Jean Paul Sartre: le plaisir féminin est vaginal et obtenu par pénétration.

Sartre esquive l’existence du clitoris, et au nom d’une supposée « tendance ontologique de la réalité humaine à remplir », affirme que l’accomplissement de la femme passe par le plaisir vaginal, et donc par la pénétration…

Dans l’émission des chemins de la philosophie du 1er mars 2021, intitulée « La philosophie du clitoris », Adèle Van Reeth reçoit Catherine Malabou , auteure du « Plaisir effacé ». Toutes deux se retrouvent à commenter l’extrait de l’Etre et le Néant, pages 705/706 où Jean Paul Sartre dit que le sexe féminin est un trou à combler…

« Le trou se présente originellement comme un néant à combler avec ma propre chair. L’enfant ne peut se tenir de mettre son doigt ou son bras entier dans le trou. Le trou me présente donc l’image vide de moi-même; je n’ai plus qu’à m’y couler pour me faire exister dans le monde qui m’attend. L’idéal du trou est donc l’excavation qui se moulera soigneusement sur ma chair,  de manière qu’en m’y gênant et en m’y adaptant adroitement, je contribuerai à faire exister le plein d’être  dans le monde, Nous saisissons là, à son origine une des tendances les plus fondamentales de la réalité humaine, la tendance à remplir. Nous retrouvons cette tendance chez l’adolescent et chez l’adulte; une bonne partie de notre vie se passe à boucher des trous, à remplir les vides, à réaliser et à fonder symboliquement le plein. L’enfant reconnaît, à partir de ses premières expériences , qu’il est lui-même troué. Lorsqu’il se met le doigt dans la bouche, il tente de murer les trous de son visage, il attend que le doigt se fonde avec les lèvres et le palais et bouche l’orifice buccal, comme on bouche avec du ciment la lézarde d’un mur, il recherche la plénitude uniforme et sphérique de l’être parménidien.; et s’il suce son doigt c’est précisément  pour le diluer, pour le transformer en une pâte collante qui obturera le trou de sa bouche.
C’est seulement à partir de là que nous pouvons passer à la sexualité, L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante, c’est un appel d’être, comme d’ailleurs tous les trous, En soi la femme appelle une chair étrangère qui doive la transformer en plénitude d’être par pénétration et dilution. Et inversement la femme sent sa condition comme un appel , précisément parce qu’elle est trouée, sans aucun doute le sexe est bouche, et bouche vorace qui avale le pénis, ce qui peut bien amener l’idée de castration, l’acte amoureux est castration de l’homme, mais c’est avant tout que le sexe est trou.
 Catherine Malabou, commente comme suit cet extrait: 
« Sartre dit que la réalité humaine c’est d’être rempli, c’est sa traduction du Dasein heideggerien, ce terme par lequel Heidegger désigne le sujet humain, et précisément il choisit un terme neutre parce qu’il ne veut parler ni de l’homme ni de la femme, il dit « tous les sujets sont définis par l’être pour la mort », et donc inutile de les distinguer.
Sartre dit non non, il faut faire entrer la différence sexuelle  dans la phénoménologie, donc on va ouvrir la réalité humaine à la différence des sexes. Très bien, sauf que la façon dont il le fait est catastrophique. » Pour deux raisons, poursuit  l’auteure du « Plaisir effacé », d’une part il y a négation totale du clitoris, et d’autre part, sous couvert du lexique ontologique du « plein » emprunté à Heidegger, une essentialisation d’une soi-disant marque physiologique, qui induit que l’accomplissement de la femme passe par le  plaisir vaginal, lequel serait provoqué par la pénétration. 
Dasein heideggerien, plénitude uniforme et sphérique de l’être parménidien, Jean Paul Sartre, nourri de ces lectures n’a plus, pour les rendre performatives, qu’à inventer un « manque, un appel à remplir ». Ce qu’il fait. L’enfant « ne peut se tenir », « la tendance humaine à remplir », « la femme sent sa condition comme un appel ». 
