Pour une République multiculturelle

Un jour récent, le 7 janvier, des djihadistes au cœur de la cité, et les journalistes dessinateurs de Charlie Hebdo qui tombent sous le feu de l'intolérance, de l'intégrisme, de la barbarie. Des policiers, aussi, et des juifs, encore et toujours, parce que juifs.

Un jour récent, le 7 janvier, des djihadistes au cœur de la cité, et les journalistes dessinateurs de Charlie Hebdo qui tombent sous le feu de l'intolérance, de l'intégrisme, de la barbarie. Des policiers, aussi, et des juifs, encore et toujours, parce que juifs.

Un jour récent, le 11 janvier, 4 millions de Français dans les rues, un peuple digne qui marche pour défendre des valeurs. La plus grande manifestation de l'Histoire contemporaine, ni plus, ni moins.

Que nous disent ces événements ?

Une première chose, si oubliée par nos sociétés développées : le tragique et l'espoir sont les deux ressorts majeurs de toute aventure humaine. La conscience du tragique de la condition humaine a été recouverte par le voile coloré du divertissement, du jeu, de la consommation et de l'égo à tout-va. Les guerres sont lointaines, les drames touchent d'autres pays, d'autres communautés, et si la mort est là, évidemment, elle est individuelle, familiale, proche certes, injuste souvent, mais naturalisée, intégrée. Le 7 janvier, soudain, le tragique refait irruption. La tragédie collective. Des dessinateurs, dont le très populaire Cabu, des policiers, abattus au sol ou d'une balle dans le dos, des juifs. L'inouïe violence de faits de guerre en plein Paris, l'uniforme militaire des djihadistes, le ciblage déterminé des victimes, les vidéos diffusées, construisent une dramaturgie bien plus intense que lors d'attentats sans visages qui frappent, à l'aveugle, les passants. Le tragique, donc, qui crée une sidération. Et chacun, le mercredi 7 janvier 2015, a vécu, groggy, cette extraordinaire irruption.

Les marches du 11 janvier sont la non moins extraordinaire réponse à cette irruption. Venus de loin, de très loin, les ressorts du vivre ensemble, de la citoyenneté, de la démocratie, les ressorts de l'aventure républicaine de la France, ont mobilisé près de 4 millions de participants. Ô certes, avec de nombreuses contradictions, et de bien nombreux désaccords entre tous les participants. Avec aussi bien des absents. Il n'empêche, l'essentiel est là : une émotion partagée, des valeurs communes à défendre, une forme d'espoir.

Les sociétés humaines conscientes du tragique ont toujours tenté de bâtir les réponses de l'espoir. Ayant perdu le tragique, nous avons glissé sur les pentes douces de l'indifférence et du divertissement. Ayant perdu le sens de l'avenir à conquérir, nous nous réfugions dans le quotidien, dans l'immédiateté, dans le présent permanent et le zapping qui donne le la. L'irruption de l'intolérable nous a relevé. Le tragique est là et l'avenir est à construire, autour du sens, des valeurs, des idées.

La plus importante des questions posées, dès lors, est de savoir si le 11-Janvier aura des lendemains. Nous sommes-nous levés le temps d'une émotion ou pour rebâtir un projet collectif, dans la longue durée ? Que veut dire cette expression, maintes fois employées par les médias et les principaux responsables politiiques : « l'union nationale » ? D'ailleurs, que veut dire aujourd'hui le mot « nation » si souvent utilisé quand tant de citoyens pourtant ne se reconnaissent plus dans ses valeurs ? Et que veut dire aujourd'hui le mot « République » quand tant de ses enfants en ont perdu le sens ?

La France vient de loin. Cahin-caha, son aventure parcourt les siècles. Il a pourtant fallu attendre le XIXe siècle pour voir l'émergence intime des Français, pour qu'une abstraction lointaine aux contours bien flous, un pouvoir, un roi, un concept, infuse en chacun de nos aïeux. On appelait cela la patrie et elle sortait alors du fatras de l'histoire. Oui « l'invention de la France », on l'oublie trop souvent, est très récente.

C'est par l'intime que l'on peut appréhender les chaos du monde. J'appartiens à un peuple, le peuple breton, qui a été intégré à cette grande aventure que l'on appelle la France, cette immense addition de différences, cette mosaïque de la diversité. Lors de la Révolution, d'après l'abbé Grégoire, seuls 15 départements maîtrisaient correctement la langue française... J'appartiens à un peuple que la République a voulu nier, en niant sa langue, ses traditions, son histoire pour mieux l'assimiler. Et naissait Bécassine, naissait les ploucs, mes grands-parents, tous les deux fruits du mépris et de la condescendance. Ce peuple, le peuple breton, a su mettre en place les paroles de son affirmation, et, contre la République parfois, il s'est affirmé, il s'est intégré, pleinement intégré, sans jamais être assimilé. Et c'est ainsi que nous sommes Français, Européens, humains, tout simplement, sans jamais oublier que nous sommes Bretons.

