"Agis dans ton lieu, pense avec le monde" - 3 - Pour SOS Méditerranée

Quand les gouvernements de l'Europe parlent de sécurité et ferment leurs portes, SOS Méditerranée et tant d'autres associations tentent de sauver la vie de migrants entassés dans des coquilles de noix. En sauvant des vies, ils sauvent notre dignité. Agir en son lieu, penser avec le monde, c’est aussi soutenir toutes ces associations qui inventent l'humanisme de demain.

La mer a un goût d’ancêtre

Quand l’Autre est un problème avant d’être une opportunité, quand l’Autre est une menace, quand les murs s’érigent et que les mains se ferment, quand l’on détourne le regard, quand on se laisse guider par le futile, quand la marchandisation du monde recouvre tout de son voile consumériste, quand le tableur excel et les algorithmes s’imposent à nos pensées, on en arrive là : les obsessions sécuritaires piétinent toute utopie humanitaire. On est chez nous !

Le temps du monde fini est venu.

Nos errements économiques et sociétaux entraînent notre Terre-mère, notre patrimoine commun, dans le tourbillon des risques.

Tant de jeunesses d’Afrique et du Moyen-Orient, qui tentent, désespérément, de quitter des terres de guerres et de feux, les massacres et les esclavagistes de Libye ou d’ailleurs.

Écoutons SOS Méditerranée qui tente de sauver la vie de ces migrants entassés dans des coquilles de noix. Ils ne connaissent pas la mer, ils fuient la mort et pour des milliers d’entre eux, la mer sera linceul.

Écoutons cette inouïe litanie des drames. Et allons au-delà, à la lecture des spécialistes des mutations environnementales : les grandes migrations, liées aux mutations de notre planète, sont encore à venir. Il est là, notre siècle. Dans un mouvement qui se généralise quand les riches de l’Occident voyagent librement partout dans le monde, développant une luxuriante économie du tourisme, et que les pauvres des continents bannis, tentent dans le désespoir, d’échapper à la mort et aux drames.

La mer est signe de vie, espace nourricier, vaste zone d'échanges et de relations entre les peuples, lieu de loisirs. La mer est sourire.

La mer est abysses, lieu de dangers et de peurs, vaste étendue si mal maîtrisée. Combien de marins péris en mer depuis l'aube de l'humanité ? La mer est leur tombeau.

La mer relie les hommes et elle isole aussi.

La mer nourrit les hommes et elle les emporte aussi.

La vie. La mort. Le plaisir. Le tragique. Dualité essentielle des mers et des océans, dualité intrinsèque.

La Méditerranée. Mare Nostrum. Berceau de notre civilisation.

Un chapitre nouveau de son histoire s'écrit alors que nous détournons les yeux. Combien de migrants dans les limons de la Méditerranée, devenue le tombeau de notre humanité ?

3500 en 2014. 3771 en 2015. 5000 en 2016 selon l'Organisation internationale pour les migrations. 2826 du 1er janvier au 31 octobre 2017. Depuis 4 ans, plus de 15 000 morts ! Combien avant ? 33 293 migrants morts sur le chemin de l'Europe depuis 1993, d'après le journal allemand Der Tagesspiegel, qui donne leurs noms, leurs 33 293 noms, dans une édition exceptionnelle datée du 10 novembre 2017, veille de l’armistice d’un des plus grands drames de notre histoire…

33 293 noms !

Ils ne sont plus des « migrants », mot flou et menaçant. Ils sont des jeunes filles et des jeunes hommes, des enfants parfois. Ils ont des parents, des familles, des histoires. Ils sont des humains, comme nous. Ni plus, ni moins.

Dans Alma, J.-M.-G. Le Clezio nous invitait à les nommer.

Nommons. Nommons l'invisible. « Tous ces noms, naissant, vivant, mourant, toujours remplacés, portés de génération en génération, une écume verte couvrant un rocher à demi émergé, glissant vers une fin imprévisible et inévitable. Ce sont ces noms que je veux dire, ne serait-ce qu'une fois, pour les appeler, pour mémoire, puis les oublier ».

Un journal allemand l'a fait, en sinistre commémoration de l'armistice qui avait mis fin à une des plus grandes tragédies de l'histoire. Et ce journal a bien fait.

