«Agis dans ton lieu, pense avec le monde»

A l’occasion de l’anniversaire de Médiapart, j’ai décidé de faire vivre ce blog, qui sera centré sur un mal français : cette difficulté à reconnaître la diversité. La question des “migrants”. L’islam, dans la République. La question corse. A chaque fois, cette question de l’Autre que la France affronte en se crispant. Il est temps d'affirmer que le divers est une richesse !

« Agis dans ton lieu et pense avec le monde »

Mediapart a 10 ans. Un journal libre, exigeant, ouvert aux contributions, est, par existence, une bonne nouvelle pour la démocratie ! Mais rien n’est jamais gagné. Rien n’est définitif. Faire vivre Mediapart, c’est s’abonner. C’est aussi – et peut-être surtout – tenter d’y participer.

D’où ce blog, factuellement ouvert il y a trois ans, mais jamais nourri, que j’entends maintenant faire vivre, très régulièrement.

Petite, toute petite contribution à un journal. Manière de fêter ce bel anniversaire. Petite goutte d’eau, peut-être prétentieuse, peut-être même ridicule, mais libre, libre comme le vent, libre comme Mediapart. Avec au cœur, une utopie : une goutte d’eau, deux gouttes d’eau, trois gouttes d’eau… et voilà déjà qu’apparaît une petit ruisseau. La vie. La démocratie.

Ce blog sera centré sur ce qui me semble un mal français : cette difficulté toujours si grande à reconnaître la diversité. Quelle est cette France qui n’en finit pas d’avoir peur de l’autre en elle ? Peur du musulman qui devient islamiste, quand l’islamiste forcément radicalisé, est toujours un djihadiste en devenir. Vieille, si vieille et si actuelle méfiance à l’égard des juifs. Peur du réfugié que l’on nomme migrant. Peur de l’ombre. Peur de tout. Une société pluriculturelle pourtant, mais une « élite » si uniforme... et des forces politiques qui jouent avec les peurs et inventent une France d’avant, pure et homogène, une France qui jamais n’a existé. Car elle est mosaïque, la France, elle est plurielle, depuis ses origines... C’est même ça, la France, le pluriel.

La Bretagne est mon pays et mon expérience. Je vis dans ses vents et ses ciels, elle est ma terre, mon univers. Cette Bretagne, ma Bretagne, est de toutes les couleurs. Je suis, comme des milliers et des milliers de Bretons, de Bretagne, de France, d’Europe et du monde.

Militant culturel de toujours, issu de l’éducation populaire, géographe à l’université et auteur de nombreux ouvrages, je suis 1er vice-président du Conseil régional de Bretagne en charge de la culture et de la démocratie régionale (sans étiquette). A partir de cette expérience bretonne j’ai publié en 2016 un petit ouvrage, aux éditions Dialogues, Manifeste pour une France de la diversité. Edwy Plenel en a écrit la longue préface :

(https://blogs.mediapart.fr/edwy-plenel/blog/090916/manifeste-pour-une-france-de-la-diversite).

Cet ouvrage a eu un réel succès, en Bretagne. Mais seulement en Bretagne. Aucun média « national » n’en a parlé et Edwy Plenel de le regretter, lors d’un débat sur LCI (voir ci-après. Pour les pressés, ou les impatients – ou les deux – c’est entre la 56e minute et 1h03 environ). (https://www.lci.fr/replay/replay-le-live-politique-du-dimanche-11-fevrier-2018-2078458.html).

Alors, sur le métier, remettre l’ouvrage. Et continuer sur les chemins broussailleux de la diversité à abattre les murs et à construire des passerelles et des ponts… l’enjeu du XXIe siècle étant là, tout entier concentré. Car celui qui garde la frontière manque cruellement d’imagination ; son avenir a le visage du passé et ce visage, sous nos yeux, se crispe dangereusement.

Catalogne, automne 2017.