La France est née d'une mosaïque de peuples. Un formidable travail a été mené tout au long du XIXe siècle pour « faire les Français », pour « inventer » ce pays. Ce travail a comporté sa part de grandeurs et de drames, sa part de mépris aussi. Mais le fait est là, la France est née, avec, en son berceau, un problème qu'elle n'a jamais pu surmonter : elle est « une », la France, elle est  « indivisible », la France, et depuis deux siècles, elle persiste à confondre cette unité que personne ne conteste avec une recherche constante de l'uniformité. En France, l'unité, l'unicité, l'uniformité se confondent dans le roman national au risque de s'écarter des réalités vécues, au risque d'engendrer le ressentiment, la révolte, la contestation. On le sait en Bretagne, en Corse, au Pays Basque, on le sait en Alsace.

En quoi la reconnaissance de nos langues régionales, en 2015, en quoi le soutien affirmé par l'Etat à des pratiques culturelles singulières menacerait-il la République ? En quoi une régionalisation ambitieuse serait-elle un risque ? La République, notre République serait-elle si fragile qu'elle ne pourrait tolérer une réécriture de ce « roman national » ?

Ces réflexions enracinées dans le terreau d'une diversité hexagonale éclairent l'analyse de la tragédie du 7 janvier 2015 et de ses suites.

Car là encore, c'est le récit français qui est à reconstruire.

Un récit français qui enfin relierait, tisserait et mettrait en perspective une grande aventure collective quand certains sont aujourd'hui relégués dans les angles morts de l'histoire autant que dans les ghettos de nos villes. Le pacte républicain doit être refondé et réécrit. Non que ses valeurs soient, dans la sidération du 7 janvier, devenues obsolètes, mais au contraire parce que les 7 et 11 janvier nous obligent à en discuter les applications, tant la République ne parle pas, ne parle plus, à un grand nombre des siens. Pour certains, c'est l'exclusion, sociale et urbaine ; pour d'autres, en tant de territoires, le sentiment de déclassement. Exclusion des uns et déclassement des autres nourrissent la rancœur, la colère, le populisme. C'est l'idée même de République qui est touchée.

Liberté, Egalité, Fraternité ? Laïcité ? Tant de non-dits, tant de parodies, tant d'oublis sont commis en leurs noms.

La France, c'est la patrie des Droits de l'Homme. Le pays des Lumières, de la grande Révolution, le pays du 4-Août, le phare de la Liberté. Ce discours – performatif – gomme toute aspérité. Que pèsent face à cette grandeur là, les excès des conquêtes coloniales, les répressions parfois sanglantes, les polices politiques, et de Sétif, Guelma et Kherrata au 17 octobre 1961, les silences d'une histoire trop muette.

Liberté ? Quelle Liberté pour tous ces vaincus de la mémoire ? Pour être libre, il faut être soi, avant toute chose. Sans reconnaissance, les sentiments de déclassement et de honte mêlés finissent toujours par nourrir le ressentiment.

Egalité ? Les Algériens étaient de nationalité française, Français donc, mais sans être citoyens, indigènes qu'ils étaient. Statut intermédiaire aux couleurs du mépris. Pourtant, en 1914 comme en 1939, ils ont payé le prix du sang. Où est la reconnaissance, quand la France s'apparente à des devoirs non accompagnés de droits ?

Egalité, quand 5 millions de chômeurs de précaires ou de travailleurs pauvres se débattent face à  quotidien angoissant ?

Egalité quand tant de citoyens ne peuvent plus espérer en un avenir meilleur ? Quand l'idée même de l'avenir disparaît sous les contraintes du quotidien.

Fraternité ? Des foyers Sonacotra d'hier aux « quartiers » d'aujourd'hui, où se cache-t-elle, la Fraternité ? Les segmentations sociales et géographiques du pays, les espaces de relégations, les territoires de la deshérence sont tels que la France se morcèle sous nos yeux. Espaces de non-droits, dit-on. Est-ce encore la République ? De quelle fraternité parle-t-on quand tant de juifs quittent la France et que des musulmans craignent, à juste titre, cette islamophobie qui rampe, qui gangrène, qui ronge ? 

Laïcité ? La Loi de 1905, la grande Loi de séparation des Eglises et de l'Etat concerne les cultes alors présents en métropole, catholicisme, protestantismes (réformé ou luthérien), judaïsme. On sait que, de dérogations en dérogations, elle n'a pas été appliquée dans les colonies... Aujourd'hui, le paysage a changé et 5 millions de musulmans vivent en France métropolitaine. Où est la reconnaissance de ces évolutions sociétales majeures ? La commission Stasi, il y a quelques années, l'Observatoire de la laïcité, récemment, et de nombreuses personnalités ont fait des propositions qui sans toucher au socle des principes, tiennent compte de cette réalité nouvelle. Parmi d'autres mesures préconisées : le développement de l'enseignement – laïc – non des religions mais de leurs histoires ; la reconnaissance dans le calendrier national du Kippour et de l'Aïd, via un jour férié optionnel, qui ne seraient ni plus ni moins contraires à la laïcité que les jours fériés catholiques. De 1905 à 2015, le monde a changé, la France a changé.

