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Billet de blog 15 janv. 2021

À lire et relire: Ci-gît l’Amer. Guérir du ressentiment, de Cynthia Fleury.

Dès que le wi-fi ne fonctionne plus, c’est la panique dans les chaudières mentales. Le wi-fi, comme machine à augmenter le Moi sans passer par la symbolisation, in fine, fausse capacité compensatoire.

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Cynthia Fleury réussit le tour de force de parvenir par son écriture, à une symbiose de l’essai, de la narration, et de la poésie.
Ainsi en va-t-il, d'emblée, avec les belles trois premières pages de « Ci-gît l’Amer », où l’auteure convoque d’emblée Herman Melville : « Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, (…) lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer valdinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu’il est grand temps de prendre le large. » Un extrait qu’elle commente ainsi: « Prendre le large…revoir le monde de l’eau. On comprend que ce motif de la mer n’est pas une affaire de navigation, mais de grand large existentiel, de sublimation de la finitude et de la lassitude qui tombent sur le sujet sans qu’il sache quoi répondre _ car il n’y a pas de réponse…Il faut alors aller vers l’horizon, trouver un ailleurs pour être de nouveau capable de vivre ici et maintenant. S’éloigner pour ne pas faire dinguer les chapeaux ,et ne pas faire rugir ce ressentiment qui monte. » Ressentiment », le mot est lâché, qui réapparaîtra plusieurs centaines de fois dans un ouvrage qui revisite, entre autres, Nietzsche, Rilke, Cioran, Reich, Adorno, Fanon, Romain Rolland, Paxton…
Et l’auteure de reprendre: « Ishmael sait bien que le besoin d’ Océan vient pallier pour chaque homme le sentiment abandonnique inaugural, (…) et qu’il n’y a de sens peut-être que dans ce désir d’immensité et de suspens que peut représenter l’eau, la mer, l’Océan. » Une note de bas de page commente alors le sentiment océanique défini par Romain Rolland, et dont Cynthia Fleury dit qu’il se dialectise avec l’abandonnique inaugural, permettant au sujet de ne pas se ressentir manquant, d’affronter la séparation et la finitude ( ci-gît la mère) sans céder à la mélancolie. La « rêverie océanique » constituant un rempart contre une amertume dont la cristallisation déboucherait sur le ressentiment.
Jusqu’ici, l’amertume, sinon le ressentiment, pourrait bien être également répartie chez les individus en vertu de l’abandonnique inaugural, ou comme dit Cioran , « de l’inconvénient d’être né »…Sauf à oublier le capacitaire propre à chaque individu, selon qu’il s’est constitué ici ou là, à savoir la capacité à sublimer les pulsions, et à basculer du côté de la fonction symbolique qui ouvre sur l’œuvre. L’œuvre, chez Cioran, par exemple. Un auteur dont Cynthia Fleury dit qu’il reste pour autrui un passe-muraille, une voie qui nous permet à nous, lecteurs, de produire de l’issue par son style, qui demeure ressource esthétique et thérapeutique, un style qui peut se révéler éthique, au sens où il nous invite à une sublimation. Du style, Cynthia Fleury en a, qui convoque aussi les « hommes océans « de Victor Hugo, fabriquant l’œuvre immense, face à l’abîme ». Du style chez Fanon aussi, qui de plus, porte soin à autrui, dit-elle.
Du style aussi chez Beckett, avec, entre autres, son «Fin de partie », où les deux personnages hébétés ne peuvent rien s’apporter mais restent, pour autant, en creux, interdépendants. Une interdépendance que réveillera un Hitler, avec un recours paradoxal aux symboles plutôt qu’au débat ou à la réflexion. Des symboles d’énergie vitale, ou sexuels, comme la croix gammée décryptée par Reich, racistes aussi , accessibles, ceux-là aux masses bourrées de ressentiment. Reich, dit Cynthia Fleury est l’enfant de Marx pour qui la religion a l’effet de l’opium, aliénant le système cognitif , neurologique et émotionnel. Il en va de même, pourrait-on dire, de la politique transformée par Hitler en esthétisme, et qui conduit à la guerre.
