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Billet de blog 20 mars 2021

Qui est juif? La décision de la Cour Suprême israélienne met le feu aux poudres.

Qui est juif? ça fait soixante treize ans , soit depuis la création de l’État hébreu, qu’aucune réponse n’a été donnée à cette question essentielle dans un pays où il n’y a pas de séparation entre la religion et l’État. La Cour Suprême, régulièrement appelée à se prononcer, ne donne jamais de réponse définitive.

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Qui est juif ? Selon le quotidien libéral de gauche Ha’aretz, cité par Courrier international du 11 au 17 mars, ça fait soixante treize ans , soit depuis la création de l’État hébreu, qu’aucune réponse n’a été donnée à cette question essentielle dans un pays où il n’y a pas de séparation entre la religion et l’État. C’est pourquoi, régulièrement , la plus haute juridiction du pays est appelée à se prononcer sur cette épineuse question sans jamais donner de réponse définitive. La question n’est pas neuve. L’historien Tom Segev, auteur d’une récente biographie de David Ben Gourion (Un État à tout prix, 2018, non traduit) rappelle au Monde que le fondateur de l’Etat « n’est jamais parvenu à définir ce qu’est la judéité et qui est juif ».
Origine de la crise,  la décision de la Cour Suprême du 1er mars , disant que « les personnes qui se convertissent  au judaïsme par le biais de mouvements réformistes ( non orthodoxes) en Israël doivent être reconnues comme juives. » 
Tollé chez les religieux: Pour Yated Neeman , l’organe du parti Judaïsme de la Torah, « c’est la muraille de la tradition juive qui a été prise d’assaut. » Autre colère, celle des colons de la ligne du judaïsme nationaliste, pour lesquels tout ça est la faute des juifs ultraorthodoxes, lesquels auraient dû faire preuve d’une approche plus souple…
Comment pouvait-on être juif jusqu’alors? Deux solutions: ou on était né de mère juive, ou on suivait les préceptes de la Halakha,à savoir l’enseignement de la Torah et du talmud. Deux critères sujets à caution.  Concernant la Halakha les règles qu’elle prescrit ont en effet peu été suivies en vertu du courant philosophique juif inspiré des Lumières et du fait que les juifs se sont retrouvés citoyens de pays pratiquant la séparation de l’Église et de l’État.
Quand l’État d’Israël s’est constitué les Juifs laïcisés ont dû ménager les orthodoxes afin de les rallier, pour ce faire, ils ont cédé la gestion de l’état civil, (naissances, mariages, enterrements), aux rabbins. Des rabbins qui étaient loin d’acquiescer au projet sioniste à la fin du 19e siècle. Quand en 1897, dit Shlomo Sand  dans « Comment la terre d’Israël fut inventée », Herzl voulut inviter l’association des rabbins allemands il se heurta à une fin de non-recevoir. La communauté de Munich obligea Herzl à tenir son congrès à Bâle. Sur 90 représentants des rabbins allemands, seuls deux ne signèrent pas la pétition contre la tenue du congrès sioniste.
Obligation de ménager les rabbins d’une part, mais aussi , poursuit l’auteur, le sionisme laïque dès le début de son entreprise de colonisation, a eu besoin d’un costume d’apparat religieux, pour préserver et renforcer les lignes de démarcation de l’ethnos, mais aussi pour identifier l’emplacement de frontières de la « terre des ancêtres ». Compromission supplémentaire avec le texte religieux… 
Mère juive, un critère d’ordre administratif, basé sur le fait que la maternité est plus facile à prouver que la paternité. Un critère, par ailleurs modifié selon les besoins démographiques de l’État hébreu.« Lors du premier recensement, qui eut lieu le 8 novembre 1948, dit encore Shlomo Sand, on demanda aux habitants de remplir eux-mêmes un questionnaire dans lequel ils certifiaient leur nationalité et leur religion. Ces déclarations servirent de base à l’établissement du registre civil, et ainsi le jeune État réussit-il à judaïser clandestinement de nombreux conjoints qui ne pratiquaient pas la religion mosaïque. En 1950, on enregistrait encore les naissances sur des feuilles séparées, sans mention de nationalité ni de religion, mais on en imprima cependant deux sortes: l’une en hébreu et l’autre en arabe. Tous ceux qui remplirent un formulaire en hébreu étaient potentiellement juifs. (…) Dans la deuxième partie du XXè siècle, en URRS et dans le monde communiste tout comme les démocraties libérales, les mariages « mixtes » étaient en expansion, encourageant le processus d’intégration dans diverses cultures nationales ( ce qui conduisit Golda Meïr, chef du gouvernement israélien, à déclarer  en 1972 qu’un juif épousant une « non-juive » rejoignait à ses yeux, les six millions de victimes du nazisme.
