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Billet de blog 7 nov. 2020

Illisibilité d'une caricature sans code sémiologique ou lexical

Attaques djihadistes de 2001 à 2017: France 23, soit 247 morts, Angleterre 10, soit 9 » morts, Allemagne 5, soit 15 morts. Une disproportion reconduite entre 2017 et 2020 et que Farhad Khosrokhavar, explique, en partie, par ce qu’il nomme une « neo laïcité  qui, par le recours au blasphème s’éloignerait de la laïcité de Jean Jaurès.

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Attaques djihadistes de 2001 à 2017: France 23, soit 247 morts, Angleterre 10, soit 9 » morts, Allemagne 5, soit 15 morts. Une disproportion reconduite entre 2017 et 2020 et que Farhad Khosrokhavar, sociologue, directeur d’études à l’EHESS explique, en partie, par ce qu’il nomme une « neo laïcité qui tend à  construire une sorte de religion civile en France » , et qui, par le recours au blasphème s’éloignerait de la laïcité à la Jean Jaurès. Jean Claude Brisard, invité lui aussi de Florian Delorme dans Culture monde, ne prend pas en compte, lui, cette disproportion, arguant simplement qu’à Londres ou à Vienne, nous ne sommes pas attaqués pour nos caricatures mais pour ce que nous sommes. »
Sur un autre média, (Esprit public), Brice Couturier part en croisade pour la laïcité, brocardant au passage la recommandation de Justin Trudeau qui a suivi l’évitement de l’installation de la charia à Toronto, à savoir « il ne faut pas choquer délibérément ». D’accord, réplique-t-il, est-ce qu’il va exclure Voltaire du cursus universitaire canadien, parce qu’il y a beaucoup de choses très choquantes pour les musulmans ou d’autres, les juifs, dans Voltaire. Vous savez quand on commence à céder… L’islamisme a un projet extrêmement radical, non seulement nous interdire de caricaturer son prophète, il veut nous interdire beaucoup d’autres choses. » Je suis très fier d’être français, ajoute-t-il , «parce que nous sommes à l’avant-garde de l’Europe pour la défense de nos valeurs, de nos idées, de notre laïcité, de nos modes de vie européens. » Le chroniqueur de France Culture insiste, il est fier d’être français, redit-il, « parce que le président Macron a été excellent en expliquant sur la chaîne du Qatar pourquoi nous ne céderons pas d’un pouce. »
Il s’entend alors rappeler par Bertrand Badie que si d’un côté il ne faut pas interdire Voltaire, il ne faut pas non plus s’interdire de se demander ce que choquer veut dire. Il faut, dit-il, s’émanciper de l’idée que choquer est synonyme de contredire, entre « contredire et critiquer » d’une part, « blesser et humilier » d’autre part, il y a une différence fondamentale sur laquelle il convient de réfléchir, c’est-à-dire, comprendre que nous n’avons pas le droit d’humilier l’Autre. » Et de rappeler le témoignage d’un policier choqué par un rap, dont les paroles invitent à caillasser les voitures de police , et déclarant qu’il y a des limites à la liberté d’expression.
Un argument qui n’ébranle en rien la détermination du va-t-en-guerre des « Idées claires ». Des idées en l’occurrence trop claires, comme le montre l’argument qu’il avance en réplique, à savoir qu’appeler à la violence, c’est autre chose que critiquer et que Charlie Hebdo n’a jamais appelé à caillasser les musulmans ou les mosquées. »
Un propos surprenant. Chacun sait, sans même être chroniqueur à France culture, que les mots peuvent caillasser, physiquement, comme les cailloux, au point de faire passer à l’acte ceux qui « reçoivent « ces mots…
Au nom toujours des « Idées claires », le chroniqueur donne en exemple aux musulmans la réforme que le catholicisme a opéré sur lui-même, déclarant, polémique: «Est-ce que les musulmans ne pourraient pas subir ce genre de réforme? Est-ce que ça ne leur ferait pas le plus grand bien? »… A Bertrand Badie qui lui demande s’il admettrait au nom de la liberté d’expression qu’il l’injurie, le chroniqueur rétorque que oui, et que ça lui arrive tous les jours sur twitter…
Il faut tout le recul et la sagesse d’un Bertrand Badie pour tempérer l’ardeur de son interlocuteur.. Pour le politologue et chercheur au CERI, «le respect de la dignité de l’autre, c’est le début de la cité. Et de rappeler que ses maîtres lui ont appris que la cité c’est la coexistence d’individus différents. Si l’on ne pose pas cette coexistence , si on la fait reposer sur la haine, ajoute-t-il, il n’y aura jamais de cité.
Le problème des Idées claires, c’est la binarité. Clair, ou sombre. Pas d’entre deux. Des cloisons verticales étanches entre les catégories « Croyants, croyants non pratiquants, agnostiques, athées, etc…
Il y a un concept qui est passé aux oubliettes, parce qu’il gêne, parce qu’il n’entre pas dans les catégories, celui de religiosité, qui traverse les catégories horizontalement, relevant en ce sens plutôt de l’anthropologie.
La religiosité c’est cet état, non questionnable, parce qu’on ne l’a pas choisi délibérément, mais qui procure un confort ontologique. Comme chez l’agnostique, qui ne croit pas mais qui pense « qu’il y a quelque chose plutôt que rien. » En ce sens ce quelque chose est transcendantal . Dès lors, la caricature qui réduit un prophète au portrait d’un humain à certains égards déchu et méprisable est difficile à appréhender de la part de ceux pour qui il est dans une certaine mesure, comme son dieu, une figure quasiment transcendantale même s’ils n’ont pas lu le texte fondateur et vivent plutôt une « religiosité ambiante ».
Pour comprendre une caricature, il faut aussi posséder les codes, sémiologiques d’une part, lexicaux d’autre part. Quel est ce personnage représenté par la caricature de Charlie Hebdo? Que veut dire « intégriste » ou « con », pour les musulmans du monde entier?
Supposer la détention de ces mêmes codes dans des sociétés culturellement différentes de la nôtre relève d’une certaine naïveté.
Vous êtes à la gare routière d’Agadir, on monte sur la galerie de l’autocar des tonnes de bagages, vous êtes pendant ce temps abordé par des jeunes marocains qui vous demandent quelle est votre religion. Vous répondez que vous n’en n’avez pas, mais que vous avez des philosophes. Ils éclatent de rire…..
Aux croisés qui sont fiers d’être français parce que la France serait à l’avant-garde de l’Europe pour la défense de ses valeurs, de ses idées, il faut rappeler aussi les limites de la transmissibilité desdites valeurs. La France a choisi de laisser son soft power entre les mains des « préfets de l’extérieur », dit Bertrand Badie dans Le Monde diplomatique de novembre 2020: « les relations internationales ne relèvent pas de la préfectorale, mais du rapport entre sociétés. » (…) Conséquence de ce centralisme? lit-on également sous la plume de Jérôme Clément, président de la Fondation Alliance française de 2014 à 2018: « Aujourd’hui l’incarnation du pouvoir est « économique, pas culturelle » Ainsi les présidents n’emmènent-ils plus à l’étranger des saltimbanques, mais des chefs d’entreprise. »….
Compte-t-on sur les chefs d’entreprise pour donner à l’étranger, les codes des caricatures françaises?

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