Les mers, nos mers, ces mers si proches où nous aimons nous baigner, ces mers que l'on regarde et que l'on aime, sont aussi des cimetières. Et la Méditerranée d'aujourd'hui est le cimetière de notre dignité.

Oui, plus d’un million d’épaves dans les océans du monde. Potentiellement le plus grand musée du monde.

« Ce qui remonte du gouffre.

C'est une rumeur de plusieurs siècles. Et c'est le chant des plaines de l'Océan.

Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l'Atlantique. Il y a dans ces abysses des cimetières de bateaux négriers, beaucoup de leurs marins. Les rapacités, les frontières violées, les drapeaux, relevés et tombés, du monde occidental. Et qui constellent l'épais tapis des fils d'Afrique, dont on faisait commerce, ceux-là sont hors des nomenclatures, nul n'en connaît le nombre.

Et sans doute, au monde, avant et après ces traites, y eut-il combien d'autres gouffres ouverts, sous toutes les latitudes, et concernant combien de peuples.../…

Un coquillage, une conque touchent là un crâne, ici le limon bouge, libère une bulle qui monte du fond de l'Océan, non pas pour hurler, se plaindre ou haïr, mais juste, chargée de hautes ténèbres, pour s'offrir tranquille à la lumière1 ».

Au-delà du visible et de l’invisible, il y a une histoire qu’il « faut offrir tranquille à la lumière ».

Je suis d'un peuple, le peuple breton, fils de grandes migrations. La Manche traversée sur des coques de noix. Combien de morts, combien de milliers de morts gisent sur le limon des abysses, entre Galles et petite Bretagne ? Qui pour les nommer ? Seuls leurs prêtres, devenus leurs saints, ont laissé des noms à la postérité. Ils nomment nos villages, nos fermes et nos hameaux ou encore des îlots, je pense à l'île Maudez, en Lanmodez.

Tragique et espérance mêlés.

La mer, théâtre de si belles aventures et source de nos avenirs, la mer, théâtre de nos abandons, la mer est la métaphore de nos vies, la métaphore de la condition humaine.

Tragique et espérance mêlés.

La surface de la mer ne parle pas, ne grimace pas, ne crie pas. La surface de la mer fait silence, « Le Silence de la mer ». Et pourtant, dans ses abysses, les pauvres d’une Celtie de jadis qui fuyaient des guerres et qui peuplent les profondeurs de la Manche. Et pourtant, dans les gouffres ouverts de l’Atlantique, combien des nègres attachés ? Et pourtant, en 2018, là, sous nos yeux, combien de gisants sur les fonds de la Méditerranée ?

« La mer a un goût d’ancêtre » écrivait Aimé Césaire (Les armes miraculeuses).

Ces ancêtres, combien de bulles qui s’offriront un jour à la lumière ?

SOS Méditerranée et son bateau l’Aquarius, est là, en Méditerranée. Vigie de notre devoir d’hospitalité, vigie de notre humanité. C’est la société civile qui sonne le tocsin, des associations qui mobilisent dons et passions, quand les gouvernements de l’Europe parlent de chiffres, de sécurité et de frontières à garder. Des associations, des citoyens qui font ce qu’ils peuvent. Un million de réfugiés, dit-on, à l’échelle de l’Europe. Un million pour un riche continent fort de 500 millions d’habitants. 0,2 % de la population, 0,2 % !

L’humanisme de demain est fécondé par des lucioles.

Jaurès, en juillet 1914, nous parlait d’utopie. De Gaulle, à Londres, nous parlait d’utopie. Le Conseil national de la Résistance, en 1944, nous parlait d’utopie.

Les gouvernements d’aujourd’hui nous parlent court terme et sécurité. Nécessaire, évidemment, mais guère suffisant face au monde qui vient...

Agir en son lieu, penser avec le monde, c’est aussi soutenir ces associations qui inventent l'humanisme de demain.

Pour soutenir SOS Méditerranée : http://www.sosmediterranee.fr/

1 Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L'Intraitable beauté du monde, adresse à Barack Obama, Galaade – auteur de vue, Institut du tout-monde, 2009.

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