Autour de "Gaspard de la nuit"

Substituer au concept, abstrait et hors-sol, le « psychisme ». Au risque de recourir au « en même temps ». Gaspard de la nuit, un livre à lire.

Dans son entretien avec Adèle Van Reeth des chemins de la philosophie du 20 octobre 2019, Elisabeth de Fontenay déclarait qu’elle était matérialiste, qu’elle essayait de l’être, que c’était très difficile, parce que cela signifiait ne pas croire au sens, ne pas faire des « hémorragies de sens » comme disait Nietzsche. L’écriture de « Gaspard de la nuit » aurait ainsi été motivée par un abandon de sa résistance au sens, un désir momentané de céder à ce sens, pour tout simplement survivre.
Mais il y a autre chose chez Elisabeth de Fontenay, qu’une simple reddition à l’affect et aux sentiments, et qui a pour nom le recours à l’outil épistémologique du « psychisme », une catégorie qu’elle oppose au « concept », trop général, hors-sol et dans sa démesure intrinsèque, générateur du totalitarisme idéologique d’un Heidegger… Elisabeth de Fontenay rappelle qu’elle est bien darwinienne, continuiste, évolutionniste, mais qu’il y a une émergence avec le langage articulé, que ce langage articulé est quelque chose d’humain, singulier, et que la responsabilité est l’effet de ce langage articulé…
Gaspard, dit-elle, est coupé du principe de causalité, quelque chose d’angoissant pour la sœur qu’elle est, la même chose que d’être coupé du réel ou des autres. La médecine n’y pouvant pour l’heure, rien, il faut donc fabriquer un peu de sens autour de lui.
Au nom du psychisme, elle convoque, page 100 de « Gaspard », Anaxagore, contre l’invention du « propre de l’homme » accoucheur d’un humanisme qui se retrouve à s’accommoder de l’élevage industriel des animaux : « Car c’est d’un seul et même geste qu’on a sans cesse réitéré, qu’on a séparé les hommes des animaux et qu’on a relégué des catégories d’hommes. Au commencement du commencement, l’homme aurait été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Plus tard Aristote aura dit que l’être de l’homme consiste à avoir langage et raison. Mais auparavant, Anaxagore avait affirmé que l’homme pensait parce qu’il avait des mains. Il fut question de feu, d’écriture, d’agriculture, de mathématiques, de liberté, de moralité, de perfectibilité, d’aptitude à imiter, d’anticipation de la mort, de rire, d’accouplement de face, de lutte pour la reconnaissance, de travail, de névrose, d’aptitude à mentir, de partage de nourriture, d’art. »
Le psychisme est donc cette catégorie qui permet de jeter un pont entre le monde humain et le monde animal, sans pour autant remettre en cause le fait qu’il y a bien une « émergence » humaine, avec le langage articulé…
Ce qui fait question c’est ce que l’humanisme a pu faire de cette « émergence ». Pour illustrer ce point, Elisabeth de Fontenay parle de l’envers de la tapisserie de l’Apocalypse visible à Angers : »
« Ils exposent, dit-elle, l’envers à certains moments et on voit un enchevêtrement de fils, c’est assez vilain, j’ai l’impression de montrer l’envers de la tapisserie métaphysique et que cet envers ce sont des choses très grossières sur les animaux. Au titre du propre de l’homme, quand ça prive les animaux de tout psychisme. »
Qui dit absence de langage articulé dit changement d’élément, et attente de ce que l’étude des animaux se fasse, en partie au moins, sur le terrain.
Eh bien non, » tout vient de mes livres », répond l’auteure à Adèle Van Reeth qui demandait :
« Quand vous décidez d’écrire sur les animaux, est-ce que vous décidez d’aller sur le terrain ? Faire des expériences ? Mener des enquêtes ? »
Je ne peux écrire que si j’ai devant moi un rempart de livres » rajoute l’auteure.
Pour vous protéger de quoi ? », demande Adèle Van Reeth, en praticienne rouée de la maïeutique socratique.
L’auteure esquive alors en disant qu’il s’agit plutôt d’une mangeoire, mais ce lâcher du mot « rempart » pourrait bien être le fait d’un lapsus… Et pour cause. L’auteure, à laquelle Adèle Van Reeth demande si « Elle irait jusqu’à dire que c’est cette mémoire juive qui habite son esprit et son corps, qui l’a conduit à travailler sur la question de l’animalité », répond qu’elle « n’a pas envie de le dire, qu’elle n’est pas militante, que ce qu’elle a écrit n’est pas évident à traduire dans des actions politiques, d’autant que ces dernières sont violentes, et qu’elle récuse ça, et qu’écrire est pour elle un acte politique. »
