Du ghetto intérieur de Santiago Amiregorena.

On entend dans le roman "Ghetto intérieur", la voix de Santiago Amigorena, resté, à l'image de son grand père, Vicente Rosenberg, muet à propos du génocide juif; Un mutisme qui ne s'explique pas par la simple culpabilité, mais qui relève plutôt de ce qu'on a parfois du mal à avouer, à savoir le cours de la vie et l'élan vital qui l'abreuve.

Du ghetto intérieur de Santiago Amigorena

On lit à la page 67 du roman de Santiago Amigorena : « la vie avait repris inévitablement son cours » et page 166 : « la vie avait encore une fois repris son cours. »
S’il arrive à la vie de reprendre son cours, c’est que le cours en question a été interrompu.
Il ne l’est pas, toutefois, tant que la guerre n’est pas nommée comme telle, et que lui est substitué le vocable réducteur « évènements », comme c’est le cas à un moment dans le roman de Santiago Amigorena :
Au début, ça ne s’appelait ni Shoah ni holocauste. Ni en français, ni en anglais, ni avec une minuscule, ni avec une majuscule. Au début, ça ne s’appelait pas. On parlait « d’événements », de « catastrophe », de « cataclysme », de « désastre », puis on a parlé d’"hécatombe », d’"apocalypse ». Mais au tout début, ça n’avait pas vraiment de nom.
Pas de nom, et ce, malgré les lettres que Vicente reçoit de sa mère, et qui ne lui permettent toujours pas d’imaginer ce qui allait se passer plus tard.
Dans ce laps de temps qui précède le moment du dévoilement de la vérité, la vie suit donc son cours, et Vicente vaque à ses occupations de père de famille et vendeur de meubles. Qu’il ne réagisse pas plus qu’il ne le fait peut donc être mis sur le compte de son ignorance.
Pourtant, dès la page 50, le lecteur est informé de ce qui va gouverner la psyché de Vicente tout au long du roman, à savoir un refus d’ordre existentiel, qui transcende toutes les catégories, et en particulier les concepts d’appartenance. Ainsi lit-on : « Ensuite il avait commencé à penser, sans le dire explicitement à ses amis, que de toute façon, ça ne servait à rien de savoir, d’être informé : était-il possible de faire quelque chose à douze mille kilomètres de distance ? L’argument de la distance ne trompe personne, la guerre des Balkans des années quatre-vingt-dix n’avait pas lieu à 12 000 kilomètres de l’Europe. Les juifs du Yishouv, n’étaient pas non plus à douze mille kilomètres des camps d’extermination de Pologne, et pourtant leur réaction après la révélation de la solution finale à l’automne 1942, s’apparente bien, elle aussi, à une vie qui « reprend son cours ». Comme le rapporte Georges Bensoussan dans son « Un nom impérissable » : le 22 novembre 1942, l’exécutif de l’Agence juive reconnaît pour la première fois, explicitement, que l’Allemagne nazie ne procède plus à des tueries sporadiques, mais à un génocide. […] Dès la seconde moitié de 1943, la presse du Yishouv ne semble plus considérer la destruction des juifs d’Europe comme un sujet de première importance. […] En mai 1943, le génocide ne figure plus qu’en sixième position parmi les huit points que le comité central de la Histadrout se propose de débattre. […] Comme le reconnaît le directeur des éditions Am Oved, il se publie toujours plus d’ouvrages sur la guerre que sur la Shoah, et ces derniers s’entassent en piles d’invendus. (p 53).
La vie s’est donc interrompue quelques mois après l’automne 1942, pour reprendre son cours courant 1 943. Le cours ne s’arrête d’ailleurs jamais, Vicente ne fait que retourner contre lui l’élan vital, pour se taire et s’évader dans une mort différée, en l’occurrence le vertige prodigué par le jeu et le risque de tout perdre…
Comme dit l’auteur narrateur « si l’immobilité est le contraire de la mobilité, si le silence est le contraire de la parole, rien n’est le contraire de la pensée, rien ne s’oppose à cette activité de l’esprit : ne pas penser n’est qu’une autre manière de penser". (p 129)
L’élan vital qui nourrit le cours de la vie, est toujours présent et ne se laisse enfermer ni par les « événements extérieurs », ni par les catégories psychologiques, sociales, identitaires.
Ainsi en va-t-il de l’identité.
Invité des matins de France Culture le 30 août 2019, Santiago Amirego livre son point de vue sur la question : "Ces juifs de Pologne et Europe de l’Est, il y en avait beaucoup comme mon grand-père qui ne se pensaient pas du tout juifs, jusqu’aux années quarante, au début de la guerre, ils étaient comme lui, vendeurs de meubles, argentins, polonais, amateurs de poésie, et soudain le nazisme a obligé tous ces juifs à se définir par une seule identité qui est le fait d’être juif. L’identité est quelque chose de très mouvant, on a plein d’identités, et sous certaines circonstances historiques on n’en a plus qu’une. Ce n’est pas forcément un bénéfice."
Un propos repris dans le roman, avec la genèse du juif sartrien : "Vicente commençait simplement de comprendre que l’Antisémitisme a besoin de Sémites pour exister, il commençait de se rendre compte que si un antisémite se définit en l’étant, il ne peut pas tolérer qu’un Sémite ne se définisse pas lui-même parce qu’il l’est." (page 70)