On parle beaucoup du nationalisme catalan, dans la presse française. D’un nationalisme qui, par définition, serait clos sur lui-même et un peu rétrograde. Un nationalisme de riches qui mépriserait les pauvres. Un nationalisme de fermeture et de suffisance. Tout cela existe, évidemment, mais est-ce là le message essentiel d’une Catalogne ouverte sur la Méditerranée, et si profondément européenne ? Notons au passage que la presse française parle bien moins du nationalisme espagnol. Il existe pourtant, lui aussi, ô combien, sous les traits de Mariano Rajoy et de son gouvernement. Un nationalisme très classique, qui se crispe sur un État « un et indivisible » et qui a tant de difficulté à reconnaître le verdict des urnes. Car quand même, en Europe, des responsables politiques sont en prison, et d’autres en exil, pour avoir organisé le référendum prévu dans leur programme électoral. Élus, ils faisaient ce que, candidats, ils avaient annoncé… et ce que le peuple, en toute connaissance de cause, avait ratifié en les élisant. Aux lendemains de leur nouvelle victoire électorale, aucun geste d’apaisement, aucun signe de dialogue. Oui, il y a bien, un nationalisme catalan. Mais reconnaissons l’existence d’un nationalisme espagnol peu empressé en ces circonstances d’organiser le lien, la relation, le dialogue… Jusqu’où ? Jusqu’aux chars dans les rues de Barcelone ?

Corse, hiver 2017 – 2018.

Nationalistes, nationalisme. Décidément ces mots, ces mots qui surgissent, hirsutes et grimaçants, d’un XIXe siècle de conquêtes, s’immiscent souvent dans les commentaires d’actualité de notre époque troublée. La Corse, donc. Pour la deuxième fois, une large alliance nationaliste, formée d’autonomistes, représentés par Gilles Siméoni, et d’indépendantistes, emmenés par J.-G. Talamoni, gagne les élections. Nettement. Le peuple corse a parlé et il a parlé clairement.

La Corse, collectivité unique depuis le 1er janvier 2018, est donc gouvernée par une alliance nationaliste.

Au-delà de revendications liées à la langue ou à la terre, la question du statut de la Corse est posée par des dirigeants nationalistes qui demandent une révision constitutionnelle afin de graver les spécificités corses dans le marbre institutionnel.

Immédiatement, tant et tant de commentateurs repoussent d’un revers de main ces prétentions corses, désuètes, passéistes, presque ridicules pour les unes (la langue corse, au XXIe siècle, à l’heure de la mondialisation!), autarciques et dangereuses pour les autres (la maîtrise foncière, la maîtrise immobilière, sur une base étroitement nationaliste, dans un monde ouvert, spéculatif et concurrentiel, vous n’y pensez pas !), qui toutes menaceraient l’unité de la République.

Et revoilà les discours sur la France, une, indivisible, uniforme… cette France éternelle maintenant menacée par les communautarismes. Discours nationaliste classique, clos sur ses certitudes ancestrales.

Nationalisme catalan versus nationalisme espagnol.

Nationalisme corse versus nationalisme français.

Sommes-nous condamnés à toujours rejouer les mêmes pièces ?

Et quel est ce mot, nationalisme, qui recouvre tant de situations si différentes ? Un mot unique pour qualifier le disparate.

Et communautariste ! En quoi des Bretons ou des Corses mobilisés pour leurs langues seraient-ils, ipso facto, communautaristes ? En quoi parler corse serait-il le signe d’un repli ? Serait-il interdit ou rétrograde de parler corse, français, anglais ou espagnol. En quoi être bilingue empêcherait d’être trilingue ?

Régionaliste ? Pourquoi diantre ce mot est-il nimbé de passéisme ? Pourquoi et comment a t-il été ainsi dévalorisé ? La littérature régionaliste ! Dans le meilleur des cas, les blés de Pagnol et les odeurs de lavande. Mais le pire n’est jamais loin et la « littérature de terroir » semble condamnée à jouer dans une cour qui, par définition, serait le champ clos de la médiocrité. L’histoire nous montre pourtant que des romans très situés, très enracinés, peuvent toucher à l’universel et combien des romans germanopratins peuvent s’enliser dans les fanges nombrilismes de l’entre-soi.

