Al-Sissi, imperator

 

                                                 ABDEL FATTAH AL-SISSI, RÉFORMATEUR DE L’ISLAM ?

Revenons un instant sur les propos du raïs égyptien diffusé par l’Agence Fides (1). La question n’étant bien sûr pas de savoir s’il est sincère mais surtout pourquoi début janvier (donc avant les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher), le président égyptien s'est lancé dans une telle diatribe. Et dans quel contexte, il s’y est risqué.

 « Le monde islamique ne peut être perçu comme ‘source d’angoisse, de danger, de mort et de destruction’ pour le reste de l’humanité et les guides religieux de l’islam doivent ‘sortir d’elles-mêmes’ et favoriser une ‘révolution religieuse’ pour éradiquer le fanatisme et le remplacer par une ‘vision plus illuminée du monde’. Dans le cas où ils n’agiraient pas ainsi, ils prendront  ‘devant Dieu’ la responsabilité d’avoir conduit la communauté islamique sur le chemin de la ruine.

Tels sont les rudes propos tenus par le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi dans une intervention tenue au début de l’année aux chercheurs et aux responsables religieux de l’Université al-Azhar (2) réunis avec les responsables du Ministère pour les affaires religieuses.

Dans son discours, le Président égyptien a pris pour cible ‘une pensée erronée’ – qu’il a opposé à l’islam authentique – fait d’un amas d’idées et de textes que ‘nous avons sacralisé au cours de ces dernières années’ et qui conduit l’ensemble de la communauté islamique ‘à se brouiller avec le monde entier’.

Selon le Chef de l’Etat égyptien, les processus déclenchés par la perversion islamiste doivent être bloqués.

‘Est-il possible que 1,6 milliards de personnes ne puissent jamais penser de pouvoir vivre que s’ils éliminent le reste des 7 milliards d’habitants du monde ? Ce n’est pas possible !’.

Le discours du Président égyptien a pris des tons de forte admonition, surtout à l’endroit des guides religieux du monde islamique : ‘Ce que je dis – a-t-il déclaré entre autre – vous ne pouvez pas le percevoir si vous demeurez enfermés à l’intérieur de cette mentalité. Vous devez sortir de vous-mêmes et observer cette manière de penser du dehors, pour l’éradiquer la remplacer par une vision plus illuminée du monde’.

Selon le Chef de l’Etat égyptien, il faut une ‘révolution religieuse’ et les imams et les muftis sont ‘responsables devant Dieu’ des choix qui détermineront l’avenir de l’ensemble de la communauté islamique. ‘Le monde entier attend actuellement votre prochain geste parce que l’Umma (l’ensemble des croyants musulmans NDLR) est lacérée, qu’elle est détruite et qu’elle se perd à cause de l’œuvre de vos propres mains’ ».

Aujourd’hui l’Égypte est bien en peine pour retrouver un statut de grande puissance régionale, celui même que lui disputent la Turquie, l'Arabie saoudite et l'Iran. Depuis un éphémère printemps arabe égyptien et sa double confiscation – d’abord par les Frères musulmans, ensuite par les Forces armées (3) –, elle est redevenue une dictature (4).

Cette situation fait le bonheur des monarchies du Golfe toujours inquiètes d’un risque de contagion de la démocratie sur leur propre territoire. Elle indiffère les puissance occidentales qui savent composer avec les dictatures dès lors qu’elles ne mettent pas en cause leur suprématie économique.

Quant à Israël, mieux vaut un régime qui s’inscrit dans la continuité des accords de Camp David qu’une démocratie qui permettrait au peuple égyptien d’exprimer ses réticences, voire sa désapprobation d’une entente préjudiciable aux Palestiniens (5).

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes si ces mêmes monarchies du Golfe, jouant les apprenties sorcières, n’avaient abondamment subventionné les mouvements jihadistes avec les conséquences que l’on mesure chaque jour. Et si les États-Unis n’avaient pas cru nécessaires d’aider les premiers pas d’Al-Qaeda en Afghanistan et ainsi permettre à ce cancer de développer ses redoutables métastases.