Le ressentiment déborde tout programme, pour la raison qu’il n’en a pas besoin. Ainsi en va-t-il de Mussolini, dont ledit programme se résumait à briser les os des démocraties du monde. Ainsi en va-t-il de l’antisémitisme dont Adorno rappelle que les victimes, gitans, Juifs, protestants, catholiques, sont interchangeables selon les circonstances. Parce que nous dit l’auteure, le ressentiment est une construction purement subjective, pas assimilable à la souffrance, régénératrice, suspicieuse, consommatrice de mythes: complots, conspiration scélérate, mythe des origines, de l’enracinement, du vengeur à naître parmi les siens.
Il n’est pas non plus une neutralité mais une latence, qui attend son heure, pour se constituer en bourreau. Une latence, qui, par exemple, se cristallise et s’illustre, quand Hitler en 1933, voit sa victoire assurée par pas moins de cinq millions d’anciens non-votants.
Un phénomène qui, au demeurant, ne fait pas figure d’exception et qui se produit aussi bien aujourd’hui, partout où un leader charismatique transforme le politique en esthétisme…Barak Obama, qu’on ne peut soupçonner de se détourner de la Cause des Noirs, fait allusion , dans « Une terre promise », à une partie de cette population noire qui a cultivé le victimaire et a été séduite par l’esthétisme…Cynthia Fleury, pas plus que Barak Obama, n’oublie d'ailleurs la cause des exploités. Lectrice de Bourdieu, mais aussi de Reich, qui, tout enfant de Marx qu’il est, dépasse un clivage binaire qui établirait une équation entre défavorisés et victimaires nourris de ressentiment, elle s’autorise à citer Le Reich de « La psychologie de masse du fascisme », disant: « Quand on connaît les dessous de la vie des cinq millions apolitiques politiquement déterminants et socialement écrasés, on se fait une meilleure idée du rôle de la vie privée, c’est-à-dire, pour l’essentiel, de la vie sexuelle, dans les grands évènements sociaux. » Vie sexuelle, précise Cynthia Fleury, au sens large de déploiement énergétique, orienté, finalisé, à destination du monde et des autres , et produisant une potentialité immense de frustration.
Un échec, pour De Gaulle, qui était resté intègre, sur le terrain politique, et qui lui fait dire que les Français ne sont pas très intéressants, qu’ils ont acquiescé secrètement, (par servitude volontaire), à l’armistice, et que seulement 3 000 rejoignant la 2e DB.
Esthétisme, illusion toujours. Celle, contemporaine qui consiste à augmenter le Moi en se passant de la symbolisation, et en substituant à un enjeu intellectuel et métaphysique un enjeu matériel et technique, dit encore l’auteure, qui se fend alors, à l’endroit de lecteurs comblés, d’une formule à la Régis Debray:
« Dès que le wi-fi ne fonctionne plus, c’est la panique dans les chaudières mentales ». Panique, parce qu’il n’existe plus rien pour combler l’incapacité à symboliser.
Cynthia Fleury, une auteure qui a en partage avec Cioran, Fanon, et d’autres, ce style inséparable de l’œuvre, et qui éblouit, comme ici avec ces mots sur l’âme:
« Qu’est-ce, l’âme, si ce n’est une magnifique fiction, celle inversée de Dieu peut-être, une idée que l’homme se fait de lui-même, de n’être pas uniquement matière. Je l’ai souvent écrit, l’âme, il n’y a que la vie des autres et ce qu’ils retiennent de nous pour tenter de prouver quelque chose de cette histoire-là. »
Retour à l’interdépendance des deux personnages de « Fin de partie ». Il n’y a que la vie des autres et ce qu’ils retiennent de nous. Exit le ressentiment, place à l’âme, cette « affaire ».
Interrogé par un journaliste La Forêt Fouesnant, Jean le Cam, skipper du Vendée globe, loup de mer qu’on attend habituellement taiseux, répondait à la question : « Pourriez-vous courir le Vendée globe, sans contact avec la terre, sans les videos que vous faites? » par un: « Non, ça n’aurait aucun sens. »
Dans un tout autre registre, quand Phil Collins interprétant avec Genesis, « In the air », vient s’installer derrière sa batterie, un degré paroxystique est atteint, qui, aux antipodes des vociférations des harangueurs de foules, se fait dionysiaque. Le public, alors, exulte, et bascule dans l’Ouvert, saluant à sa façon, l’Oeuvre qu’ont rendue possible la la sublimation, la symbolisation et le travail.

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