Le vêtement du métèque et le rejet du voile, selon Abnousse Shalmani.

Exilée d’Iran, après la révolution islamique qui a prohibé le corps des femmes de l’espace public, il était indispensable que je me réapproprie mon corps et choisisse les voiles qui me racontaient le plus justement.

Le vêtement du métèque et le rejet du voile, selon Abnousse Shalmani.

 Dans « Eloge du métèque », Abnousse Shalmani, qui a quitté l’’Iran à l’âge de huit ans, il y a de cela trente-quatre ans, dresse le portrait du métèque : « Retrouver le métèque, c’est rattacher l’’immigré à l’Histoire et aux wagons de notre présent en crise de démence identitaire, à la richesse du mouvement, du métissage de l’humanisme - celui d’un Edward W. Saïd pour qui l’humanisme se nourrit de l’initiative individuelle et de l’intuition personnelle, et non d’idées reçues et de respect de l’autorité. L’auteur convoque, à ce titre, les personnes et personnages hauts en couleurs que sont Picasso, Dora Maar, guérisseurs d’Ingrid Caven, Romain Gary, Bahman Mohassess, Martin Eden, le Chevalier de St George, Hérode, Baudelaire, Modigliani, Soutine, Chagall, Camus, Salman Rushdie, Hercule Poirot, Le « Mon oncle Napoléon » de Iraj Pezeshkzad, Zohra Ben Brahim, L’Esmeralda, La Sabina de Milan Kundera, Le prophète de Khalil Gibran…
Un trait commun à nombre de ces figures : le vêtement. « Le métèque est une esthétique », écritAbnousse Shalmani, qui cite Salman Rushdie disant d’Edward Saïd, qu’il était « un dandy, un peu vaniteux quant à son apparence ». Une apparence dont se soucie aussi un Modigliani, « amoureux du beau et qui le proclame en n’ayant jamais l’air dans le besoin : ses cols et ses gilets sont toujours impeccables, les pantalons retombent miraculeusement sur les chaussures cirées, les foulards sont de soie, mais les chemises des loques taillées dans des toiles grossières ». Une apparence dont se soucient également Gustave Courbet et Baudelaire, « dandys transgression faits pour s’entendre ». Un Baudelaire dont l’auteure dit que, « pourtant stéréotype du poète maudit, il n’avait jamais passé moins de deux heures à sa toilette ». Autre dandy, antibourgeois, anticapitaliste, anti-famille, Barbey D’Aurevilly, dont les Goncourt se gaussent, en raison du « carnaval qu’il promenait toute l’année dans les rues sur sa personne. » Convoqué aussi, Romain Gary, dont l’auteure dit qu’elle a longtemps pensé qu’il était mal aimé en France, car trop gaulliste, trop consul, trop hollywoodien, trop ambitieux, trop dandy, trop d’humour, voire de bonne humeur, en somme pas assez Saint-Germain-des-Prés, pas assez auteur-de-gauche-dépressif-qui-sursaute-quand-il-rit-et-s’habille-de-haillons. » Convoqués aussi les incontournables métèques italiens, ouvriers sous payés, « affublés de guenilles dans les mines et les usines salissantes et qui, le dimanche, retrouvaient le pays natal en sortant leurs plus beaux costumes, leurs chaussures à faire pâlir le bourgeois. »
L’auteure elle-même, que console le mot métèque, lequel lui rappelle qu’elle « flotte, qu’elle ne possède que les racines qu’elle s’est dessinées », confie au lecteur les injonctions de sa mère touchant au vêtement : « ne sois jamais mal habillée ». Une recommandation qu’elle commente, disant que sa mère faisait d’elle la représentante de l’Iran en France, de l’Iran où elle avait été petite fille et adolescente et qui n’avait rien en commun avec celui des barbus et des femmes-corbeaux.
L’esthétique du métèque est un acte éminemment politique, dit-elle encore, et ce, au motif que le corps des femmes est un corps tributaire de leur histoire, le tissu qui couvre leurs corps disant très justement la réalité de leur position politique, sociale et culturelle. Exilée d’un Iran qui a prohibé le corps des femmes de l’espace public, elle trouve indispensable de se réapproprier son corps et de choisir les voiles qui la racontent le plus justement.
Le malaise de l’Occidental face à l’esthétique métèque est très profond, dit Abnousse Shalmani.
