PS: rose totem et noir tabou

Entre la pensée unique et la pensée magique, il y a un danger qui menace la gauche à chacun de ses pas : la pensée totémique. C’est le recours sacramentel à des formules qui protègent du doute et de l’inconnu tout en conférant à leurs auteurs un certificat indiscutable d’appartenance à un groupe identitaire.

Entre la pensée unique et la pensée magique, il y a un danger qui menace la gauche à chacun de ses pas : la pensée totémique. C’est le recours sacramentel à des formules qui protègent du doute et de l’inconnu tout en conférant à leurs auteurs un certificat indiscutable d’appartenance à un groupe identitaire. Aujourd’hui la « présidentialisation » du parti socialiste désigne le tabou par excellence. Une pente infernale où ce parti , pour ne parler que de lui à gauche, glisserait sous le regard sardonique d’un Sarkozy brandissant sa fourche. Bertrand Delanoé n’est peut-être pas le meilleur au PS, mais il semble, sur ce point au moins, le plus lucide sur les impasses du totémisme.


 

Il ne s’agit pas ici d’invalider toute réflexion sur les questions institutionnelles, de s’interroger sur les pesanteurs d’un parti politique qui porte essentiellement à gauche, que ça plaise ou non, la responsabilité d’une alternance de pouvoir. En essayant d’évaluer l’efficacité des moyens qu’il sedonne pour y parvenir.

Sur ce plan, Pierre Moscovici, est premier de cordée au sommet du « Totem » quand il écrit dans « Le Monde » ( édition du 27 août) qu’il faut « tourner le dos à la volonté de présidentialisation du Parti socialiste ».Evidemment on a compris déjà pourquoi l’intéressé a fait de son « désintéressement » ( vis à vis d’une investiture présidentielle) un argument de vente pour sa candidature au poste de premier secrétaire. Son texte est surtout intéressant en ce qu’il livre involontairement la clef de la contradiction. En effet, il énumère les objectifs de sa candidature en les plaçant à un tel niveau d’ambition, (passer des »principes » aux « actes », imposer une « direction resserrée, soudée », animer un « contre-gouvernement », etc…) qu’on voit mal quelle autre pourrait l’assumer qu’un leader ayant vocation à incarner tout l’opposition, donc l’alternance, en ayant une légitimité assurée au sein de son propre parti. Bref, pas vraiment le profil de Pierre Moscovici, même s’il est tout sauf médiocre.

Le PS doit arrêter l’angélisme sur cette « présidentialisation ». Présidentielle ou pas, les socialistes ont toujours eu besoin d’individualités fortes pour les pousser en avant, de Jaurès à Mitterrand.Ce n’est pas parce que le moule des grands hommes semble cassé, que la demande de surpassement a disparu. Parmi les raisons qui font que le PS est inaudible aujourd’hui, il y a celle qui tient au fait de ne pas avoir à sa tête quelqu'un dont la parole soit au-dessus de celles des autres, qui aux yeux des Français ( catégorie nettement plus large et plus opérationnelle électoralement que celle des militants de gauche) serve de référence, de contre poids et d’alternative à la parole du pouvoir en place. Les gens, comme on dit, sont moins compliqués que ceux qui prétendent les gouverner, ils auront tendance à penser que celui ( ou celle) qui est doté ( e ) de telles qualités a normalement vocation à muter d’une « présidence » des socialistes à la présidence des Français. Ce fut longtemps le cas de François Mitterrand, celui dont justement les lointains héritiers feraient bien de s’inspirer, pour s’en tenir à la seule question de la conquête du pouvoir suprême. C’est du jour où il a compris – et ce fut très rapide après 1962 – quela gauche ne reviendrait pas au pouvoir autrement qu’en s’adaptant aux nouvelles règles du jeu imposée par l’élection du président de la République au suffrage universel, que les conditions d’une victoire future commencèrent se mettre en place. Aujourd’hui ces règles ne sont pas sensiblement différentes, sauf que le quinquennat, l’hyper-médiatisation, la complexité accrue du monde, renforcent l’obligation de proposer au choix démocratique, des personnalités fortes, à l’expression simple, qui seront moinsjugées sur des programmes que l’on sait de plus en plus périssables, que sur leurs capacités à comprendre, communiquer, animer et décider. Des leaders identifiables à des valeurs – on peut croire encore qu’elles ne coïncident pas complètement entre droite et gauche - dont l’expérience du pouvoir gouvernemental, local ou partisan est à même d’offrir un aperçu de leur aptitude à occuper des fonctions supérieures.Un caractère de nouveauté ne peut pas nuire, les candidatures perpétuelles ne constituant plus cette présomption « d’expérience » qu’on leur conférait du temps de Mitterrand et Chirac.

A ce constat, il est opposé une démarche qui serait, elle, vraiment de gauche, en ce qu’elle ferait prévaloir le projet sur le candidat. Elaborons de bonnes idées et nous trouverons le bon candidat. Le fond, avant la forme, quoi ! Le collectifavant les individualités.

