Jean Michel-Henry
Abonné·e de Mediapart

40 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 avr. 2022

Jerusalem, une ville pas plus éternelle qu'une autre

Pour Vincent Lemire,auteur de "Jérusalem, Histoire d'une ville-monde", il faut identifier des séquences historiques distinctes pour montrer que Jérusalem n’est pas une ville plus « éternelle » qu’une autre, et que loin des identités éternelles et des communautés immuables, chacune de ses époques raconte une histoire singulière.

Jean Michel-Henry
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Jérusalem n’est pas une ville plus « éternelle » qu’une autre,

 Pour Vincent Lemire: auteur de « Jérusalem. Histoire d’une ville monde », Jérusalem est une ville sans histoire, asphyxiée par des mémoires qui court-circuitent et brouillent la chronologie. Dans la logique mémorielle,dit-il, le temps est compacté, comprimé, replié sur lui-même. La structure même du temps qui passe, la succession des époques et des séquences disparaît pour laisser place à des identités « éternelles », à des conflits perpétuels » et à des communautés « immuables ».  Pour contrer ces salmigondis indigestes, dit-il encore, il faut respecter sa chronologie, identifier des séquences historiques distinctes pour montrer que Jérusalem n’est pas une ville plus « éternelle » qu’une autre, et que chacune de ses époques raconte une histoire singulière.
« Éternel », perpétuel », immuable », autant de termes qui nourrissent « perpétuellement », eux, le narratif des nationalismes… Il faut au trône un sol égal, immuable et donc sans séquences historiques distinctes, aspérités qui le rendraient bancal. Et pourtant, il y a bien, dit l’auteur, rupture dans l’histoire de Jérusalem avec la destruction du second Temple en 70  et la fondation d’Alexia Capitolina où Jérusalem est déchue de  son rôle de capitale régionale, et où c’est Césarée, fondée par Hérode, puis Ramley, fondée par les Omeyades dans la plaine côtière, qui prendront le relais dans les siècles suivants. Le projet sioniste et la création de l’État d’Israël moderne, ajoute-t-il,  replaceront Jérusalem au cœur de l’échiquier politique régional et mondial, mais la continuité imaginée par certains acteurs politiques avec la ville royale de l’Antiquité est une illusion d’optique évidemment anachronique, même si elle est entretenue par la permanence des vestiges  de l’enceinte du temple hérodien.
Nous y sommes, « continuum » ce mot-clé de la rhétorique identitaire. Un «c’est comme ça, parce que ça a toujours été comme ça, ». 
 En fait de continuum, on se retrouve plutôt à un éclatement du modèle  « originaire », en de multiples substituts prestigieux à travers le monde. Même dans les communautés juives, au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, dit Vincent Lemire,  la Jérusalem concrète est négligée au profit de nouvelles « Jérusalem »: Kairouan, Jérusalem d’Afrique ; Tolède, Jérusalem d’Espagne ; Salonique, Jérusalem des Balkans ; Prague, Jérusalem de Bohême ; Vilna, Jérusalem de Lituanie ». Là, où, comme on sait , les juifs étaient nombreux et où leur culture s’épanouissait, là où était leur «Jérusalem».
 Quelle histoire pour Jérusalem? Pour l’auteur, écrire une histoire de cette ville est un défi difficile à relever  du fait de la dispersion des sources « d’Istanbul à Moscou, de Rome à Erevan, de Nantes à Londres, d’Athènes à Addis Abeba, d’Amman à Abu Dis »…Reste une mémoire « en miettes , dit-il, fracassée par les récupérations communautaires, les appropriations politiques  et les dérivations identitaires, ».
Histoire complexe, donc, celle d’une « Capitale des imaginaires » dit, elle aussi, Esther Benbassa, rappelant, entre autres, que « Jérusalem et la Judée-Samarie sont aussi des terres arabes et que  le nier, l’oublier ou faire mine de l’oublier, juger le fait secondaire ou purement accidentel, est bien une façon de faire insulte à cette «histoire» et que  soixante-dix années de pouvoir israélien ne suffiront jamais à effacer deux ou trois millénaires d’une histoire complexe, stratifiée, contradictoire,  juive, sans conteste, mais pas seulement.
 La rhétorique du continuum, de l’absence de multi-factoriel, ouvre, comme on sait la voie aux avatars de la pensée unique et à son déroulement sans mesure. Ce qu’illustre, par exemple Sylvaine Bulle, dans son « Jérusalem, capitale de la spéculation ». Où l’on voit que « l’éternité » de la ville est aussi l’éternité, sous forme de poursuite ad libitum de l’idéologie de l’économie libérale. 
En vingt ans, dit-elle, les municipalités ont mis en avant l’activité immobilière et patrimoniale. Gentrification, marchandisation des sites historiques et de l’espace bâti, gigantesques opérations immobilières « destinées à satisfaire en premier lieu les visiteurs, les touristes et les membres de la diaspora juive au détriment des résidents ». Une  Ville sainte qui se mue en ville-marchandise, amalgamant les figures spirituelles et bibliques avec le loisir et la consommation.  Autour des remparts ottomans, de nouveaux quartiers qui surgissent dans des espaces jusqu’ici préservés, comme le « village de David » qui accueille 200 boutiques et un ensemble résidentiel d’appartements de luxe aux toits terrasses rappelant l’architecture palestinienne.
D’architecture palestinienne, il  n’est, au demeurant, guère question dans la partie Est annexée, où les permis de construire sont délivrés au compte-gouttes.« Tiers-ville , dit l’auteure, dotée de 10 % environ du budget municipal (pour environ 40 % de la population totale), aux écoles et services publics « inexistants », et où  plus de 60 % de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Une Jérusalem que n’avaient sans doute pas fantasmée, en l’état,  les Juifs diasporiques du « Demain à Jerusalem ».