« À l’image du lecteur de La Mode illustrée qui s’étrangle face à la mode des jupes pantalons et en appelle au sens patriotique pour se défendre contre le rastaquouérisme du pantalon, création persane, l’esthétique métèque dérange la hiérarchie esthétique de l’Occidental ».
Patriotique, politique aussi la réaction des critiques du Black Bazar où Mabanckou met en lumière la Sape, la Société des ambianceurs et des personnes élégantes, élaborée années soixante…
où le métèque sapeur, affirmant sa frivolité là où on attendait un sacrifice, commet en somme un acte de rébellion.
Rébellion d’une singularité, celle revendiquée par Martin Eden, transfuge de classe, qui dit qu’on a fait entrer le socialisme en lui, et que bien que n’ayant jamais entendu parler d’une école appelée « Individualisme », il était un individualiste déchaîné. »
Au-delà de l’accusation de dandysme que lui adresse Salman Rushdie, Edward W.Saïd, nous dit Abnousse Shalmani, « connaît de regard des Occidentaux sur les Orientaux, et la première des façons de le contourner passe par l’habit, théorisé, exorcisé, fantasmé, figé par les Occidentaux depuis le début du XIXe siècle. »
Un habit nourri de singularité et d’interprétation personnelle. Et l’auteure de rappeler la préface de L’Orientalisme d’Edward.W.Saïd : » La disparition progressive de la tradition islamique de l’ijtihad, ou d’interprétation personnelle a été un des désastres culturels majeurs de notre époque, qui a entraîné la disparition de toute pensée critique et de toute confrontation individuelle avec les questions posées par le monde contemporain. »
Le tissu qui couvre le corps des femmes dit la réalité de leur position politique, sociale et culturelle, Il en va de même, selon l’auteure, en ce qui concerne le tissu qui couvre les têtes ou les visages, en l’occurrence le voile.
Invitée de « La Grande Table » le 30 octobre 2019, elle fait part de sa colère, celle que nourrit un débat sur le voile qui a commencé, dit-elle, «  il y a trente ans et qu’on dit franco-français quand il a lieu à peu près partout dans le monde, et même dans les pays arabo-musulmans, en l’occurrence au Sénégal, en Iran, en Indonésie. Un problème non pas franco-français mais interne, et qui traverse le monde musulman. » Autre raison d’être ulcérée, la méconnaissance du Coran, dans lequel il y a, rappelle-t-elle, quatre versets qui recommandent de rester pudique, et dont l’un recommande tout au plus de rabattre le voile sur la poitrine. Pour l’auteur il n’y a pas de prescription islamique du voile. « l’Université Al Azar, dit-elle, qui est au Caire la plus grande instance sunnite du monde arabo-sunnite, qui existe depuis 958 après Jésus-Christ, est encore en train de s’engueuler sur le sujet ». Jamais, dit-elle aussi, dans l’histoire arabo-musulmane, aucune femme, sauf jusqu’à aujourd’hui, n’a voulu porter volontairement le voile. Le voile a toujours été dans l’espace arabo-musulman, historiquement, un signe pour marquer l’invisibilité des femmes. Dans tous les pays où le voile est obligatoire, de rappel identitaire, les femmes sont inférieures d’un point de vue juridique, économique, politique, culturel, social. » Le voile qu’on lui a fait porter petite, ajoute-t-elle, est le voile de l’invisibilité des femmes à tous les niveaux possibles.
Ce voile, dit-elle, est « un problème idéologique, un voile apparu en Occident la première fois après 1979, sur les campus américains, après le moment de la prise d’otages de l’ambassade américaine, qui a duré 444 jours, en Iran. Et tout d’un coup, par une espèce de solidarité, de rappel identitaire, on a vu apparaître les voiles sur les campus. Deuxième moment, on l’a physiquement vu en France, c’était après 2001. »Deux exemples d’inscription de l’apparition du voile dans un contexte historique, et qui devraient confondre ceux qui « s’arrachent les cheveux » quand elle dit que ce voile peut être un réflexe identitaire au moins aussi dogmatique et fermé qu’un nationalisme étatique.
