Jean Michel-Henry
Abonné·e de Mediapart

40 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 janv. 2018

Jean Michel-Henry
Abonné·e de Mediapart

Israël Palestine: Les vieilles lunes d'Alain Finkielkraut

Lors de l’émission Répliques » du 29 septembre, Alain Finkielkraut use de son argumentaire habituel : les occasions ratées des Palestiniens, les camps de réfugiés, le Hamas aux portes d’Israël, le terrorisme… relayant, ce faisant, le discours israélien opposé à la création d’un Etat palestinien et favorisant, à terme, l’émergence d’une entité binationale en Israël.

Jean Michel-Henry
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alain Finkielkraut rend les Palestiniens responsables de la situation dans les Territoires occupés, au motif qu'ils seraient des spécialistes  des occasions ratées....

Retour sur les faits.

Le retrait israélien de Gaza et la « prise de pouvoir par le Hamas ».
Alain Finkielkraut reprend à son compte l’antienne israélienne, selon laquelle le retrait israélien de Gaza aurait causé par lui seul le bombardement d’Israël par des roquettes.. Un raccourci qui ne fait aucune mention de ce qui s’est passé après ce retrait en 2005. L’intensification des tirs de roquettes incriminés suit en effet l’épisode des élections législatives de 2006, organisées, financées, et supervisées par les Européens, et qui ont vu le Hamas gagner ces élections. Une victoire refusée par Israël, l’UE et les Etats-Unis réunis, qui ont réagi en retenant les taxes dues aux Palestiniens, et en les menaçant de ne pas payer les salaires des fonctionnaires Pour preuve, l’extrait de : Il n’y aura pas d’Etat palestinien. Journal d’un négociateur en Palestine. », de Ziyad Clot. éditions Max Milo. Pages 105 à 109. (En 2007, Ziyad Clot accepte un poste de conseiller juridique auprès de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et devient négociateur, participant aux pourparlers qui devaient mener à la création d’un Etat palestinien avant la fin de l’année 2008.)

Zyiad Clot rappelle les grandes lignes de l’article de Vanity Fair paru en avril 2008 « The Gaza Bombshell » :
« À la suite de la victoire du Hamas aux élections législatives du 25 janvier 2006, Mahmoud Abbas tente dans un premier temps de faciliter la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Mais Washington n’est pas sur la même longueur d’onde. Le 4 octobre, Condoleezza Rice se rend à Ramallah pour rencontrer le président palestinien. Elle explique à Mahmoud Abbas qu’il lui faut dissoudre le gouvernement du nouveau Premier ministre Ismaïl Haniyeh et organiser de nouvelles élections. Condoleezza Rice promet que le Fatah sera soutenu matériellement et politiquement et que ses forces de sécurité seront renforcées. […]
Fin 2006, Rice multiplie les contacts avec l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, afin qu’ils contribuent au financement, à la formation et au développement des forces du Fatah.
Fin décembre 2006, quatre camions égyptiens arrivent à Gaza par un point de passage israélien. Leur contenu (fusils et munitions) est réceptionné par le Fatah. Le 1er février 2007, les forces du Fatah prennent d’assaut l’université islamique de Gaza. Le Hamas répond par des attaques sur les postes de police du Fatah.
Mahmoud Abbas fait soudain machine arrière par peur d’une guerre civile. Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite tente de persuader Mahmoud Abbas de rencontrer le Hamas à La Mecque pour constituer un gouvernement d’union nationale. Parallèlement, les Saoudiens promettent de payer les salaires de l’Autorité palestinienne, gelés par la communauté internationale depuis la victoire du Hamas aux élections..
Les US répondent en redoublant de pression : mise à disposition de 4 700 hommes supplémentaires, dispatchés dans de nouveaux bataillons formés en Egypte et en Jordanie.
Mi-mai, 500 nouvelles recrues des forces de sécurité palestiniennes arrivent à Gaza, équipées de nouvelles armes et véhicules flambant neufs. Elles sont immédiatement attaquées par le Hamas.
Le 7 juin, le journal Ha’aretz rapporte que M. Abbas et les US avaient demandé d’autoriser la livraison, en provenance d’Egypte, de douzaines de voitures blindées, de centaines de roquettes, de milliers de grenades et des millions de lots de munitions.
Le 15 juin 2007, après des affrontements sanglants faisant 113 victimes, les forces de sécurité du Fatah sont délogées de la bande Gaza. Le Hamas prend le contrôle du territoire palestinien, à la barbe du Fatah, des Etats-unis, d’Israël et de leurs alliés arabes.
S’ensuivra la mise en place du blocus de la bande de Gaza en septembre 2007 et qui perdure en 2017.