Si l'on ne reconstruit pas un récit français, nourri de l'Histoire enfin regardée les yeux dans les yeux, nous laisserons vivre les conflits de la mémoire, les affrontements des communautés, qu'elles soient réelles ou fantasmées. Il ne s'agit pas de repentance ! Il s'agit d'un travail d'histoire et de pédagogie, de mise en commun de grandeurs et de drames. Il s'agit d'affronter ce passé qui ne passe pas parce qu'il n'est pas dit, parce qu'il n'est pas assumé. Il s'agit de le mettre en perspective et de dire que la France, pays des Droits de l'Homme, n'a pas toujours été à la hauteur de ses propres valeurs. Le temps est venu d'analyser enfin la colonisation – comme la décolonisation –, et d'en mesurer toutes les conséquences. De dire aussi que si les femmes, en France, ont obtenu si tardivement le droit de vote, c'est parce que leurs suffrages, disait-on, resteraient inféodé à l'Eglise catholique... Egalité ? Laïcité ?

Nous sommes en 2015. Pour beaucoup d'entre eux, les citoyens français de confession musulmane sont les héritiers de ce flot de l'histoire qui charrie grandeur et mépris.

Nous sommes en 2015. Cinq millions de chômeurs, de précaires, de travailleurs pauvres, de déclassés, invisibles si souvent, sans avenir, sont rejetés aux marges de notre République.

Nous sommes en 2015 et tout bouge sous nos yeux. Le lointain devient proche, par l'évolution des technologies, quand les images du monde entrent en flux continus dans nos salons, alors que le proche peut devenir lointain, quand les centres de nos villes ignorent « les cités », « les quartiers » de la relégation. Cette évolution du monde bouscule les questions identitaires. Nos racines, comme jamais, sont rhizomes, quand nos identités sont plurielles. Tisser le lien, encore et toujours, avec les altérités et refuser tous les communautarismes, les fermetures, les assignations à territoires, est notre horizon démocratique. Parmi les communautarismes qui rongent ce vivre ensemble, l'un est pernicieux et trop ignoré, alors que son influence est si lourde : le communautarisme des puissants, de l'entre-soi, des « élites », de cette connivence de la suffisance qui regroupent tant de grands élus, de grands médias, de grands patrons, coupés de la société, dans une bulle du confort et de l'irresponsabilité. Contre ce communautarisme là, aussi, il faut se battre, comme contre tous les communautarismes qui refusent les identités plurielles, qui prônent le groupe et le repli, la fermeture, la racine ou la référence unique.

Dans le même temps il faut se battre, tout autant, contre l'effacement des traces, des singularités, contre le déni de la diversité qu'imposent ceux qui souhaitent l'abandon d'une part de soi au profit de l'assimilation pure et simple à une République abstraite, désincarnée.

L'enjeu est simple : d'un côté, l'intégration ; de l'autre, le choix entre l'assimilation et le rejet, avec Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut, nourrisant l'extrême-droite et la droite extrême. Conflit idéologique majeur pour les temps à venir.

Pour la gauche, il faut bien sûr assurer la sécurité des citoyens, et les mesures prises, sans surenchère ni démesure, vont globalement dans ce sens. Il faut aussi et surtout rebâtir ce « nous » qui respecte et intègre. Et là, le chantier est immense.

La France est multiple et bigarrée. Chacun le sait. Il faut que la République une et indivisible accepte ce multiple, accepte le bigarré, accepte la diversité.

Une République de la diversité, c'est une République multiculturelle enfin assumée.

Refusons les injonctions à l'abandon d'une partie de soi. Nous sommes pluriels et le pluriel est notre chance.

Oui, le 11 janvier, nous étions Charlie, Français, Bretons, flics, juifs et musulmans. Mais il faut que ce rêve se prolonge et qu'un autre rêve devienne réalité.

Ce rêve, c'est aussi un combat : obtenir, un jour, une modification majeure de notre Constitution par l'ajoût d'un mot, d'une seul mot dans son article 1, son socle : « La France est une République indivisible, multiculturelle, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distiction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »

La France est multiculturelle de fait, mais non de droit. La France est multiculturelle mais sa République ne veut pas l'assumer pleinement. Il faut qu'elle le fasse et que, dans la foulée, elle reconnaisse les Droits culturels des Français dans la richesse de leur pluralité. L'égale dignité des personnes, face aux relents du passé et aux mépris du présent. L'égale dignité des cultures, face aux hiérarchies héritées. La France doit réécrire son grand roman national en tenant compte de cette diversité, sa richesse. Les pluriels sont si féconds.

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