Civilisation juive: le nouveau dérapage de Michel Onfray.

Non, M. Onfray ce qu’ont à craindre les Israéliens, ce n’est pas la guerre, mais les conséquences de l’annexion de la Cisjordanie, à savoir qu’Israël sera acculé à deux solutions: -soit, Israël se déclarera de facto Etat d’apartheid. -soit la politique d’annexion se transformera en démocratie dans seul Etat binational judéo-arabe.

 

 

Civilisation juive: le nouveau dérapage de Michel Onfray.

Michel Onfray, invité de Elie Chouraqui I’24News.

« Tout ce qui est simple est faux, tout ce qui ne l’est pas est inutilisable », disait Valéry.
Un propos rapporté par Régis Debray dans « A un ami israélien », qui poursuit: « Un brillant et futur académicien suggéra naguère dans un rapport au ministre de l’Intérieur, de ne plus surveiller mais de carrément criminaliser par une loi l’antisionisme. (…) Un chiffon rouge permettant d’aligner Faurisson et Vidal-Naquet, Ahmadinejad et Marek Edelman ( l’un des chefs de l’insurrection du ghetto de Varsovie, en avril 1943), Louis Massignon, philosémite intégral et Roger Garaudy, antisémite pur sucre, dans le même sac, d’un seul coup de massue sur la tête, parce que tous radicalementt antisionistes. (…) Un méchant à la fois, loin du multifactoriel , soyons compréhensibles. »

En bon utilisateur, Michel Onfray se doit de réduire le complexe au simple, au prix même de la falsification. On se souvient comment il tentait dans son livre «  Penser l’Islam » de persuader les lecteurs que le Mufti de Jerusalem avait arrangé la solution finale des juifs lors d’une visite éclair à Hitler. Alors que, comme le rappelait Dans Gush Shalom, Uri Avnery, combattant de l’armée sioniste de 1948, ( une référence à un hors-texte biographique, qui ne devrait pas déplaire à notre philosophe coutumier de ce recours), « à l’époque, en novembre 1941, l’extermination par les Einsatzgruppen battait déjà son plein, et le Mufti n’en savait rien, Hitler ne lui en ayant pas parlé, au motif que c’était le secret d’État n° 1. »…Et que, si le Mufti avait réussi à mobiliser quelque 7 000 « Arabes contre l ‘installation juive en Palestine, ce ne sont pas moins de 134 000 Arabes algériens, 73 000 marocains et 26 000 Tunisiens, et 9 000 Palestiniens dans l’armée britannique, qui ont combattu dans l’armée des alliés contre Hitler. Une simplification par omission, équivalant à une falsification, et qui avait pour but de faire accroire que les responsables du génocide juif n’étaient pas les Allemands mais les « Arabes » dont l’arbre « Mufti » cachait la forêt. Le philosophe continuait d’ailleurs à convoquer la biographie, les liens du sang, pour réduire les figures auxquelles il s’attaquait, ainsi de Leila Shahid, tout de même ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg de 2005 à 2015, et qui devient sous sa plume « la petite-nièce du Mufti de Jérusalem ».Un recours au déterminisme biologique que le philosophe condamne pourtant habituellement dans ses écrits théoriques philosophiques.
Que nous dit cette fois M. Onfray , invité de Elie Chouraqui, à propos de ce qu’il appelle « la civilisation juive »?
Eh bien, c’est une civilisation qui s’aime et s’apprécie et estime qu’elle n’a pas à faire de génuflexions devant toutes les autres en estimant qu’il faudrait qu’elle présente ses excuses pour pouvoir exister, une civilisation qui dispose d’une langue , qui sait qu’il faut adhérer à un projet, si on adhère à ce projet alors on peut faire une nation, faire un peuple, on peut constituer une identité qui n’a pas honte de dire que tout ce qui menace son identité doit être combattu par les mots, par le Verbe et puis après par la force éventuellement, parce qu’effectivement il n’y a pas d’autre façon de faire qu’une civilisation dure, que de répondre à ceux qui veulent détruire cette civilisation, qu’on est en face d’eux, qu’on va les combattre. Depuis très longtemps, nous, la civilisation judéo-chrétienne et la France sommes dans une situation inverse, nous nous détestons. Bien sûr il y a eu le colonialisme, Vichy, Pétain, bien sûr qu’il faut dire que ça a eu lieu, mais il n’y a pas que ça.. La civilisation française n(est pas que ça.
(…) Si l’Etat se montre impuissant , s’il dit « la règle c’est ça » mais qu’en même temps on peut ne pas la respecter, dans ces conditions-là il y a deux poids deux mesures.
Je pense qu’en Israël il y a des règles pour tout le monde et aux règles on fait obéir, on estime qu’il faut y obéir. Dans ces cas-là on préserve une civilisation.