Vicente, vendeur de meubles, ne se pense pas comme juif. Il n’a d’ailleurs sans doute pas lu la Torah ou le Talmud. Tout comme l’immense majorité des juifs, des chrétiens et des musulmans, la religion est vécue à travers le prisme d’une geste, de rituels, de pratiques en lieu et place d’une lecture exhaustive des textes fondateurs.
Ces fêtes et rites, plus fédérateurs que les textes, rassemblent les membres des communautés, au point qu’ils constituent à eux seuls le socle même de la culture et de la religion. Il leur faut donc perdurer pour que ces dernières se maintiennent. Ce que fait dire Piotr Smolar, dans son livre « Mauvais juif » à Elicha Haas, au cours d’un repas de shabbat : « Le peuple juif est un organisme. La définition de sa survie, la voici : il faut que la troisième génération garde les caractéristiques de la première génération. C’est-à-dire respecter le shabbat, la nourriture casher et les fêtes. Sinon, c’est la loi de l’entropie".
Une entropie qui pourrait prendre la forme d’un manque d’amour pour le peuple juif, ce que reproche Geshom Sholem à Hannah Arendt, et à quoi elle répond : « Vous avez tout à fait raison, : je ne suis animée d’aucun amour de ce genre, et cela pour deux raisons : je n’ai jamais dans ma vie ni aimé aucun peuple, aucune collectivité - ni le peuple allemand -ni le peuple français, ni le peuple américain - ni la classe ouvrière, ni rien du tout de cela. J’aime unique ment mes amis et la seule espèce d’amour que je connaisse et en laquelle je croie, est l’amour des personnes".
Une réaction, en somme contre l’universel abstrait… reprise par Piotr Solar comme suit : « Quand on parle des juifs, j’ai souvent le sentiment qu’on ne parle pas de moi. Ce « nous » m’est étranger. Ce n’est ni une affaire de dissimulation, ni de honte, mais un attachement viscéral à une identité multiple. Des confluents, plutôt qu’un étendard. Un propos aux antipodes de l’Etat Juif réservé aux seuls citoyens juifs décrété en juillet 2018.
Une menace d’entropie qui ne perturbe pas Vicente, qui ne se vit pas juif avant que le nazisme l’invite à le devenir : « comment ça, demande-t-il à sa femme Rosita, on doit aller à la bar-mitsva du fils d’Esther ? […] Quelle idée de continuer à fêter ces machins ! […] et de répondre à Rosita qui lui rappelle que même argentins, ils sont toujours un peu juifs : Juifs ? Mais on ne fait plus rien comme des juifs. Tes parents, malgré leur accent à couper au couteau, préfèrent parler en espagnol qu’en yiddish, ils ne portent jamais la kippa, et ça fait longtemps qu’ils ont oublié le goulasch, le bortsch et le gefilte fisch.. ils ne mangent que de la viande, des pizzas et des pâtes, comme tous les Argentins".
Pour Vicente, la vie suit plutôt qu’elle ne reprend, son cours… en deçà et au-delà d’une référence aux textes fondateurs et aux pratiques rituelles.
Les décisions, ou non décisions prises par Vicente eu égard à sa mère, relèvent d’un élan vital, d’une vie qui s’entête à poursuivre son cours, plus que des catégories psychologiques de responsabilité et de culpabilité.
Il s’agit d’un rapport existentiel à la mère qui était déjà là, avant le ghetto de Varsovie.
Ainsi, l’auteur fait-il dire à Rosita, qui, elle, toutefois, préfère penser à une simple culpabilité de son mari, qui comprenait que Vicente n’arrivait pas à se pardonner de ne pas pouvoir sauver sa mère. […] « Je pourrais essayer de le convaincre qu’il n’y est pour rien, mais à quoi bon ? Je sais bien que ce n’est pas vrai, et il le sait aussi. Même s’il lui a écrit, il y a des années, qu’il fallait qu’elle quitte Varsovie, qu’elle vienne s’installer avec nous à Buenos Aires, il n’a jamais vraiment fait quelque chose pour que ça arrive ». […] Elle savait qu’il avait menti, et s’était menti à lui-même.
Le cours de la vie, encore une fois, est plus fort, et l’on apprend à la page 60, ce qui a nourri le refus de Vicente de faire venir sa mère : Rosita lui avait conseillé s’il voulait que sa mère vienne s’installer avec eux, d’écrire à son frère et à sa sœur, ou bien d’aller la chercher. Mais Vicente n’avait rien fait. Il lui avait même avoué que depuis qu’il était arrivé en Argentine, il avait compris que l’exil lui avait permis, aussi, de devenir indépendant, et qu’il n’était pas si sûr de vouloir vivre de nouveau avec elle.

Le ghetto intérieur est un roman, à la troisième personne, avec des personnages crédibles. Le pari d’informer tout en écrivant de la fiction est tenu. Notamment la question de l’identité juive de la diaspora et de l’assimilation… On y entend, bien sûr, la voix de Santiago Amirego, lui-même, resté, à l’image de son grand-père, muet, à cause, encore une fois, du « cours de la vie ». Le cours de la vie et avec lui les décisions dont a cru jusqu’aux dernières découvertes des neurosciences, qu’elles se prenaient en toute conscience, et que vient contrecarrer l’image de cette quatrième grossesse de Rosita, métaphore s’il en est, du cours de la vie, de la vie qui « perdure »..

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