Pourquoi n’entend-on pas Denez Prigent sur les ondes nationales ?

Pourquoi n’entend-on jamais Nolwenn Korbell ?

Pourquoi nos bagadou ne passent-ils jamais sur les principales chaînes de télévision ?

Pourquoi un documentaire sur les pratiques culturelles de Bretagne ne parvient-il pas à casser les plafonds de verre de nos grandes chaînes, alors qu’il y a – et c’est heureux – tant et tant de documentaires sur les ailleurs lointains…

Pourquoi les scènes nationales sont-elles si frileuses face aux talents qui, dans toutes les disciplines, nous parlent de Bretagne ?

Pourquoi les éditorialistes médiatiques dépassent-ils si rarement le périphérique ?

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Comprenez-moi. Je parle de Bretagne car c’est sur cette terre que je vis. Je pourrais citer la Corse ou la Martinique, le Pays basque ou l’Occitanie, les cultures des immigrations, si nombreuses.

Nationalistes !

Communautaristes !

Régionalistes !

Que veulent dire ces mots qui fleurissent dans tous les commentaires d’actualité ?

Et peut-on continuer encore et toujours à ne pas regarder les yeux dans les yeux les grandes migrations, présentes et à venir ? Les logiques de chiffres et les logiques nationalistes de fermetures, logiques de riches, nous amènent à qualifier les réfugiés de migrants, à les parquer dans une « jungle » et à napper tous nos regards de peurs et de craintes. Ces logiques de repli nous amènent même à condamner des citoyens qui exercent simplement, en dignité, leur devoir d’hospitalité. Avons-nous à ce point oublié notre propre histoire ?

Indépendance ?

Ce mot aujourd’hui n’est-il pas devenu un fantasme creux, voire dangereux, quand tant d’interdépendances nous lient aux autres. Tant l’autre est en nous.

Relisons le Court traité d’altéricide de Dominique Quessada…

Relisons les fondateurs de l’idéal européen, imaginant non l’effacement mais un dépassement des Etats-nations, autour de la France et de l’Allemagne, main dans la main.

Sur une Terre menacée par les démarches prométhéennes des hommes et des vanités, quel sens aujourd’hui donner à l’indépendance des États ? Est-ce toujours un but à atteindre ? N’y a t-il pas là paresse intellectuelle ? Les volontés et les intelligences ne doivent-elles pas travailler à un dépassement des Etats et des orgueils pour réussir les nécessaires transitions écologiques, environnementales, énergétiques ?

Tenter de faire le point sur ces questions.

Tenter de mettre des mots sur des intuitions, des sentiments.

Je me méfie des certitudes. Je me méfie des arrogances. Je me méfie des réponses définitives, ces malheurs de la question.

Tenter d’écrire ce blog, où il sera question de Corse, de Bretagne et d'ailleurs, où l’on croisera Edouard Glissant, Victor Segalen, Émile Masson, Edgar Morin et quelques autres.

Tenter, et c’est si difficile, de faire vivre concrètement cette phrase de Glissant « agis dans ton lieu et pense avec le monde » ou cette phrase de Le Goffic, reprise par Guillevic, « plus on est enraciné et plus on est universel ».

Tenter, surtout, de débroussailler l’avenir pour participer à la construction d’un nouvel imaginaire, cet humanisme du XXIe siècle, qui sera, obligatoirement, en ces temps de mondialisation globalisée, basé sur la relation, avec les Autres comme avec l’autre en nous. La relation !

Ce qui nécessite une nouvelle organisation de la République. Décentralisée, fortement.

Ce qui impose une nouvelle organisation de notre démocratie. Horizontale, résolument.

Tenter, ainsi, par la recherche tatonnante, par l’hypothèse, par le débat et la confrontation parfois, de participer à la si belle aventure de Mediapart… un journal, une luciole, un espoir et une exigence sur les chemins de nos causes communes.

A suivre, chaque samedi je l’espère, une dizaine de textes sur ces questions … et des débats que je souhaite nourrissants.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.