Pour faire court, pour Michel Onfray, il y aurait une civilisation juive qui aurait réussi à se constituer en nation, et qui, étant menacée dans son existence même, aurait un recours légitime à la force pour se défendre. « Civilisation juive », un terme qui relève du Holisme, néologisme forgé en 1926 par l'homme d'État sud-africain Jan Christiaan Smuts pour son ouvrage Holism and Evolution. Selon son auteur, l'holisme est « la tendance dans la nature à constituer des ensembles qui sont supérieurs à la somme de leurs parties, au travers de l'évolution créatrice ».
Quand M. Onfray fait référence à une civilisation juive, nous, auditeurs convoquons à la va-vite, deux ou trois mille ans d’histoire, à la recherche d’un invariant, de quelle chose comme un ethnos, transhistorique et transnational, où viennent se fracasser les oppositions entre Pharisiens, tenants d’une l’orthodoxie religieuse, et Philistins, judéo grecs ou latins, de nos jours déjudaïsés comme dans la bulle européenne de Tel Aviv. Ou les Saducéens, partisans d’une lecture « protestante » de L’Ecriture, contrairement à l’interprétation allégorique pharisienne, qui lui prête, elle , un caractère merveilleux et surnaturel… Jusqu’à ce que, à la ligne quinze, avec la mention d’Israël, on ait la réponse à notre questionnement. Pour Michel Onfray, il y aurait un continuum transhistorique et transdiasporique qui aboutirait, comme dans l’évolution créatrice, à la situation actuelle, autrement dit avec le sionisme comme aboutissement naturel ou messianique d’un processus engagé depuis des millénaires. Ce pourquoi le philosophe ne parle, en fait de civilisation juive, que d’Israël. Fort de café, le continuum en question! Ce n’est pas un scoop que de rappeler que pendant deux mille ans les juifs n’ont jamais cherché à s’installer en Palestine, un trou perdu pour les Israélites de France des années de l’entre-deux-guerres, et aussi pour les quelque deux millions de juifs qui, fuyant les pogroms de Russie des années 1 880 ont émigré aux Etats-Unis d’Amérique, quand 30 000 seulement choisissaient la Palestine. Quid de la déclaration de l’antisémite Balfour en 1917, et du partage de la grande Syrie/Palestine entre les empires français et britanniques après la victoire sur les Ottomans?
La langue dont parle M. Onfray est, elle aussi, celle du seul sionisme, celle de Ben Yehuda, alias Eliezer Elianov, recrée pour Israël, les Juifs de la nommée civilisation juive d’avant le sionisme n’ayant pas de langue commune. Une simplification, là encore, qui ne laisse pas d’interroger..
Deuxième point, le leitmotiv invoqué par le philosophe: «ll n’y a pas d’autre façon de faire qu’une civilisation dure, que de répondre à ceux qui veulent détruire cette civilisation, qu’on est en face d’eux, qu’on va les combattre. ». M. Onfray a fait sienne l’antienne israélienne d’une menace de destruction du pays que devraient craindre en permanence les Israéliens. Un propos collapsollogique en fait constitutif du roman national, et instrumentalisé, ainsi que la Shoah, pour formater dès l’école, les Israéliens( On se souvient notamment de l’invocation de Treblinka de la part de Begin pour encourager l’invasion du Liban en 1982. Et ça marche! Comme le dit Chemi Shalev dans Courrier international du 18 au 24 juin, à propos de la mort de Georges Floyd aux US: « Si les manifestants israéliens ont fait de leur mieux pour faire écho à la vague de colère qui déferle sur les US, leurs efforts tomberont en grande partie dans l’oreille de sourds. Les Israéliens considèrent en effet les Palestiniens comme une menace. Beaucoup ne reconnaissent que depuis peu la discrimination dont sont victimes les Arabes israéliens, même si, comme les Noirs américains, ils sont officiellement égaux devant la loi. »(…) Même si l’indignation qui