Clash Turquie/France. Détour par Louis XIV et l’empire ottoman.

La grande affaire de l’empire des Habsbourg c’était de faire face à la pression turque, l’empire ottoman, il y a le siège de Vienne qui commence à ce moment-là. Et la papauté et le Saint Empire romain germanique essaient de mobiliser l’Europe entière, et les Français n’ont jamais remué le petit doigt, ils ont même favorisé les Turcs dans cette affaire.

Clash Turquie/France. Détour par Louis XIV et l’empire ottoman.

La Turquie revendique le droit d'exploiter des gisements d'hydrocarbures dans une zone maritime que les Grecs considèrent comme relevant de leur souveraineté. La France soutient la Grèce au point de lui vendre des avions Rafale, des frégates et des hélicoptères…R. Erdogan demande à E.Macron de ne pas « chercher querelle à la Turquie »ajoutant: » vous n’avez pas fini d’avoir des ennuis avec moi »…
Retour sur l’histoire au temps de Louis XIV avec François Héran pour son cours au Collège de France du 24 janvier 2020 sur « L’assimilation des provinces conquises en France »:
François Héron dit ceci: « Louis XIV a créé des « Chambres de réunion » qui soumettent les seigneurs d’Alsace, et en 1681, 30 000 soldats se présentent devant Strasbourg exigeant qu’on leur remette les clés de la ville. Comme Innsbruck était loin, ça a marché, commente l’auteur, faisant allusion aux liens de dépendance de Strasbourg aux Habsbourg de l’Empire romain germanique.La grande affaire de l’empire des Habsbourg c’était de faire face à la pression turque, l’empire ottoman, il y a le siège de Vienne qui commence à ce moment-là. Et la papauté et le Saint Empire romain germanique essaient de mobiliser l’Europe entière, et les Français n’ont jamais remué le petit doigt, ils ont même favorisé les Turcs dans cette affaire. Ils n’ont rien fait pour contrer la pression de l’islam sur l’occident, trop heureux de voir leur ennemi de toujours, en difficulté. Le pape en a beaucoup voulu à Louis XIV, chrétien, et ça explique la faiblesse de l’Empire romain germanique au moment où Louis XIV veut s’emparer de l’Alsace. »

« Pression de l’Islam sur l’Occident » a, bien sûr, une résonance contemporaine, avec cependant un paradigme géopolitique inversé, puisque la France ne semble plus vouloir « laisser faire la Turquie «neo-ottomane » d’Erdogan, et que l’Allemagne, en ce qui la concerne, se cantonne à une invitation à la modération, en raison, de son statut de Présidente de l’UE et aussi de la présence dans sa population de trois millions de Turcs…
Les renversements d’alliance, en histoire, comme on sait, sont aussi bien la loi que l’exception.
Il faut donc chercher ailleurs l’idée d’un invariant commun. À première vue l’idée d’un continuum de Louis XIV ou l’Empire ottoman à nos jours n’est pas recevable, en vertu notamment des ruptures qu’aurait constituées la Révolution française, ou la période du laïcisme d’Ataturk…
Sauf à établir certains parallèles.
Fernand Braudel, rappelle François Héran, a écrit un livre inachevé appelé « l’identité de la France » « La France est diversité, un morcellement, foisonnant, infini, hétéroclite, absurde », F Braudel cite des auteurs qui parlent d’un agrégat de microcosmes, une mosaïque de petits pays, tout ça pour dire qu’il va falloir ensuite unifier tout ça… Pour Eugen Weber la France est un ensemble de territoires conquis, annexés et intégrés dans une unique structure administrative et politique.
Pour mémoire, un calendrier de l'annexion ou, terme euphémiste, le « rattachement «  desdits territoires":
Au 13e le Languedoc et les régions du centre, au 15e l’Aquitaine et la Provence,au 16e la Bretagne, au 17e La Navarre le Béarn ,Le Pays basque, le Roussillon et la Cerdane, une partie de l’Alsace et des Flandres françaises, la Franche-Comté. Au 18e, le duché de Lorraine, la Corse, l’État pontifical du comtat Venaissin, au 19e la Savoie et Nice.
Fernand Braudel commente ainsi lesdites « réunions » ou « rattachements »:
"Même s’il n’y a pas eu de plan concerté, plutôt improvisé au gré des circonstances, il y a cependant un artifice du fait que « Toute unité nationale est superstructure », soit, un filet jeté sur des régions dissemblables ».
François Héran, illustre ledit filet en citant les travaux d’Ange Goudar, auteur de « Les intérêts de la France mal entendus », et qui parle de la France après ses conquêtes comme d’un monde de places fortes, (comme celles de Vauban) qu’il a fallu entretenir par de nombreuses garnisons, gommant la différence entre temps de paix et temps de guerre.