La charte du Likoud.
Alain Finkielkraut fait référence à la charte du Hamas, dans laquelle l’Etat israélien n’est pas reconnu, mais il ne mentionne pas la charte du Likoud, laquelle dit expressément qu’il n’y a pas de place pour un Etat palestinien en Palestine. Frank Barat, auteur d’articles pour Counterpunch, posait, en février 2009, les questions suivantes :
Quel Israël le Hamas doit-il reconnaître ? Israël n’a pas clairement défini ses frontières. Le Hamas doit-il reconnaître Israël dans ses frontières de 1948, de 1967, ou de 2009 avec son mur synonyme d’apartheid, ses colonies (les colonies ont augmenté de 60 % en 2008, l’année même de la conférence sur le « processus de paix » d’Annapolis, chiffre publié par Peace Now), ses citoyens arabes de deuxième rang et avec un Jérusalem-Est annexé ?
Tout observateur avisé sait que le Hamas (à travers Haniyeh et Meshal) a plus d’une fois, fait connaître sa volonté de reconnaître Israël selon les frontières de 1967. L’information n’est pas secrète : ces déclarations ont été reprises par le Guardian, le Washington Post et bien d’autres publications, attestant de l’alignement du Hamas sur la volonté répandue parmi la communauté internationale : une solution à deux États.
Pourtant la charte continue de représenter un obstacle majeur.
Mais que dit La charte du Likoud, par exemple, en matière de colonies ?
Les communautés juives de Judée, de Samarie et de Gaza sont une concrétisation des valeurs sionistes. L’implantation est l’expression du droit irréfutable du peuple juif à disposer de la terre d’Israël et constitue un atout important dans la défense des intérêts premiers de l’État d’Israël. Le Likoud s’attachera à renforcer et à développer ces communautés et s’opposera à leur démantèlement.
Eu égard à l’existence d’un Etat palestinien :
Le gouvernement israélien rejette fermement la création d’un État arabo-palestinien à l’ouest du Jourdain. Les Palestiniens peuvent vivre librement dans un contexte d’autonomie mais pas en tant qu’Etat indépendant et souverain. Ainsi, par exemple, dans le cadre des affaires étrangères, des questions de sécurité, d’immigration et d’écologie, leurs activités doivent être limitées par les impératifs liés à l’existence d’Israël, à sa sécurité et aux besoins de la nation. » Annihilant ainsi tout espoir d’envisager un État palestinien souverain.
Sur Jérusalem :
Jérusalem est la capitale éternelle et indivisible de l’État d’Israël et seulement de l’État d’Israël. Le gouvernement rejettera fermement toute proposition palestinienne envisageant la division de Jérusalem, en particulier le projet présenté à la Knesset par des factions arabes et soutenu par de nombreux membres du Parti Travailliste et du Meretz.

On pourrait s’entendre rétorquer qu’il ne s’agit ici que de la position du Likoud, un parti, comme on sait, placé à l’extrême droite de l’échiquier politique. On sera donc tenté d’aller voir ce que proposait la gauche, aujourd’hui défunte, au temps des accords d’Oslo, avec Yitzhak Rabin, ledit champion de la paix qui a donné son nom, à ce titre, à nombre de rues dans les villes françaises :

Dans un discours au parlement, le 6 octobre 1995, Yitzhak Rabin avait affiché ses principes : Jérusalem unifiée (incluant Maale Adumin) sera maintenue sous souveraineté israélienne ; l’entité palestinienne qui sera créée dans les territoires n’aura pas le statut d’Etat ; il n’y aura pas de retour aux lignes de 1967, et la frontière de sécurité d’Israël passera par la vallée du Jourdain. Ce discours est sur le site http://knesset.gov.il/rabin/heb/Rab_RabinSpeech6.htlm.

Une « entité sans statut d’Etat », qu’a toujours refusée le Hamas auquel les faits actuels, dont la volonté israélo-américaine de faire de Jérusalem Est et Ouest la capitale de l’Etat d’Israël, semblent donner raison.