a suivi la mort de Eyad Hallaq, palestinien autiste abattu par la police, était alimentée par une série de brutalités policières, en particulier à l’égard de Juifs d’Ethiopie à la peau noire, les Israéliens sont loin d’être hostiles à la police en Israël, ou à l’armée et à la police des frontières qui font régner l’ordre en Cisjordanie. » (…) De Nixon en 1968 à Trump en 2016 les Républicains ont bénéficié du racisme ouvert et de la peur latente de ceux qui soutenaient le mouvement pour les droits en principe mais pour qui les Afro-américains représentaient toujours une menace mortelle pour leur mode de vie. Ce qui est exactement ce que les Israéliens pensent des Palestiniens. »
M. Onfray pense-t-il que les Afro-américains constituent une menace pour les Blancs américains? Pense-t-il sérieusement que l’existence d’Israël est menacée par les « Arabes »?
Si tel était le cas, il faudrait rappeler, pour faire court, la paix signée avec l’Egypte d’Edouard Sadate en 1978. L’alignement de la Jordanie. Le soutien indéfectible des US depuis 1967, de concert avec l’Arabie saoudite, et nombre de pays européens dont notamment les amis de B Netanyahu de Pologne et de Hongrie sans parler de la « bienveillance des pays de l’Ouest européen…
Ajoutons à cela qu’Israël a une armée dotée d’une technologie dernier cri, et que sans avoir signé le traité de non-prolifération nucléaire, il possède l’arme nucléaire sous la forme de 80 à 400 ogives nucléaires capables d'être transportés par les missiles balistiques…
Non, M. Onfray ce qu’ont à craindre les Israéliens, ce n’est pas la guerre, mais les conséquences de l’annexion de la Cisjordanie, à savoir qu’Israël sera acculé à deux solutions:
-soit, (comme aucun dirigeant israélien n’a l’intention d’accorder de droits égaux aux Palestiniens), Israël se déclarera de facto Etat d’apartheid.
-soit la politique d’annexion se transformera en démocratie ( un seul Etat binational judéo-arabe englobant Israël et les territoires occupés), une formule qui relève du cauchemar pour l’immense majorité des Israéliens.
Troisième point: qu’en Israël il y ait des règles pour tout le monde et que tout le monde pense qu’il faut y obéir, relève là encore d’une simplification outrancière. On lit sous la plume d’Ami Bouganim émigré en Israël depuis le Maroc en 1970, enseignant en philosophie et éducation, auteur en 2012 de Vers la disparition d’Israël? : « L’Etat d’Israël a été créé grâce aux largesses du baron Rothschild, s’est consolidé grâce aux réparations allemandes et se maintient, malgré une prospérité économique toute relative, grâce aux aides américaines et aux dons des Juifs de la Diaspora. On est loin de l’État-providence, on est dans l’Etat-charité. Des shnorrers invétérés (parias devenus intermédiaires) se rencontrent partout. Ils se repaissent de l’incurie des pouvoirs publics, de leur déresponsabilisation et de leur désistement, et l’État dans sa course à la privatisation des services publics se laisse volontiers violer par ces intermédiaires qui relaient ses agents. » Un court extrait qui épargne au lecteur la lecture des pages 115 à 117 entièrement consacrées à dresser ce tableau, mais qui dit qu’au plus haut sommet de l’État il y a viol. Alors, quelle est cette loi avancée par Michel Onfray et qui serait respectée aveuglément par tous les Israéliens?
Pour conclure il faudrait rappeler au philosophe que ce sont bien, depuis 1967 quelque deux mille ordres militaires qui ont régi la vie des Palestiniens de Cisjordanie. Ordres auxquels ont obéi les Palestiniens, et auxquels ne se sont pas opposés les Israéliens, obéissant cette foi non pas à loi morale, ou civique, invoquée par M. Onfray, mais à celles, immorales, qui régissent l’occupation.

 

 

 

 

 

 

 

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