Le jeu de rôles des "alliances" socialistes

Sauf à considérer que l’histoire en politique est un temps immobile aux repères immuables, il est curieux d’entendre encore aujourd’hui des socialistes célébrer le devoir sacré de « l’ancrage à gauche » comme stratégie électorale pour prendre les commandes du pays. Ils courent le risque de devoir rester encore longtemps à quai avec une telle proclamation. Mais il n’est pas sûr que ceux qui veulent donner du mou aux amarres soient plus convaincants en proposant que les militants tranchent « directement » la question.

Sauf à considérer que l’histoire en politique est un temps immobile aux repères immuables, il est curieux d’entendre encore aujourd’hui des socialistes célébrer le devoir sacré de « l’ancrage à gauche » comme stratégie électorale pour prendre les commandes du pays. Ils courent le risque de devoir rester encore longtemps à quai avec une telle proclamation. Mais il n’est pas sûr que ceux qui veulent donner du mou aux amarres soient plus convaincants en proposant que les militants tranchent « directement » la question.

Entre le dogmatisme des uns et l’opportunisme des autres, les socialistes témoignent surtout d’une incapacité quasi atavique à concevoir les « alliances » autrement que comme un exercice de cruauté à l’égard des autres ou de masochisme à l’égard de soi. Le spectacle donné lors du congrès de Reims est une illustration assez éloquente de la grande difficulté des socialistes à intégrer dans leur « logiciel » la culture du compromis qui est à la base de toute alliance avec « l’Autre ».
Rappelons que l’union de la gauche à laquelle renvoient les tenants de la tradition est née à une époque où le PCF « pesait » 20% des suffrages, alors qu’il ne représente plus que trois à dix fois moins de suffrages, près de quarante ans plus tard, au vu des résultats des dernières élections nationales. L’émergence d’un parti écologiste n’a guère changé la donne compte tenu de son incapacité à apparaître comme une force politique stable et durable. Quant au surgissement éventuel d’une force électorale d’extrême gauche sur les décombres du PCF, il ne fait guère bouger les lignes du paysage dans la mesure où les leaders qui parlent en son nom ont semble-t-il pour exclusive ambition que de casser du « réformiste », surtout quand il est socialiste. Aucune esquisse d’alliance n’est envisageable avec cette frange politique, elle ne le revendique d’ailleurs pas.
Mais ce qui est plus préoccupant, c’est que le vote de gauche est sur une pente déclinante depuis 1981. En un quart de siècle la somme des voix de l'Union de la gauche, remaniée gauche plurielle plus récemment, n'a fait que baisser au premier tour de la présidentielle, moment où l'on a une indication assez précise des rapports de force au plan national. L'addition des suffrages PS/PC/Verts/ Divers gauche représentait 48,37% en 1981, les mêmes en 1988 étaient à 46,73%, 35,26% en 1995, 32,45% en 2002 et 29,37% en 2007. Dans ce déclin, ni l'abstention, ni l'extrême gauche ne jouent un rôle explicatif. Autant dire que l'espoir de voir un sursaut advenir en 2012 avec, comme seuls partenaires consentants, un PC devenu famélique et des Verts étiques, relève pour les socialistes de l'incantation, ou de la méthode Coué. Je reprends ici sans guillemets cette succincte analyse chiffrée puisque j’en suis l’auteur dans une analyse déjà publiée par le « journal » de Mediapart ( « Bayrou a fait un rêve »). Cela évitera au lecteur pressé de retrouver le passage.
Autant dire que, sauf surprise exceptionnelle d’un PS atteignant les 40% en 2012, ce qui lui permettrait de n’accorder ses faveurs partenariales qu’aux seuls communistes et écologistes ( s’il en reste alors…), il faudra bien qu’ils se pose la question d’aller chercher des voix ailleurs. Et comme on peut difficilement faire abstraction des formations – ou candidats – qui ont recueillis ces voix, leur adresser la parole entre deux tours (d’une présidentielle ou de législatives) n’apparaît pas comme un sacrilège démocratique. Qu’on ne le fasse qu’au lendemain du premier tour et non pas préalablement, peut en revanche se justifier au nom d’une saine concurrence électorale.
Ce qui est amusant – ou pathétique selon l’humeur – c’est de devoir rappeler ces propos de bon sens à des socialistes dont une large fraction milite, non sans de bons arguments, pour un retour au parlementarisme. Dans tous les pays européens où un régime de ce type existe ( la France « présidentielle » est une exception), tous les partis socialistes locaux attendent de connaître très précisément le nouveau rapport de forces au Parlement avant d’opter pour telle ou telle alliance
Mais personne, nulle part, n’oblige les socialistes allemands, italiens, espagnols, belges , danois, pour n’en citer que quelques uns, à renier leur programme ou abjurer leur foi en s’alliant. Personne. Simplement ils ont intégré cette idée visiblement exotique chez les socialistes qu’on ne s’allie qu’en accordant aux autres un minimum de concessions. Pour dire les choses de façon très scolaire : si un parti dominant dans une coalition parlementaire ne représente que 60%, peut-il prétendre appliquer plus de 60% de son programme ? Pour compléter de façon plus politique, les esprits citoyens ont aujourd’hui évolué de telle façon qu’il leur est concevable qu’un gouvernement puisse être composé de gens différents se rassemblant seulement sur certains objectifs pour peu qu’ils soient clairs, et attendus par l’opinion, sinon par les électeurs. Ségolène Royal avait raison, dimanche, de souligner que leur inclination déclarée n’allait que pour un tiers vers la gauche, un autre tiers vers la droite, le troisième tiers ne se situant dans aucun de ces camps, ce qui n’en fait pas mécaniquement des « centriste » au sens politique, mais il est difficile de nier que des centristes participent à ce tiers-état électoral. Elle avait raison encore de souligner combien la crainte obsessionnelle de l’alliance exogamique chez certains socialistes traduit de troubles identitaires, sinon de manque de confiance. Certes il n’a échappé à personne que la mise en avant de la question des alliances dans un congrès se tenant trois ans avant les échéances électorales décisives, relevait plus des enjeux de pouvoir dudit congrès, que du réalisme minimum qui devrait être au poste de commande quand on prétend être une force d’alternance.
Mais la solution préconisée par Ségolène Royal tenait plus aux calculs tactiques de mise avant la fameuse « nuit des longs couteux » de la commission des résolutions, qu’à une approche sereine et pragmatique de la question des alliances. Car celle-ci sera seulement posée, de façon pratique, au moment où les électeurs auront tranché eux-mêmes des rapports de forces politiques incluant tout à la fois la présidence de la République et la composition de l’Assemblée nationale. C’est assez irréaliste que d’imaginer une consultation « militante » juste au lendemain d’élections nationales. Alors l’organiser avant ? Mais ce serait alors encore plus hasardeux. Sur quoi se baser pour se décider ? Sur les sondages ? Pour prendre des cas d’école plus parlants : ils y aurait autant de légèreté à refuser l’alliance avec un Modem qui ferait finalement 15% des suffrage, qu’à l’accepter avec cette même formation qui, au final, ne ferait que 3%. D’autant que c’est plus compliqué encore du fait d’un mode de scrutin à deux tours qui offre une palette importante de choix de désistements dans les circonscriptions avec cette alternative simple : perdre ou gagner. C’est très précisément ce que les socialistes ont fait au niveau des municipales. C’est assurément plus délicat au plan national, mais la méthode politique devrait être la même. Avec un devoir de responsabilité plus élevé dès lors qu’on prétend gouverner le pays. Autant dire qu’il y a bien un moment où il faut plus écouter les électeurs que les militants.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.