Amalgame entre occupation militaire et colonisation.
Pour Alain Finkielkraut « les Israéliens ont tendance à vouloir perpétrer le statu quo, se disant que s’ils se retirent de Cisjordanie, ils auront le Hamas à leur porte."
Jean Paul Chagnollaud, invité de l’émission, réplique, au philosophe, qui se rétracte, qu’il faut absolument séparer l’occupation militaire et la colonisation, rappelant que des forces militaires peuvent être évacuées en quelques jours ce qui n’est pas le cas des implantations. Par ailleurs il dénonce l’emploi du mot « statu quo » qui ne correspond en rien à une situation qui se dégrade de jour en jour.

La question des Réfugiés :
À propos des réfugiés, Alain Finkielkraut redit sa crainte de voir la Palestine envahie par un retour en masse des quelque cinq millions de Palestiniens désignés comme tels. Jean Paul Chagnollaud doit lui rappeler les différentes propositions faites dans la résolution 194, à savoir qu’il y a comme alternative au retour, une proposition de dédommagement. Selon lui, le retour physique de réfugiés en territoire israélien n’excéderait pas 50 000 à 100 000 personnes.
Il faut noter d’ailleurs, qu’il n’y a eu ni dédommagement ni « réparations pour les Palestiniens après le vol de leurs terres et l’agrandissement de l’Etat d’Israël de 55 % à 78 % de la Palestine après 1948.
Cela n’empêche pas Alain Finkielkraut de dénoncer le sort des réfugiés Palestiniens dans les camps, en comparaison, de l’accueil dont les juifs qui ont fui le panarabisme ont bénéficié en Israël. À cela Jean Paul Chagnollaud est obligé de rappeler au philosophe que si les Juifs ont un Etat, capable d’offrir des infrastructures et un accompagnement (sous la forme d’un « panier financier et administratif «) pour les nouveaux arrivants, les Palestiniens, eux, n’en ont pas.

L’antienne des « occasions ratées par les Palestiniens
Malgré les tragiques affrontements qui ont précédé l’installation d’un gouvernement par le Hamas à Gaza, le philosophe persiste à dire que les Palestiniens de Gaza auraient pu profiter du départ des Israéliens pour construire et présenter une vitrine de leur futur Etat.
D’une façon générale Alain Finkielkraut fait sienne l’antienne israélienne des « occasions ratées » par les Palestiniens. Ainsi de la période de 1967 à 1977 où la colonisation, (7 000 colons), est restée, selon ses termes, « extrêmement marginale », et à propos de laquelle il se demande si les Palestiniens n’ont pas perdu une occasion d’aller vers un compromis.et avancer vers la solution à deux Etats. On peut s’étonner d’une telle candeur, sachant que les Palestiniens en question ont perdu vingt ans plus tôt 23 % de l’Etat onusien du partage de 1947, et qu’il leur faudrait de nouveau faire des compromis eu égard aux 22 % restant. Qui plus est, comme le rappelle Jean Paul Chagnollaud, les Palestiniens commencent juste à surgir sur le plan identitaire et ne sont pas en capacité de faire le moindre compromis historique. Il faut attendre, ajoute-t-il, le discours d’Arafat en 1974 à l’ONU et le sommet arabe de Rabat où l’OLP est reconnu, pour que s’établisse un rapport de force. La résolution de l’ONU de 1967, quant à elle, ne parle que de réfugiés, pas de « réfugiés palestiniens ».
La logique du plan de Sharon, poursuivi par Olmert, disait Alain Gresh dans le Monde diplomatique de janvier 2006, consiste à « prétendre qu’il n’y a pas d’interlocuteur palestinien, pour tracer unilatéralement les frontières d’Israël. » Frédéric Encel, pourtant sioniste convaincu, abondait également en ce sens, déclarant à France Culture le 14 septembre 2011 : « Ça fait deux ans et demi, que le gouvernement israélien, aurait dû négocier. MM Abbas et S.Fayyad correspondent à un tandem rêvé par les Israéliens depuis des années. […] Israël a commis une erreur. » Quant à Jean Paul Chagnollaud, il est obligé de rappeler à Alain Finkielkraut qu’en 2002, un plan arabe a été proposé, par le roi Abdallah, que les Israéliens ont superbement ignoré…

Amalgame entre occupation militaire et colonisation.
Pour Alain Finkielkraut « les Israéliens ont tendance à vouloir perpétrer le statu quo, se disant que s’ils se retirent de Cisjordanie, ils auront le Hamas à leur porte."
Jean Paul Chagnollaud réplique, au philosophe, qui se rétracte, qu’il faut absolument séparer l’occupation militaire et la colonisation, rappelant que des forces militaires peuvent être évacuées en quelques jours ce qui n’est pas le cas des implantations. Par ailleurs il dénonce l’emploi du mot « statu quo » qui ne correspond en rien à une situation qui se dégrade de jour en jour.