L’inconvénient est que ce fameux « projet » ( autre figure totémique du culte socialiste) est à bien des égards une chimère. Il serait amusant – mais fastidieux – de reprendre la bonne dizaine de « déclarations de principes » et de « projets » que le PS a produit depuis le début des années 80, et de constater qu’à peine leur encre séchée ils étaient déjà oubliés, car finalement plus utiles à coaguler les jeux internes de pouvoir qu’à la gouvernance d’un pays moderne. La gauche – du moins une partie d’entre elle- vit dans le subliminal d’un « programme commun » alors qu’aujourd’hui il est vain de vouloir plier des sociétés, des économies, à un cadre trop rigidede décisions préétablies.Mieux vaut des leaders animés de convictions solides dont les électeurs ont pu être juges, obligés seulement par quelques grandes orientations mais aptes à « conduire » les affaires du pays en fonction de tous les aléas de la conjoncture et les évolutions des mentalités. Cela n’exclut pas de formuler quelques saines propositions de révisions constitutionnelles « rééquilibrant » les pouvoirs ou étendant le champ de la démocratie « participative ». Mais il ne faut pas oublier ce petit détail qui est que pour agir en faveur d’institutions nouvelles, on doit d’abord se faire adouber dans le cadre des institutions existantes. Rien qui n’interdise – au contraire même - d’élaborer une batterie de projets de réformes particulières, susceptibles d’être mis en œuvre au cours d’un mandat, mais à condition de reconnaître enfin que la « sous-traitance » à des « think tanks » externes est aussi efficace aujourd’hui, que le recours à des « commissions » internes.

Le PS a certainement besoin aujourd’hui d’une personnalité dont l’envergure lui permette d’incarner une autorité à la fois dans son parti et face au pays.Un des contre-arguments avancés est savoureux : si le PS met en avant aujourd’hui un « présidentiable » il va se faire « canarder » pendant quatre ans par la droite. Et par ses rivaux dépités au sein du parti. Pauvre petite chose ! Si on n’est pas capable de résister et riposter pendant quatre ans à de telles épreuves, il faut changer de métier, ou plutôt de vocation. Pour le job, mieux vaut être résistant avant, car il sera terriblement éprouvant pendant. François Mitterrand, encore lui, n’a pas coulé que des jours tranquilles entre les attaques de la droite et les critiques de Rocard

Ségolène Royal et Bertrand Delanoé ont été les premiers à comprendre qu’il fallait occuper au plus vite le vide créé au PS par l’indécision de commandement et la vacuité de représentation, depuis que François Hollande a annoncé qu’il passait la main. Une situation rendue d’autant plus aigue qu’elle laisse le champ médiatique libre aux écologistes derrière la figure de Daniel Cohn-Bendit et aux trotskystes relookés NPA derrière Olivier Besancenot. Ce dernier appliquant d’ailleurs à son parti en formation, une stratégie « présidentialiste »de la veine la plus pure. L’ancienne candidate à la présidence de la République semble néanmoins de moins en moins susceptible des’adapter aux contraintes cumulées de la prise en charge du PS et d’une stratégie de recours présidentiel, au grand dépit de beaucoup de ses partisans qui ont vainement attendu qu’elle fasse la démonstration qu’elle avait changé dans ses comportements, mûri dans analyses. Une anecdote récente en est l’illustration. Elle est allée rencontrer le Dalaï Lama à Nantes, en ignorant superbement que le maire de la ville – son camarade Jean-Marc Ayrault – avait organisé de longue date une réception dans sa mairie, bravant l’interdit stupide du préfet de faire flotter le drapeau tibétain du fronton municipal. Si l’on ajoute à cela un absentéisme systématique de toutes les instances de délibération du parti, on voit mal comment elle pourrait s’y imposer demain, indépendamment même de sa capacité à convaincre le pays de sa « présidentialité ».

Bertrand Delanoé paraît le plus à même de remplir ce rôle. Si les sondages le placent en tête des aspirants, c’est un signe, au moins, qu’on commence à lepercevoir déjà comme tel dans l’opinion. Un sondage n’est pas vérité biblique, le cas de Martine Aubry en est la démonstration.Distancée au hit-parade des « premier-secrétarisables », elle a assurément des qualités susceptibles d’en faire le porte-étendard d’un parti sous contrôle et d’une opposition sous pression. Ce n’est pas un hasard sans doute si elle partage, avec Bertrand Delanoé, une réputation flatteuse attachée à la capacité de diriger d’une main ferme une grande métropole. Le « socialisme municipal » ( sans doute aussi départemental ou régional) est probablement aujourd’hui le vivier privilégié des grands dirigeants de la gauche pour le pays. Mais à la différence de Bertrand Delanoé qui ne se cache pas derrière son petit doigt pour postuler à la plus haute responsabilité du parti, Martine Aubry semble empêtrée dans des jeux compliqués avec des gens et des courants dont tout l’a opposé jusqu’ici , et elle reste bien la fille de son père en guignant une responsabilité dont elle semble hésiter à assumer la conquête franche et opiniâtre.

Pourtant, Aubry contre Delanoé, cela donnerait au PS l’occasion d’un duel de bon niveau. Mais on entend déjà les lamentations devant une telle « dérive » présidentielle !

 

Jean-Michel Helvig

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.