Imaginer que le féminisme consiste à cacher un corps qui serait impie, aux yeux des hommes, relève, dit-elle, du délire. Et d’ajouter qu’elle est d’accord avec Delphine Horvilleur quand cette dernière dit qu’on peut être juive ET féministe, comme on peut être musulmane ET féministe, mais qu’on ne peut pas être juive féministe, ou musulmane féministe, le texte religieux à la base, tous les textes religieux, les hindouistes, les bouddhistes, les protestants, n’importe quelle religion se basant sur des dogmes qui considèrent la femme comme inférieure à l’homme.
Inférieures, au point de voir leur personne réduite, de la tête aux pieds, à une zone érogène, à la seule chair. Que fait-on du corps des femmes? demande l’auteure.
Abnousse Shalmani rappelle à ceux qui attribuent le fait d’aller tête nue au seul universalisme féministe occidental, la figure de Huda Sharawi, combattante contre la présence anglaise en Egypte, qui, en 1923, au retour du premier congrès international féministe, sur le quai de la gare, retire son voile. Un geste hautement politique et qui fera que quinze jours plus tard, un groupe de deux cents femmes, se présenteront devant le Parlement du Caire, défonceront les portes, entreront, et exigeront le droit de vote, et la possibilité d’exister politiquement.
« L’enjeu a toujours été le corps de la femme. La géographie fantasmée de l’homme qui fait et organise la guerre est le corps de la femme. C’est la raison du déclenchement de la guerre de Troie. Aujourd’hui, cela continue. Avec la PMA, l’islam, l’avortement, le peuple des femmes entend encore son futur de la bouche de l’homme. » » déclare Simon Abkarian, auteur de « Electre des bas fonds. »
Un « a toujours été », qui, semble induire qu’il en sera encore ainsi pour un temps indéterminé.
Ainsi, du voile, signe inversé de la « géographie fantasmée de l’homme », Jean François Colosimo, dans « La Religion française », aux éditions du cerf, ne dit certes, pas autre chose, mais brocarde, pour l’heure, en vain, le Conseil d’Etat.
« En France, à force d’être rendu toujours plus massif et de s’être montré toujours plus visible, ce même islam a fait surgir la question de la laïcité sur le devant de la scène. Quoiqu’il ne recouvre pas tous les problèmes et les débats contemporains sur le sujet, il en est devenu le point de cristallisation. Symboliquement, le malaise a commencé de pointer en 1989, lors des festivités du bicentenaire de la Révolution, quand a éclaté la première affaire de voile à être fortement médiatisée. Plutôt que de légiférer, de dire la loi de l’Etat supérieure aux lois religieuses, ou prétendues telles, de dénoncer dans le foulard un signe d’abord militant, ce qu’il est, ( tout signe religieux démonstratif devenant un signal de mobilisation politique ), le ministre en titre de l’Education nationale, qui devait échouer à conquérir l’Elysée après avoir admis la domination définitive du pouvoir économique, s’est abstenu d’agir, cherchant plutôt à se défausser en faisant appel à l’avis du Conseil d’Etat qui s’est au fond refusé à trancher. Cette démission, en fait un abandon des troupes en rase campagne rappelant de manière funeste la drôle de guerre, a ouvert la boîte de Pandore et a livré le principe régulateur de la laïcité à la défaite programmée des appareils d’Etat ainsi qu’au déchaînement mécanique des manipulateurs idéologiques. […] Le Conseil d’Etat chavire sous les signes, usages, coutumes, rites et commandements religieux. Jadis socle du droit, la laïcité est désormais en butte au droit. Naguère creuset de la nation, elle est dorénavant l’indice de son effritement. Hier garante de l’impunité de l’incroyance, elle est censée garantir aujourd’hui l’immunité des croyances. C’est sa qualité d’universalité qui est remise en cause. »

Là où le voile est le signe de ralliement à un groupe d’appartenance, nous dit Abnousse Shalmani, le vêtement du métèque est, lui, est un acte de rébellion dans lequel ce dernier déploie sa singularité d’homme.

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