Terrorisme
Le terme est réservé par Alain Finkielkraut aux seuls Palestiniens, comme s’il n’y avait pas eu la répression de la révolte arabe de 1939, les groupes terroristes israéliens de l’Irgoun, du Lehi, le plan Dalet d’avril mai 1948, l’exécution par l’armée, en 1956 à Kafr Qassem, de 40 villageois qui n’auraient pas respecté le couvre-feu, ou la tuerie de Baruch Golstein en 1994 à Hebron. Comme s’il n’y avait pas, en ce qui concerne le présent, le terrorisme d’Etat que représente l’administration des territoires occupés par 2 400 ordres militaires depuis 1967, le passage en prison de quelque 800 000 Palestiniens, les exécutions extrajudiciaires, la démolition de dizaines de milliers de maisons, le Mur de séparation, les check-points, les routes de contournement, le confinement des Palestiniens, dans un « monde à part », un « apartheid » économique et spatial à défaut d’être racial.
Lors du Répliques du 5 mars 2016, A Finkiellraut récusait le terme Apartheid, mais en Afrikaner, il signifiait « séparation », celle, spatiale et administrative, qui est réalisée dans les Territoires.
Le Philosophe récusait aussi le terme de colonies » pour lui substituer celui « d’implantations », plus soft et qui convoque l’idée d’implantations indolores pour les indigènes, comme celle d’une zone d’activité aux abords d’une ville… mais « colonies » est bien le terme retenu, entre autres, par les résolutions 607, 608, 636, 641, 672, 694, 799, 1 397 de l’ONU non respectées par Israël. Et Oren Yiftachel et Uri Davis parlent, eux « d’apartheid rampant » à propos des Arabes israéliens, pourtant citoyens de l’Etat.
Pour faire le lien avec les internements, emblématiques, de Salah Hamouri et de Ahet Tamimi, il faut dire que la seule détention administrative, appliquée sans procès ni jugement et reconductible arbitrairement de six mois en six mois, relève de la torture psychologique, et donc du terrorisme.

Essentialisme:
Alain Finkielkraut essaie de faire porter la responsabilité de la situation désastreuse dans les Territoires, aux seuls Palestiniens, décrits comme insensibles au sort de leurs frères, spécialistes des occasions ratées, et terroristes patentés.

Il y a là comme une tentation essentialiste, ethniciste, qui n’est pas sans rapport avec ce que le philosophe dit de la transmission, de la filiation, pour expliquer le judaïsme dont il aurait hérité de sa mère. Lors du Répliques du 29 septembre 2012, il pouvait déclarer : « Si vous êtes de mère juive, il y a autre chose qu’une donnée religieuse, il y a une transmission dont Franz Rosenberg n’hésite pas à dire que c’est une transmission par le sang ». On est loin ici de ce que dit la Halaka, selon Yvon Krugier rabbin de la communauté Assorti Adath Shalom, à savoir que c’est la judéité (statut légal) et non le judaïsme (culture traditionnelle) qui est fonction de la mère,

Il est probable que ce soit cette même vision raciale qui commande les réponses au sondage de mars 2016, rapporté par Charles Enderlin pour le Monde diplomatique de janvier 2018, dans lequel 79 % des juifs israéliens se déclaraient en faveur d’un traitement préférentiel pour les Juifs, soit une forme de discrimination contre les non-juifs.

Alain Finkielkraut, figure éminente de l’intelligentsia française, omniprésent dans les médias, relaie régulièrement depuis des années, le discours israélien. Il aura contribué, de par sa position et son influence, à l’émergence, redoutée par lui, au nom de la pureté du sionisme, de l’entité binationale qui se profile en Israël.

Jean Michel-Henry

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte