"Agis dans ton lieu, pense avec le monde" - 2

Celui qui garde la frontière manque cruellement d’imagination... Nationalisme, voilà un mot bien souvent utilisé. Par les Empires. Par les petites nations aussi... Le même mot pour des situations pourtant si diverses ! N'est-il pas trop daté ce mot ? N'est-il pas venu le temps de la relation ?

Celui qui garde la frontière manque cruellement d’imagination...

Nation. C’est un joli mot, pourtant. Une nation, c’est toujours un « nous », un projet collectif, un destin partagé. Un commun. Relisons la conférence de Renan, si Breton et si Français à la fois, et ses formules souvent citées, « le plébiscite de tous les jours », « le riche leg de souvenirs », « le désir de vivre ensemble »… Une nation est une solidarité. Et c’est aussi un joli mot, solidarité.

Jadis le mot nation est utilisé pour des communautés ethniques, culturelles ou linguistiques. Nation vient du nascere latin, naître. La nation, c’est le lieu de l’origine et l’on parle alors, naturellement, de la nation bretonne. Depuis la Révolution, le mot, en France, désigne le corps politique. La Nation, c’est l’ensemble des citoyens. C’est une tension, une volonté, un élan. C’est l’Etat-nation. La nation politique.

Mais l’Etat-nation, si centralisateur pourtant, n’a jamais réussi à éradiquer toutes les différences et voilà que, poupées gigognes, certains entendent faire vivre les nations historiques, culturelles ou linguistiques, au sein de la nation politique. Les autonomistes corses se disent, se vivent, se veulent nationalistes.

La Corse est leur nation, ils sont nationalistes.

Le problème, et l’histoire tragique nous le démontre, vient que l’inimitié, voire la haine de l’autre est souvent le ferment de la solidarité des siens. Il n’y a pas d’identité sans altérité, et l’autre a souvent, dans l’histoire, pris les traits du rival, concurrent ou ennemi. La menace qui émerge permet de consolider les liens du groupe qui vibre face au danger. Naissent les suspicions, les ressentiments, les méfiances et parfois la haine. De proche en proche, la nation engendre un nationalisme repu de ses propres arrogances. Et tout change, quand sous le masque de la Nation apparaissent les figures et les grimaces des Empires.

Nationalisme corse.

Nationalisme des empires.

Un même mot. Que de différences cependant.

D’un côté, un nationalisme d’hégémonie qui conquiert et qui soumet ; de l’autre, le nationalisme des petites nations qui demandent simplement à vivre leurs singularités et qui résistent en tentant, peu ou prou, d’imaginer de nouveaux printemps sur le terreau de leur vieilles aventures. Nationalisme de conquête versus nationalisme de survie.

Les siècles passés nous apprennent combien les nationalismes de conquête nous mènent à Verdun. Combien les identités qui dans l’ardeur des grandes communions sont vécues comme étant uniques et pures nous conduisent à Auschwitz.

Ces nationalismes là sont à combattre, résolument, tant ils s’acharnent à creuser les fosses communes de notre humanité.

Mais les autres ? Les nationalismes des petites patries ? Ceux qui n’ont d’autres buts que de chanter les différences, des odes à la diversité ?

Le drame de cette histoire est que la langue française utilise le même mot pour deux réalités si différentes...

Si différentes et pourtant proches dans leurs origines, car tous les nationalistes, toujours, ont commencé par privilégier l’uni-dimensionnalité de leur identité. Comme ils ont, depuis le XIXe siècle, lié leur destin à la création – ou au rayonnement – d’un Etat.

Nations sans États, ils en souhaitent la création.

États-nations, ils souhaitent élargir leur influence, et se complaisent dans l’affirmation de sa grandeur.

Le nationalisme et l’indépendantisme marchent la main dans la main. La nation et l’État sont les deux côtés d’une même pièce. 

Complexité supplémentaire, le nationalisme catalan d’aujourd’hui comme le nationalisme corse tentent de s’extraire de la notion d’identité unique, si longtemps attachée à l’idée nationale, en affirmant un attachement européen que nul ne peut suspecter. Corse et Européen.

Le même mot, donc, pour le nationalisme étroit et si rance du F et pour la démarche d’autonomistes corses qui s’affirment nationalistes, au sein d’une République française qu’ils espèrent réformer, eux qui se vivent, pleinement, européens. Le même mot. Par défaut.

Identité unique des uns ; identités plurielles des autres.

Le temps n’est-il pas venu d’utiliser un autre nom pour qualifier l’attachement secret et si intense qui nous lie à une terre sans que cette affection ne nous aveugle et nous fasse oublier nos autres sentiments d’appartenance ?

Je suis Breton, passionnément. La Bretagne est mon pays. Mon chez moi. Ma terre. Je suis Breton, intimement. Mais je ne suis pas nationaliste. Le mot me fait peur. Il porte en lui des décennies de sang. Il porte en lui le fracas et le glaive.

Car si je suis Breton, je suis Français aussi, et Européen, profondément. Et face aux brûlures du monde, aux tempêtes qui se lèvent sur cette planète menacée, je suis humain, tout simplement, grain de sable dans l’immensité, lié à des milliards de contemporains par un fil invisible et ténu, la condition humaine, dignité et espérance en bandoulière.

Oui, je suis Français, de citoyenneté, de langue et de culture. C’est ainsi, c’est mon histoire. Et de Condorcet à Glissant, le Guadeloupéen, en passant par Hugo ou Jaurès, l’Occitan, cette France, ma France, celle des FFI, des FTP et du Conseil national de la Résistance, celle de Jean Zay et de Léo Lagrange, celle de l’émancipation et des Droits de l’Homme, elle n’a pas toujours eu les mains propres. Sous ses discours nationalistes qui se prétendaient porteurs de valeurs universelles, cette France, impériale et impérieuse, à grands coups de mépris et de racisme aussi, a ouvert bien des plaies. Pourquoi fallait-il effacer les traces de Bretagne, de Corse ou d’ailleurs pour entrer dans la maison commune ? Pourquoi clamer les libertés des Droits de l’Homme et rejeter les peuples conquis dans l’indigne statut de l’indigénat ? Pourquoi amputer chacun d’une part de lui-même ? La France nationaliste n’est pas ma France.

Je ne suis pas nationaliste. Ni Breton, ni Français. Le mot me fait peur, ce mot qui fleure trop le XIXe siècle et le sang et les déchirures et la mort qui rode sur un XXe siècle tombé dans les ravins de Craonne et qui jamais ne s’en relèvera.

N’est-il pas venu le temps de dépasser les rêves de ce siècle de feu qui a enfanté tant de cauchemars ?

Le temps du dépassement.

Oui, évidemment, nous avons besoin de commun partagé et de sacralité aussi.

Oui, c’était un joli mot, nation.

Mais les hommes l’ont taché à jamais du sang de leurs enfants.

En notre siècle de mouvements, en ce Tout-Monde qui est le nôtre, la nation est-elle toujours notre horizon ?

Non ! à la nation, préférer la relation.

Ce qu’Armand Robin expliquait si fortement :

« Je ne suis pas breton, français, letton, chinois, anglais

Je suis à la fois tout cela

Je suis homme universel et général du monde entier ».

La relation.

Le dialogue.

En soi.

Avec les autres. 

Et s’il fallait qualifier d’un mot, d’un seul, cette tension, ce dépassement, ne devrions-nous pas utiliser ce mot qui prononcé jadis conduisait derechef à l’échafaud ? Fédéraliste. Une France fédérale, dans une Europe fédérale. N’est-elle pas là l’utopie du XXIe siècle ? Un mot qui respecte les différences et qui néanmoins intègre dans un projet commun. Un mot poupée gigogne, adapté à nos identités plurielles et composites, pour être Breton, Français, Européen et humain, tout simplement.

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