 Face à la « détérioration » et au « danger » de cette situation, les législateurs durent équilibrer la définition restreinte du juif en élargissant en parallèle le droit de « monter en Israël ». L’article 4A, en annexe de la loi du retour, dit « article du petit-fils », autorisa non seulement les « Juifs » , mais aussi leurs enfants « non juifs », leurs petits enfants et leurs époux à émigrer en Israël. IL suffisait que le grand-père possède l’identité juive our que ses descendants  puissent obtenir la citoyenneté israélienne. Ce paragraphe ouvrira la porte à l’immigration d’un million de Russes après l’effondrement du régime soviétique en 1990, dont 30% ne purent être inscrits comme juifs.( Extrait de « Comment le peuple juif fut inventé ». Fayard, 2 008. Livre ( qualifié de sulfureux par les "modérés"), qui a reçu le prix « Aujourd’hui » et a été best-seller pendant quatre mois en Israël même. En France, Jacques julliard et Luc Ferry lui ont réservé un bon accueil, le trouvant « ardu mais passionnant » (U Tube : Luc Ferry Sionisme, Khazars et invention du peuple juif).
Pour revenir à l’héritage de la judéité par la mère juive, s’est greffé sur ce critère d’ordre pragmatique, tout un discours ethnico-biologique sur une transmission d’ordre quasi viscérale de la culture juive par la mère. Une dérive mystique qui ne tient pas quand on pense que les femmes, qu’elles soient juives, chrétiennes ou musulmanes étaient jusqu’au début du 20e siècle, analphabètes, et ne pouvaient transmettre que des rituels non fondés dans la littéralité des textes.
Ceux qui croient encore à une gauche israélienne vont se réjouir de voir les rabbins perdre leur pré carré, ils ne devraient pas perdre de vue, pour autant, que toute acquisition de la citoyenneté israélienne passe par une conversion au judaïsme, puisqu’il n’existe pas de nationalité israélienne, l’ Etat  s‘étant décrété État des Juifs du monde, et  la nationalité ne pouvant être que juive.
Sous couvert d’un progrès « laïque », les mesures prises par la Cour Suprême concourent, non pas à créer une République de tous les citoyens, mais  à normaliser l’État juif , dont la loi fut votée  en juillet 2018 avec, il faut le rappeler  une majorité étriquée. Un score ( 62 voix contre 55, avec deux abstentions et un absent) plus représentatif de la diversité des Israéliens, auxquels il arrive, comme aux catholiques français d’être un peu croyants, agnostiques, non pratiquants, traditionalistes, croyants, tour à tour matérialistes, idolâtres, individualistes, et par moments universalistes, donateurs aux restos du cœur ou aux sauveteurs en mer, etc.……mais compromis dans un État qui prône la pureté ethnique, et donc le départ des non-juifs.
Le judaïsme automatique, sans aucune autocritique et sans obligations morales, contient en lui une doctrine raciale inacceptable, dit Avraham Burg, ancien président de la Knesset, dans son livre « Vaincre Hitler ».
Concernant le fantasme de toute revendication de pureté ethnique, voici ce qu’on lit en quatrième de couverture de "La Tache », écrit par Philip Roth, et paru en 2002: Après Pastorale américaine et J'ai épousé un communiste, La tache  complète la trilogie de Philip Roth sur l'identité de l'individu dans les grands bouleversements de l'Amérique de l'après-guerre, où tout est équivoque et rien n'est sans mélange, car la tache est en chacun, inhérente, à demeure, constitutive, elle qui préexiste à la désobéissance, qui englobe la désobéissance, défie toute explication, toute compréhension. C'est pourquoi laver cette souillure n'est qu'une plaisanterie de barbare et un fantasme de pureté terrifiant.»
Métaphore matérielle de ladite tache, qui est en nous et reflet économique hors de nous: l’inégalité sociale.
Selon « Terre sainte », Si Israël a toujours brillé dans l’OCDE avec son taux de chômage quasi nul et une croissance vigoureuse tirée par un secteur technologique en pleine ébullition, la « start-up nation » fait figure de mauvais élève en matière d’égalité sociale. Près de 1,8 million sur les 9 millions d’habitants du pays vivait sous le seuil de pauvreté (3 700 shekels ou 938 euros par mois) en 2019, selon l’agence nationale de la Sécurité sociale. Soit une personne sur cinq. C’est le pire ratio des pays membres de l’OCDE si on analyse les chiffres après redistribution sociale. 
D’après menora.info, L’OCDE de son côté, évaluait pour 2016 le taux de pauvreté en Israël à 17%, composé à 45,1% de harédim (ultraorthodoxes) et à 49,4% d’Arabes.
Le taux de pauvreté de l’ensemble de la population âgée en Israël était de 17,2% en 2017. Selon les chiffres du Bituah Leumi, 241 000 Israéliens sont des survivants de la Shoah. Ils sont environ 45 000 à vivre sous le seuil de pauvreté.
Pour rappel les gouvernements successifs ont largement instrumentalisé d’une part l’antisémitisme, d’autre part le génocide juif (Shoah), Menahem Begin était surnommé , comme le rappelle Avraham Burg, Monsieur Shoah,  et le Premier ministre actuel est un champion en la matière. La baptisée à tort « Start-up nation », qui devrait s’appeler « Start-up State », puisqu’il n’y a pas de nation israélienne, mais seulement celle d’un peuple juif, cette Start-up nation » donc, semble pour le moins avoir oublié ceux dont elle entretient la mémoire à Yad Vachem. Une mémoire emportée, comme ailleurs,  par le maelström du profit en général, dans un pays où le revenu disponible des 10% de foyers les plus aisés est tout de même 13,3 fois supérieur à celui des foyers les plus modestes, contre un écart de 9,4% pour la moyenne de l’OCDE.

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