Rien de choquant dans un tel écrit pour un adolescent de l’année 1965, date d’achèvement d’impression de « L’être et le néant », adolescent pas forcément au fait de la physiologie du sexe féminin, et par ailleurs émerveillé de ce que les mots de Sartre puissent magnifier ce qui était relégué au rang primaire du biologique.
Ecrit « effrayant » pour l’adulte Adèle Van Reeth, et à juste titre.
Effrayant pour l’image de la « femme trou, obscène »,  mais aussi à cause l’indigence intellectuelle du philosophe. Une indigence incriminée par Levi-Strauss dans « La pensée sauvage », où ce dernier fait part de son désaccord avec Jean Paul Sartre, le penseur de la raison dialectique qui ne se résigne pas à ranger du côté de l’homme une humanité « rabougrie et uniforme », celle des sociétés dites « primitives .
L’ethnologue cite Jean jacques Rousseau: «  Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi; mais pour étudier l’homme il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés. ». J. P. Sartre , empressé d’attribuer une propriété (ontologique) au vagin de la femme, efface, ce faisant,  l’existence et la fonction du clitoris. Sartre s’installe dans l’évidence intuitive du sexe féminin, ouverture, vouée à la pénétration du phallus qui le ferme et le remplit. « La connaissance des hommes, dit Levi Strauss, est plus facile à ceux qui se laissent prendre au piège de l’identité personnelle.  Sartre devient captif de son Cogito: en sociologisant  le Cogito, Sartre change seulement de prison. Désormais, le groupe et l’époque de chaque sujet, lui tiendront lieu de conscience intemporelle. (…) Descartes, qui voulait fonder une physique, coupait l’Homme de la Société. Sartre, qui prétend fonder une anthropologie, coupe sa société des autres sociétés. Retranché dans l’individualisme et l’empirisme, un Cogito, qui veut être naïf et brut, se perd dans les impasses de la psychologie sociale. » 
Et l’ethnologue  de poursuivre: « Parfois Sartre semble tenté de distinguer deux dialectiques: la vraie qui serait celle des sociétés historiques , et une dialectique répétitive et à court terme qu’il concède aux sociétés dites primitives. » Une vision des choses fautive, selon l’auteur de La pensée sauvage,  dans laquelle on laisse échapper la prodigieuse richesse et la diversité des mœurs, des croyances et des coutumes,  où on oublie que chacune des dizaines ou des centaines de milliers de sociétés qui ont coexisté sur la terre, s’est prévalue d’une certitude morale, semblable à celle que nous pouvons nous-mêmes invoquer , et qu’en elle, fût-elle réduite à une petite bande nomade ou à un hameau perdu au cœur des forêts, se condense tout le sens et la dignité dont est susceptible la vie humaine. Il faut beaucoup d’égocentrisme, et de naïveté, dit l’auteur, pour croire que l’homme est tout entier réfugié dans un seul des modes historiques ou géographiques de son être. »
Mode historique, par exemple, celui de l’ère heideggerienne, avec le Dasein comme clé à tout faire… qui conduit à ce lexique du trou, de la béance, des termes qui relèvent plus de l’obstétrique que de la phénoménologie. On n’imagine pas Levi-Strauss utiliser un pareil lexique, lui qui dit  que les milliers de sociétés qui ont coexisté se sont prévalues d’une certitude morale, ou d’un sens et d’une dignité, et , faut-il ajouter,  sans référence au Dasein, ou à « l’être pour la mort. »
Catherine Malabou regrette, quant à elle,  de ne pas avoir parlé de Sade dans son livre. Pourquoi Sade? Parce que , dit-elle, chez Sade il y a des règles, un protocole, une forme de logique  du plaisir qui inclut le clitoris, même s’il le malmène, comme il y a chez Lacan une passerelle entre le plaisir et le discours. Un discours qui peut nommer le clitoris « caillou » ou « fermoir »…, appellations métonymiques et métaphoriques rappelant plus la joaillerie que l'obstétrique. Un fermoir ferme un bracelet ou un collier, fût-il celui de lèvres qui ne se donnent jamais à voir comme "trou béant".

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