Tout serait donc parfait si, depuis la première puis la seconde guerre d’Irak, les Bush père et fils, avides de pétrole, n’avaient pas d’abord déstabiliser le régime de Sadam Hussein avant de l’éradiquer en se gardant bien d’organiser le procès de son dirigeant. Et, pour parachever la traditionnelle et désastreuse politique de la canonnière des Occidentaux, il faut ajouter l’intervention en Libye – avec, de nouveau, la mise à mort du tyran sans procès (6).

Donc, si tout n’est pas parfait quels sont les problèmes qui ont nécessité que al-Sissi soit si incisif dans son admonestation ?

Élaborons quelques hypothèses ?

La première et la plus évidente repose sur la nécessité de peser de toute son autorité pour que les Égyptiens sunnites ne soient ni tentés de rejoindre les jihadistes (Daech en particulier), ni de constituer une « cinquième colonne » comme ce fut le cas en Irak, ni même de les soutenir de quelle que manière que ce soit.

Rude affaire dans un pays où 40% des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. On se souvient que l’adhésion aux théories des Frères musulmans s’est constituée et étendue dès lors que les « politiques d’ajustement » demandées par le FMI et la Banque mondiale – et qui ont conduit à l’affaiblissement ou à la disparition des services publics – ont provoqué en Égypte les mêmes ravages sociaux et humanitaires que celles que le FMI, la Commission européenne et la BCE ont imposé à la Grèce.

Le néo-libéralisme est une idéologie létale pour les humains et mortifère pour la démocratie.

L’unité nationale non exempte de dérapages extrémistes (ainsi que ce fut le cas avec les paysans pauvres de la Haute-Égypte) se joue aussi dans une mise en demeure des docteurs de la foi afin qu'ils apportent une « vision plus illuminée du monde », c’est à dire plus « libérale » envers les autres religions – les coptes (7,5 millions d’habitants) représentent 10% de la population égyptienne. D’ailleurs, al-Sissi pour affirmer cette cohérence n’a pas hésité à faire une visite impromptue à la cathédrale copte Saint-Marc du Caire en pleine messe de Noël. Une première.

La nouvelle constitution, en cours de réécriture par un comité de 50 personnes, sera soumise à un référendum avant la fin de l'année. Elle promet de garantir plus de droits aux minorités (chiites, bahaïs, chrétiens, Juifs, Amazighs (Berbères), Nubiens…).

La deuxième hypothèse que l’on peut avancer, c’est bien évidemment la place prise par l’Iran chiite, l’une des puissances rivales de l’Égypte au Moyen-Orient. Avec ses déclarations, al-Sissi entend sonner le réveil du sunnisme. Tout en mesurant combien ses paroles peuvent heurter l’Arabie wahhabite, l’un de ses bailleurs de fonds, favorable au rigorisme théologique le plus absolu.

L’Iran est devenu omniprésente et plus seulement en soutenant des groupes d’opposition chiites à des régimes sunnites – ainsi que ce fut le cas si longtemps en Irak. – ou en contribuant de façon décisive à la création d’une milice et d’un parti d’importance – comme avec le Hezbollah libanais.Elle a pris la main dans la région et réactive la vieille crainte de la constitution d’un « arc chiite » transnational (des chiites duodécimains et d’autres zaïdistes vivent en Arabie saoudite et représentent 10 à 15% de la population, soit environ 2 millions de personnes. L'islam chiite est religion d'État au Royaume de Bahreïn. Au Qatar , au Koweit, dans les Émirats arabes unis, les chiites constituent de très fortes minorités).

Comme le souligne Pierre-Jean Luizard (in La Question irakienne. Fayard), l’Iran se veut l’État de tous les musulmans chiites et, même si dans la réalité les choses sont plus complexes, il n’en demeure pas moins que sa force d’attraction est incontestable. Attraction qui s’exerce tant sur les chiites du Moyen-Orient que sur les Kurdes d’Irak (en particulier sur les troupes de l’UPK de Talabani) dès lors qu’ils s’opposent à un gouvernement sunnite centralisateur et non respectueux de leur identité.