La superstructure censée rendre semblable et unir idéologiquement n’a cependant pas réalisé pleinement ses objectifs. Subsistent certaines « places fortes » idéologico-religieuses. Ainsi, Fernan Héron peut-il dire: Au fond, «l’histoire de l’Etat français c’est la lutte contre deux monopoles, celui de l’ Église et celui de l’Etat français, qui d’ailleurs n’a jamais eu le monopole sur l’éducation, aujourd’hui encore vous avez 16 à 17% des élèves qui sont éduqués dans l’enseignement religieux, une sacrée entorse au monopole de l’État sur l’éducation. La loi Debré c’est une formidable entorse. Le concordat en Alsace-Moselle en est une autre. »

La Turquie d’Ataturk était censée faire table rase des fondements idéologico-religieux de l’Empire ottoman, ce en quoi, elle a en partie échoué.
Selon Francois Georgeon, collection 45 , décembre 2009 en 1928, la mention « l'islam est la religion de l'État » est supprimée de la Constitution et, en 1937, un amendement y inclut le principe de laïcité. (…) La Turquie, dit-il, est pourtant loin de l'État-nation : des clivages ethniques et linguistiques subsistent avec l'existence d'une minorité kurde, mais aussi religieux, les musulmans sont divisés entre sunnites et alévis. Habitués à un cadre avant tout religieux et impérial, les Turcs d'Anatolie eux-mêmes n'ont guère conscience de leur appartenance nationale. Il faut donc « inventer » la Turquie.(…) Quant à la société civile, ajoute-t-il, si les élites urbaines adhèrent avec enthousiasme à certaines mesures - sécularisation du droit, émancipation de la femme - la grande masse, épuisée par une décennie de guerres, privée de ses encadrements traditionnels, accepte sans réagir. Les musulmans conservateurs et les membres des confréries font le gros dos, en attendant que passe l'orage laïque.(…) Certes, on ne peut manquer d'être frappé par le radicalisme de Mustafa Kemal, qui bouscule sans ménagement les mentalités, qui s'acharne contre l'héritage de l'Empire ottoman dont il n'hésite pas à effacer les symboles les plus forts : ainsi en 1935, Sainte-Sophie, qui avait été transformée en mosquée par le sultan ottoman Mehmet II au jour même de la conquête de Constantinople en 1453, est convertie en musée - une façon de dire que la parenthèse ottomane et impériale est refermée. Pourtant, avec le recul, les historiens mettent aujourd'hui l'accent sur les éléments de continuité avec les périodes précédentes, notamment celle des Tanzimat  Sur le plan social, Mustafa Kemal s'appuie sur la bureaucratie, les grands propriétaires - l'élite traditionnelle. À quoi s'ajoutent les entrepreneurs et notables turcs qui s'emparent des places et des terres laissées vacantes par les Arméniens, les Grecs, les Levantins."
Parler de continuum ou de résilience depuis le siècle du roi soleil ou de l’empire ottoman, n’est donc pas tout à fait hors de propos.
On en aura confirmation en matière géopolitique avec la « Guerre d’indépendance » de la Turquie: "C'est surtout une vraie guerre, dit François Georgeon, menée sur trois fronts : contre les Arméniens, contre les Français et contre les Grecs. En août 1922, les troupes kémalistes lancent une vaste contre-offensive contre une armée grecque démoralisée. La victoire est complète : l'armée turque entre à Smyrne ( Izmir) en septembre. Quelques mois plus tard, Ismet Pacha, le fidèle compagnon de Kemal, arrache aux Alliés le traité de Lausanne, qui annule celui de Sèvres : la Turquie est désormais libre, souveraine et indépendante. Ces succès inattendus en Occident s'expliquent d'abord par les erreurs des Alliés, qui ont tardé à prendre au sérieux Mustafa Kemal et sous-estimé la force du patriotisme turc. De plus, ils sont divisés, la guerre d'Orient est très impopulaire parmi les Français, qui ont le sentiment de faire le jeu des intérêts britanniques."
