Le souffle du chroniqueur

Un texte de 4000 caractères, en gros 756 mots, débités en 3mn. Le prix à payer : 60 inspirations.

Le souffle du chroniqueur..

Il m’arrive d’écouter ce chroniqueur du matin, au ton monocorde et au débit hors pair.
Ce jour-là, le texte lu comportait 4 000 caractères, ou si l’on préfère, 756 mots, débités en 3 minutes, ce qui équivaut à peu près à 4,2 mots par seconde. À titre comparatif, l’intervenant en météo qui a suivi, a lu son bulletin de 235 caractères, soit 60 mots, en 18 secondes, ce qui donne un débit de 3,3 mots par seconde.
Pas de quoi fouetter un chat, direz-vous. À chacun son débit.
Tel celui de Georges Claisse, nettement inférieur. La lecture du poème de Victor Hugo dédié à son frère décédé en 1837, comprenant 1 151 caractères, ou 219 mots, il la fait en une minute 40 secondes, soit à un débit de 2,2 mots par seconde.
Mais au-delà du débit, qui, en dehors du carcan du temps imparti, peut être choisi comme effet de style, ce qui est commun aux trois lecteurs convoqués ici, c’est la dépendance à la respiration, et à la gestion du flux salivaire.
Le chroniqueur a dû reprendre de l’air quelque 60 fois, et a dégluti une ou deux fois… Le prix à payer, direz-vous, pour le choix d’un débit aussi rapide. Mais l’intervenant en météo aussi a dû reprendre de l’air, 4 fois, en l’occurrence, en 18 secondes… Gorges Claisse, quant à lui, lit, à un débit comme choisi et indépendant de tout temps imparti, avec un contrôle de la respiration qui gomme les prises d’air… Mais, gageons qu’il respire lui aussi.
Mickaël Edouards fait remarquer que la langue française est voyellique, quand la langue anglaise est, elle, consonantique, et que donc les parleurs anglais consomment plus d’air que les parleurs français. Quels efforts respiratoires devrait dès lors produire notre chroniqueur s’il devait lire le même texte en anglais ?
Des lecteurs comme des mammifères, et qui parlent, avec leur souffle, leur salive, leurs muscles maxillo-faciaux, et qui produisent du sens. Un miracle. Et qui fait qu’on arrive peu ou prou à comprendre ceux qui ne parlent pas comme nous, et qu’on dénomme pour cette raison « barbares », comme dit Barbara Cassin, qui a justement choisi le prénom de Barbara, parce que ça veut dire « blablabla », parce que c’est comme « berbère », ou « Babel ».
Et son envers, le non-sens, la démesure, celle du « chalut », lequel empêche les dauphins, autres mammifères, de remonter à la surface pour respirer, et les condamne à mourir étouffés, avant de venir, une fois jetés par-dessus bord, s’échouer par centaines sur les plages de l’Atlantique, ce poumon infatigable auprès duquel les humains viennent se régénérer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.