Journalisme dans le boudoir

Le journalisme politique en France est longtemps resté imprégné de ce principe qui veut que l'information s'arrête au seuil de la chambre à coucher. Les plus rigoristes ne franchissaient même pas le vestibule.

Le journalisme politique en France est longtemps resté imprégné de ce principe qui veut que l'information s'arrête au seuil de la chambre à coucher. Les plus rigoristes ne franchissaient même pas le vestibule. Le Canard enchaîné perpétue cette tradition, non sans quelques exceptions hypocrites, formulées d'une manière assez elliptique pour que seuls les initiés se délectent des gauloiseries suggérées. Finalement cela arrangeait tout le monde, surtout les journalistes qui, souvent au courant des divers aléas de la vie sentimentale de la classe politique, en retiraient la vanité d'appartenir, du fait des secrets partagés, à la caste fermé qu'ils fréquentaient.


La Charte des journalistes de 1918 était muette sur la question, sa réactualisation de 1971 par les syndicats européens de journalistes a introduit, parmi les devoirs de la profession, celui de « s'obliger à respecter la vie privée des personnes ». La formule est finalement judicieuse car elle suggère que l'obligation n'est pas absolue, mais a pour boussole la conscience professionnelle de chacun au regard des exigences de sa mission. Il n'est pas nécessaire d'en dire beaucoup plus pour souligner combien cette question est devenue aujourd'hui envahissante. L'homme politique ( ou la femme) étant devenu un « people » comme les autres !
Mon excellent camarade, Gérard Desportes, a montré dans un article récent, comment l'étalage de la vie intime des politiques de l'époque en cours- à commencer par le plus éminent d'entre eux - ne se contentait plus de polluer l'espace public mais contaminait la fiction avec le téléfilmage attendu des aventures de Nicolas et Cecilia, puis de Nicolas et Carla. Il remarquait sans doute que l'initiative n'était pas forcément du goût de l'Elysée, non pour des raisons de principes moraux, mais d'opportunité politique au moment où l'on s'efforce de « représidentialiser » l'image du Président. Mais de toute façon le risque était sous contrôle, les deux livres dont les droits ont été achetés par Endemol, brillant plus par leur façon d'élargir les trous de serrure que d'éclairer l'analyse politique. Gérard Desportes relevait ainsi que ces ouvrages émanent du même éditeur, les éditions du Moment, et que, « dans l'avalanche éditoriale depuis un an sur la personne et les exploits sentimentaux du Président, (ils) se distinguent à la fois par leur volonté affichée de faire sauter les barrières qui jusqu'à présent protègent la vie privée des personnes publiques, tout en entretenant la plus grande proximité avec les personnages dont elles feignent de tout raconter. »
Quand j'ai lu ces lignes je venais d'achever « La guerre des ex » de Renaud Dely, juste paru aux...Edition du Moment, où, cette fois, c'est le couple Royal-Hollande qui est passé au crible de se ses relations conjugales et politiques. Dans la même veine éditoriale que les autres publications des édition du Moment, le livre tourne autour de l'intime, mais il me semble échapper au genre « téléréalité » justement brocardé par Desportes. En tout cas, il soulève cette question que l'on évacue d'ordinaire d'un revers de manche hautain, dans le journalisme politique traditionnel, sur les acteurs de la vie publique dont ne peut comprendre vraiment le jeu si l'on ne tente pas de mettre à nu leurs ressorts cachés.
Le fil rouge du livre est que la rupture entre l'ancienne candidate à la présidentielle et le bientôt ancien premier secrétaire du PS a créé un nœud inextricable où les sentiments réciproques de trahison, les désirs opposés de revanche, forment un cocktail détonnant qui n'est certes pas le facteur explicatif des difficultés actuelles du PS, mais un indicateur supplémentaire de ses difficultés à venir. La « guerre des ex » sera d'autant plus sans pitié qu'ils se connaissent trop. Elles est d'autant plus inexpiable qu'elle se nourrit de l'humiliation symétrique d'être considéré par l'autre comme dépourvu de l'envergure nécessaire aux plus hautes ambitions.
Certes cela peut paraître connu, mais c'est l'avantage du livre de Renaud Dely d'étayer son propos par une enquête auprès de toutes les parties prenantes de ce drame politique, à commencer par les entourages des deux « ex » qui, le plus souvent, à visage découvert et sans langue de bois, livrent des clefs de compréhension d'un déchirement sans fin. Même si on sait la trame de l'histoire - il est difficile d'y échapper depuis deux ou trois ans - le détail de l'enquête révèle des faits, des mots, des attitudes, des combinaisons qui étonneront les plus blasés. Et éclairer sur des personnalités où la « tueuse » peut avoir la main qui tremble, et le « tueur » ne pas avoir envie qu'on apprécie ses qualités d'assassin.
Les limites du sujet tiennent à sa date de péremption. Peut-être l'un et l'autre vont-ils sortir du Congrès de Reims pour l'une minorée, pour l'autre marginalisé et que l'avenir du socialisme démocratique se déplacera vers d'autres rivalités moins « domestiques ». Il n'est pas impossible ainsi que Manuel Vall ait été prophète en son parti lorsqu'il lançait juste après la présidentielle qu'il en avait « marre » que toute la vie politique « tourne autour d'un couple ». Mais quoiqu'on pense du couple en question, Ségolène Royal et François Hollande demeureront des acteurs majeurs du jeu socialiste d'ici 2012 et l'on se réfèrera forcément, selon les aléas du moment, à ce portrait croisé qui s'approche peut-être bien plus de la vérité que d'autres livraisons sur le même sujet.
L'auteur, Renaud Dely, ancien chef du service politique de Libération, passé directeur-adjoint de la rédaction à Marianne, auteur déjà de quelques livres de bonne facture, sur le FN, l'argent de Sarkozy et même d'un réjouissant pamphlet sur les « tabous de la gauche », est un des meilleurs dans le métier. En tout cas, à mes yeux. Dans cette « guerre des ex » il s'est aventuré sans se perdre dans des méandres personnels que l'on fuit généralement chez ses confrères - et je suis de ceux qui rechignent à dépasser les seules descriptions cliniques des jeux de pouvoirs et appréciations critiques des idées et programmes. Mais on peut se pincer le nez, faire mine de regarder ailleurs, décréter le primat du collectif sur les individus, retenir l'idéologie avant la psychologie, trépigner d'indignation devant la « pipolisation », il y a des situations aujourd'hui ( comme hier d'ailleurs mais c'était plus rare) où, pour pouvoir comprendre, il faut peut-être entreprendre au-delà des limites communément admises. « S'obliger à respecter la vie, privée des personnes » : jusqu'à quel point ? Celui sans doute où les « personnes » concernées ne respectent pas d'elles-mêmes la frontière de leur propre vie privée.

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