Alliés divisés? Ils le seront encore, comme on sait, en 1938…Prévalent, avant tout, aujourd’hui comme hier, les intérêts particuliers des nationalismes…
On a, quelle que soit la volonté affichée d’émancipation, une même collusion avec les détenteurs des structures économiques et militaires de part et d’autre:
"M Kemal, fossoyeur proclamé de l’administration ottomane, fait alliance avec les cadres de la bureaucratie militaire et civile, les grands propriétaires, les notables. Il utilise aussi les réseaux religieux, les confréries (tarikat), auprès desquelles il se fait passer pour le défenseur de l'islam et du califat." Un paradigme reconduit, dans une certaine mesure, sous Erdogan…
Louis XIV, s’allie, lui, avec l’armée, les écrivains, et surtout les banquiers. Plus tard, Mitterand, affiché à gauche, s’appuiera sur les écrivains et une Cour, et surtout avec le virage de 1983, sur les banquiers…Pour l’historien Philip Mansel, la France est le pays occidental où le pouvoir exécutif est le plus grand. La cinquième république, issue d’un De Gaulle venu d’un milieu monarchique , est considérée, selon lui, comme une monarchie républicaine ou une république monarchique.
On a donc, face à face, R. Erdogan , héros du monde musulman qui résiste au monde occidental, porte-parole des sunnites, et E. Macron, dirigeant européen qui tient tête à un pays qui investirait les eaux territoriales d’ un pays membre de l’ Union européenne.
Le clash entre les deux hommes n’ est pas cependant pas de bout en bout surdéterminé par le passé ottoman d’un côté, et le passé monarchique de l’autre.
Il y a une part de pragmatisme de la part de la Turquie, deuxième armée en effectif de l’Otan, à se fournir en anti missiles dans une Russie qui n’en est pas membre, et à être présente, entres autres pays, en Syrie et en Lybie., C’est sans doute au nom du même pragmatisme que le président Macron a été disrupteur de la tradition européenne de diplomatie incarnée par la Présidente Merkel, en déployant des navires, et en obtenant l’achat subséquent d’avions de combat de la part du gouvernement grec.
Chacun fait, perte de vitesse oblige, (échec électoral à Istanbul et Ankara d’un côté, recul des Marcheurs aux municipales de l’autre), de la politique interne, sous couvert de géopolitique. Le langage de fermeté, par rapport à un adversaire diabolisé, étant, comme on sait un recours classique pour tenter de réunifier le pays et regagner des élections…
Une entreprise d’envergure, d’autant que les paramètres en jeu ne sont plus les seules divisions régionales ou politiques. Comme le disait Hervé Gardette sur les ondes de France culture ce Vendredi 18 septembre 2020: « Du républicanisme au communautarisme, du communautarisme au repli identitaire, de l’identitaire au séparatisme, le vocabulaire témoigne d’un glissement progressif vers une société de plus en plus fracturée. Dans ces conditions, comment préserver l’idée de citoyenneté?
Comme un écho à Fernand Braudel disant: «Comme on dit au temps de la Révolution, la République est "une et indivisible". Et on devrait dire : la France une et indivisible. Or, de plus en plus, on dit, en contradiction avec cette constatation profonde : la France est divisible. C'est un jeu de mots, mais qui me semble dangereux. Parce que la France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble."

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