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
« La Cour suprême des États-Unis a un agenda : celui de l’extrême droite »
La Cour suprême des États Unis vient de rendre plusieurs arrêts inquiétants. Le premier, actant la fin de l’autorisation fédérale d’avorter, a mis le monde en émoi. Jeudi 30 juin, elle a nié l’autorité de l’agence pour l’environnement américaine a réduire les gaz à effets de serre. Pour l’américaniste Sylvie Laurent, elle est devenue une institution « fondamentaliste ».
par Berenice Gabriel, Martin Bessin et Mathieu Magnaudeix
Journal — Budget
Le « paquet pouvoir d’achat » ne pèse pas lourd
Le gouvernement a confirmé une série de mesures pour soutenir le pouvoir d’achat des fonctionnaires, des retraités et des bénéficiaires de prestations sociales. Mais ces décisions ne permettent pas de couvrir la hausse des prix et cachent une volonté de faire payer aux plus fragiles le coût de l’inflation.
par Romaric Godin
Journal
Covid : face à la septième vague, les 7 questions qui fâchent
Risques de réinfections, protections, efficacité des vaccins actuels et attendus, avenir de la pandémie… Nos réponses pour s’y retrouver face à cette nouvelle vague de Covid-19.
par Rozenn Le Saint
Journal
Urgences : vers la fin de l’accueil inconditionnel ?
La première ministre a reçu, jeudi, 41 recommandations pour l’été « à haut risque » qui s’annonce à l’hôpital. Parmi les mesures mises sur la table : la fin de l’accès sans filtre aux urgences et la revalorisation des heures de travail la nuit et le week-end.
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Quels sont les rapports de classes à l’issue des élections 2022 ?
On a une image plus juste du rapport des forces politiques du pays en observant le résultat des premiers tours des élections selon les inscrits plutôt que celui des votes exprimés. Bien qu’il y manque 3 millions d’immigrés étrangers de plus de 18 ans. L’équivalent de 6% des 49 millions d’inscrits. Immigrés qui n’ont pas le droit de vote et font pourtant partie des forces vives du pays.
par jacques.lancier
Billet de blog
Lettre d’un électeur insoumis à un électeur du RN
Citoyen, citoyenne, comme moi, tu as fait un choix politique mais qui semble à l’opposé du mien : tu as envoyé un député d’extrême-droite à l’Assemblée Nationale. A partir du moment où ce parti n’est pas interdit par la loi, tu en avais le droit et nul ne peut te reprocher ton acte.
par Bringuenarilles
Billet de blog
Boyard et le RN : de la poignée de main au Boy's club
Hier, lors du premier tour de l’élection à la présidence de l’Assemblée nationale, Louis Boyard, jeune député Nupes, a décliné la main tendue de plusieurs députés d’extrême droite. Mais alors pourquoi une simple affaire de poignée de main a-t-elle déclenché les cris, les larmes et les contestations ulcérées de nombres de messieurs ?
par Léane Alestra
Billet de blog
Quand le RN est fréquentable…
La dernière fois que j'ai pris ma plume c'était pour vous dire de ne plus compter sur moi pour voter par dépit. Me revoilà avec beaucoup de dépit, et pourtant j'ai voté !
par Coline THIEBAUX