La couleur de la peau, comme scène quotidienne du jugement

Sur le plan ADN, la différence entre homme et chimpanzé date de 7 millions d’années et ce qui nous sépare des chimpanzés, c’est 1,2 % du génome. Un pourcentage qui paraît minime, mais qui en fait est énorme, parce qu’un génome c’est 3 milliards de lettres, et que donc 1 % de 3 milliards ça fait 30 millions de lettres qui sont différentes.

La couleur de la peau, comme scène quotidienne du jugement

Dans l'introduction à son cours au Collège de France du 28 février 2020 sur L’intégration et la ségrégation, François Héran met en évidence la "scène du jugement" (une expression qu'il emprunte au sociologue canadien Erving Goffman) à laquelle les migrants qui doivent s’intégrer sont sans cesse soumis. "Cette scène, dit-il, communique avec la « scène quotidienne du jugement », celle des interactions ordinaires, celle qui se joue sur les apparences, sur les signes visibles, cette scène dont nous sommes tous les acteurs, les immigrés comme les natifs, et qui peut se traduire par des inégalités de traitement illégitimes, ce qu’on appelle proprement la discrimination ».
D’après l'étude de Fabien Jobard, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), sur les contrôles de police au faciès dans les lieux publics parisiens les plus fréquentés, , à Châtelet, à la Fontaine des Innocents, sur le quai du Thalys ou dans le grand hall de la Gare du Nord, on a quatre fois plus de chances d'être interpellé si on est noir ou arabe - et même douze fois plus à certaines heures ! Même si on est en tenue de ville et non coiffé d'une capuche… »
Méthode: On compte, dit François Héran, les personnes qui entrent dans ces espaces en fonction de leur apparence physique, mais aussi le sexe, le port d’ un sac , sa taille, la tenue, capuche ou pas capuche, tenue jeune ou pas, tenue civile « correcte »; Quand on entre dans ces espaces-là, quelle est la probabilité, demande-t-il, de subir un contrôle?.
Résultats bruts de l’enquête: sur 37 000 et quelques passants, 524 personnes ont été contrôlées. Quand on est blanc, c’est une fois sur 176, quand on est noir, c’est une fois sur 45, donc 3,6 fois plus. Quand on est maghrébin c’est à peu près la même chose, une fois sur 50, si on passe dans ces lieux publics chaque jour de la semaine, la probabilité d’être interpellé au bout de deux mois, avoisine donc 1.. À la gare du Nord , un jeune homme noir, en tenue de ville, et sans sac, risque tout de même 7, 4 fois plus un contrôle qu’un homologue blanc présentant les mêmes qualités.
Les lois dressent la liste des discriminations dont on peut être l’objet: ce peut être notre origine, notre appartenance supposée à une ethnie, à une classe sociale, nos croyances philosophiques ou religieuses, notre sexe, notre âge, notre handicap, la domiciliation de notre compte bancaire, mais c’est d’emblée l’apparence physique qui se donne à voir lors de nos déplacements…
Dans « La méthode scientifique » du jeudi 27 aout 2020, Nicholas Martin rappelle avec son invitée Evelyne Heyer, auteure de « L’odyssées des gènes », que la race est une construction sociale, et qu’on est invraisemblablement homogène en tant qu’espèce.«  Il y a des différences d’apparence, de couleur de peau par exemple, et maintenant on comprend ces différences, on sait d’où elles viennent, » dit-elle. Le nombre de gènes impliqué dans la différence de couleur de peau entre les continents est très faible, dit-elle encore, c’est seulement quelques lettres dans l’ADN qui vont faire des différences d’apparence, et elles ne codent pour rien d’autre que la couleur de la peau ».
On peut casser, à l’aide de cette découverte, les pensées racistes selon lesquelles la couleur de peau déterminait toutes les capacités d’un individu, à savoir qu’en fonction de la couleur de notre peau, on pouvait dire qu’on était paresseux, industrieux, pour reprendre les termes du 19è siècle.
Aux racistes, tentés de faire descendre certains humains d’un ancêtre singe, il faut rappeler avec Evelyne Heyer, que sur le plan ADN, la différence entre homme et chimpanzé date de 7 millions d’années et que ce qui nous sépare des chimpanzés, c’est 1,2 % du génome. Un pourcentage qui paraît minime, mais qui en fait est énorme, parce qu’un génome c’est 3 milliards de lettres, ACTG, et que donc 1 % de 3 milliards ça fait 30 millions de lettres qui sont différentes. A cela s’ajoute d’ailleurs des insertions et des délétions, des bouts du génome qu’on a et que les chimpanzés n’ont pas et vice versa, ce qui fait que la différence, au total, monte plutôt à 5 %.
François Héron déplore que, à la différence de Berlin où est privilégié un contrôle par la prévention à travers la connaissance des communautés, en région parisienne en revanche, la compétence de base ce soit la capacité à analyser des apparences et à en tirer des conclusions, avec leurs corollaires de contrôles qui peuvent tourner aux palpations, aux fouilles et aux conduites au poste.
D'où il s'ensuit que, question prévention, l’intégration d’une « Odyssée des gènes » au cursus de formation des policiers ne serait peut-être pas inutile,  paving the way to a color blind attitude….

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