ensuite le texte rédigé, suggère des modifications et décide ou non de sa mise en ligne. Une procédure courante dans tout organe d’information.Et qui me vaut d’avoir une signature colorée en jaune, ce que je ne vis pas comme une discrimination positive ( encore moins négative !) mais comme une discrète indication de statut.J’ai cru comprendre que certains « bleus » voyaient rouge sur cette inégalité de traitement, mais l’affaire n’est pas de mon ressort.

Pour mon « blog », à l’instar des quelques trois cent autres recensés sur Mediapart,j’ai la seule responsabilité de ce que je choisis d’écrire. Je n’ai d’autres limites, comme tout le monde, que ma conscience et la vigilance du webmaster maison qui, j’imagine, fait la traque aux éventuelles insanités qui s’installeraient sur le fil. D’emblée, j’ai apprécié ce blog comme un espace d’autonomie. Il n’y a pas opposition entre ce que j’écris dans le Journal ou dans le Club, mais complémentarité.La différence tient à l’appréhension et au traitement des sujets.

Le blog, c’est un petit jardin cultivable à sa guise, on y plante ce que l’on veut, avec l’inspiration, le goût, voire l’indignation du moment ;on le laisse en friches si panne d’imagination il y a, ou tout simplement manque de temps. On peut y prendre le risque d’idées intempestives ou inachevées. Dominique Conil, mon ex-collègue de bureau à Libération, devenue par coïncidence une camarade de blog à Mediapart, a eu cette définition du genre qui me plait beaucoup :« c’est aussi le lieu du pas de côté, qui permet d’appréhender le monde ».

A l’évidence certains lecteurs attendraient plutôt que l’on marche droit. Au point qu’un intervenant a parlé d’ « édito » pour le billet consacré à Olivier Besancenot. C’est trop, et inconvenant pour mes amis et hôtes de Mediapart qui ontune légitimité, sur ce plan, que je n’ai pas. Ce billet livrait des réflexions personnelles alignées, pour la commodité de lecture, dans ce qui prenait la forme d’un « papier », avec un début et une fin, et relatives au passage de l’ancien candidat de la LCR dans une émission dominicale plus habituée auxpièces jaunes qu’aux poings levés.Stéphane Alliès, qui était de corvée d’avant-papier dans le journal de Mediapart ( « Du rififi chez les trotskystes »), avait raison de n’y voir qu’un « non événement », Olivier Besancenot ayant déjà écumé beaucoup d’émissions de ce type ( les Grosses têtes de RTL notamment) et Arlette Laguiller l’ayant précédé sur le même plateau voici des années. Oui mais voilà, le « bombardement » médiatique et sondagier a été tel dans la semaine précédente que ce « Vivement dimanche » prenait rang d’événement, qu’on le veuille ou non. Et les partisans de Olivier Besancenot, sinon l’intéressé lui-même, n’étaient pas les derniers à confier que dans l’histoire du trotskysme contemporainil y aurait « un avant et un après » Drucker. Alors va pour un « billet » sur Besancenot et les deux ou trois choses que je crois savoir de son rôle politique, "choses" écrites alors que, pour des raisons familiales, j’avais encore en mémoire l’émission de M6, la Nouvelle Star, où les jeunes trentenaires en compétition me semblaient entretenir des correspondances générationnelles avec la figure de proue de la LCR. J’admets que le rapprochement était acrobatique, mais curieusement, on a oublié de m’en faire grief.

C’est que certains de mes contradicteurs ont très vite levé un lièvre chenu : la trostkophobie de l’auteur aurait à voir avec une trotskophilie de jeunesse mal digérée. Je ne prendrai pas le fusil pour tirer sur ce vieux gibier. Les faits son avérés : j’ai été adhérent de la LCR entre 1969 et 1974. Pour en être informé, il suffit de consulter les index d’ouvrages consacrés non pas à la Ligue – je n’y ai occupé que de modestes fonctions – mais à Libération où mes attributions éminentes m’ont valu quelques notes biographiques. Jean Guisnel, qui a écrit un récit de référence sur ce journal ( « Libération, la biographie », La Découverte), a même signalé que je fus le premier ex-trotskyste à occuper un poste de responsabilité dans le journal d’ex-maos. J’en suis encore à me demander si c’était un compliment ou pas.

Mais pas de diversion : oui, j’ai milité à la Ligue, mais je l’ai quitté en 1974. On va dire que je le fais exprès mais c’est précisément l’année de naissance de qui ? Olivier Besancenot ! Evidemment c’est pour une toute autre raison que je suis parti ( sur la pointe des pieds) de l’organisation. Elle mérite d’être contée si les lecteurs ont encore de la patience.

1974 est l’année où s’est tenu le Xème congrès de la IVème Internationale qui avait pour ordre du jour la question d' étendre ou pas la guérilla en Amérique Latine. Certes mes certitudes commençaient alors à être sérieusement entamées par les perspectives d’alternance politique au gaullo-pompidolisme qu’incarnaient François Mitterrand et l’union de la gauche, mais j’ai été de plus en plus pris de vertige devant l’irréalité des débats politiques au sein de la section française de la IVème Internationale. Chaque cellule - centralisme démocratique oblige - devait discuter de l’ordre du jour du congrès international et j’ai encore le souvenir glacé d’affrontements idéologiques implacables, dans le confort émollient d’unappartement du Xème arrondissement de Paris, sur le point de savoir s’il fallait ou non prendre les armes dans des pays où aucun de nous n’avait mis les pieds, ni n’avait bien sûr la moindre conscience des risques encourus, sauf de façon théorique. A la limite j’aurais compris que des militants chiliens débattent de cela, après le coup d’Etat de Pinochet de 1973, mais je me serais bien gardé de leur prodiguer le moindre conseil que je n’aurais eu à m’appliquer à moi-même. Je revois encore le « délégué » de la majorité de la Ligue qui défendait dans ma cellule la « ligne » guérillériste, un permanent enveloppé et réputé pour être la voix de ses maîtres, lesquels pour l’essentiel sont toujours à la tête de la même organisation.

Cela a contribué à me guérir définitivement de l’extrémisme politique. L’évolution ultérieure de l’Amérique latine qui, par les moyens de la démocratie, a quand même permis à la gauche de la plupart des pays du continent d’accéder au pouvoir, m’a également vacciné des grandes envolées théoriques et catégoriques sur l’état du monde – et surtout son devenir – qui sont la maladie chronique des trotskystes, même s’il y a des foyers infectieux dans bien d’autres mouvances révolutionnaires.

Puisqu’on y est, et pour prévenir quelques révélations ultérieures qui, cette fois, tiendraient du lapin sorti du chapeau, j’ai milité ensuite au syndicat des journalistes CFDT.Je garde de ces année-là le souvenir d’une certaine utilité pour mes contemporains, à la différence de celles qui ont précédé.

Et Besancenot dans tout çà ? On y arrive. Je crois ne lui avoir jamais consacré le moindre éditorial ni analyse quand j’étais à Libération, signe qu’il ne devait pas m’obséder tant que çà.Guère davantage de lignes sur la Ligue ou alors, mêlée à des considérations générales sur l’extrême gauche française. Pour un seul billet de « blog » sur Besancenot et ses camarades en cette Pentecôte 2008, parler de « règlement de comptes » comme l’a écrit un des mes commentateurs, c’est me prêter un certainretard à l’allumage dans la rancune. Mais je le remercie de m’avoir permis derépondre à la question fondamentale, sur laquelle j’espèrene plus revenir : « D’où tu blogues, toi ? ».

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