On retrouve ce positionnement « non militant" de l’auteure dans le choix qu’elle fait d’être membre du comité de parrainage de l’association « La paix maintenant » pour la promotion du mouvement israélien Shalom Archav. ». Ce mouvement, né à la suite de la guerre au Liban en 1982, faisait partie de ce que le journaliste Uri Avneri appelait le « mécanisme de la grande roue et de la petite roue », la petite roue rassemblant les organisations militantes motivées par la défense du droit, tandis que la grande roue était composée d’une partie de l’opinion publique modérée et des partis de centre gauche, comme les travaillistes et le Meretz.
Or, comme le disait déjà le Centre d’Information Alternative en 2010, la grande roue n’existe plus et « La Paix Maintenant, n’est plus qu’un groupe parmi d’autres, comme le Gush Shalom ou Ta’ayush, bien moins significatif que le comité d’action contre la colonisation, Cheikh Jarah ou que les Anarchistes contre le Mur ».
Le prix à payer, pour le seul recours au Verbe, tout comme les résolutions de l’ONU qui depuis des décennies, continuent de « déplorer, regretter, condamner », verbalement, la politique du fait accompli sur le terrain, par exemple les destructions de structures, relatives à la santé ou à l’éducation, par bulldozers, dont L’Union européenne estime que, depuis 10 ans, elles ont fait perdre à ses investissements près d’un million et demi d’euros. Témoin la réponse écrite à la question commission parlementaire E-002290 du 17 mars 2016 : « Depuis le lancement du dialogue structuré entre l'Union européenne et Israël en septembre 2015, l'armée israélienne aurait démoli ou saisi illégalement 127 structures humanitaires financées par des donateurs dans la zone C de la Cisjordanie, dont 90 % étaient financés par l'Union européenne. »
L’outil du « psychisme » a ses limites, et il faut régulièrement forger des concepts qui soient opératoires, comme par exemple celui de « totalitarisme », qui est récent, et dont, à un moment, on a eu besoin. Le psychisme est un terme à spectre large qui dépasse le concept, certes, tout comme le « viscéral », terme auquel Elisabeth de Fontenay a recours quand elle parle de son amitié avec Alain Finkielkraut, disant qu’entre eux, » il y a une origine commune, du « viscéral » commun, l’origine juive, et qu’ils ont l’un et l’autre le même rapport à ce passé-là ».
D’une certaine façon, le psychisme pourrait être lui aussi hors-sol, au motif qu’il peut faire fi d’agents exogènes déterminants, telle la déclaration Balfour de 1917, qui préconisait l’installation d’un foyer juif en Palestine, sur fond non dit d’intérêts géostratégiques et économiques, avec la route des Indes et le canal de Suez. À ce titre, il faut rappeler que le « psychisme, ou l’âme » des deux millions et demi de juifs qui ont fui les pogroms de Russie entre 1880 et 1914 leur a fait choisir les Etats-Unis et non la Palestine, et ce, jusqu’en 1924, quand les US ont fermé leurs portes à toute immigration.
Plus contemporain, les Français juifs sont maintenant rattrapés par la loi du 19 juillet qui stipule que l’Etat israélien, un temps dénommé « juif et démocratique », est désormais « Etat juif », Etat juif des Juifs du monde entier, fussent-ils comme le dit Elisabeth de Fontenay d’elle-même: « très française, sans religion, sans foi, sans appartenance, » ou, « sans paroisse » comme disait Vladimir Jankélévitch.
La flexibilité du « psychisme » peut, insidieusement, laisser la porte ouverte à un certain en-même-temptisme, celui qu’Alain Finkielkraut lui reproche, parlant d’angélisme, quand elle dit du pape François, à propos des migrants, qu’il est « en même temps irresponsable et admirable ».
Quant à Alain Finkielkraut, signataire de l’appel J Call, qui, lors d’un « Réplique », demandait, « viscéral », à Rony Brauman « de quel apartheid il parlait », le voilà renseigné par la loi en question, un projet abouti, porté par un Benjamin Netanyahu qualifié par le quotidien Ha’aretz du 30 juillet 2018, de « Premier ministre de l’apartheid ».
Le dialogue entre L’Union européenne et Israël instauré en 2015, et déclaré « structuré », a, encore une fois, fait un flop…

Reste que, en ce qui concerne « Gaspard de la nuit », l’outil « psychisme » d’Elisabeth de Fontenay, a admirablement fonctionné et qu’on ne peut que recommander la lecture ce livre.

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