Enfin, par une déclaration sans ambiguïté, après les attentats du 11 septembre 2001, Téhéran a dénoncé le terrorisme comme « contraire à l’islam ».

Ce qui accroît sa légitimité dans son combat contre les intégristes, les salafistes et surtout les jihadistes de Daech ou des surgeons d’Al-Qaeda.

Aujourd’hui, les pasdarans et les Gardiens de la Révolution iraniens ainsi que les nombreuses milices chiites irakiennes sont une carte maîtresse pour une intervention militaire sur le terrain contre l’État islamique. On le voit avec l'assaut sur Tikrit où le général iranien Qassem Soleimani, commandant de la force al-Qods, l’unité des pasdarans chargée des opérations à l’étranger, joue un rôle déterminant.

De fait, la République islamique d’Iran qui arme, entraîne et active ces milices, n’est plus depuis longtemps l’un des protagonistes de "l’axe du mal". Nécessité faisant loi, le rapprochement américano-iranien ne peut plus être traité de billevesée comme ce fut longtemps le cas par des observateurs incrédules.

Dans le Journal Le Point, Armin Arefi a écrit en décembre 2014 :

 « L'échec des négociations sur le nucléaire iranien n'a pas eu raison de l'inexorable rapprochement entre la République islamique et les États-Unis. Au contraire, le Pentagone a révélé mardi que des avions de chasse iraniens avaient lancé des frappes dans l'est de l'Irak contre l'organisation État islamique (EI).

(…)

Si ces raids étaient confirmés, l'Iran deviendrait alors le 13ème pays à frapper l'organisation jihadiste en Irak ou en Syrie (…) Problème, la République islamique ne fait pas partie de la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis en septembre, notamment en raison du refus de l'Arabie saoudite, son grand rival régional sunnite, de voir l’Iran chiite combattre dans le camp occidental.

Ainsi, le Pentagone a pris soin de rappeler qu’il n’y avait aucune collaboration entre Washington et Téhéran. ‘Rien n'a changé concernant notre politique selon laquelle nous ne coordonnons pas nos activités avec les Iraniens’, a souligné le contre-amiral John Kirby.

(…)

Des explications qui ne convainquent guère. Le centre de commandement aérien américain, basé au Qatar, est autrement mieux équipé que l’Irak pour détecter ce genre d'intrusion aérienne. Et malgré leurs démentis, il fait peu de doute que les Américains auraient pu empêcher ces raids s’ils l'avaient souhaité. De la même manière, les Iraniens ne se seraient pas laissé aller à mener de telles opérations sans garantie de ne pas se faire abattre.

(…)

Car si les jihadistes de l’EI commencent à perdre du terrain en Irak, ils sont loin d'être défaits. (…) Farouchement anti-chiite, mais également anti-occidentaux, les combattants du groupe État islamique ont réussi la prouesse de réunir les deux meilleurs ennemis de la planète – l’Iran et les États-Unis – dans le même camp ‘antiterroriste’.

(…)

De fait, si l'opération militaire est une ‘coalition internationale’, en ce qui concerne les forces non irakiennes, ce sont bien les Américains qui mènent les débats dans les airs, et les Iraniens, au sol. Encore profondément méfiants l'un vis-à-vis de l'autre, les deux parties ont eu l'occasion d'évoquer le dossier irakien lors de multiples rencontres bilatérales en marge des pourparlers sur le nucléaire iranien. Pour Washington, il est impensable de laisser prospérer au coeur du Moyen-Orient un ‘Djihadistan’ ennemi des minorités chrétiennes et yézidies, mais aussi des monarchies du Golfe qu'il menace directement, d'autant que nombre de ses combattants sont étrangers et pourraient frapper l'Occident à leur retour.

 À Téhéran, il est autrement plus inconcevable de voir son allié chiite irakien tomber dans l'escarcelle des jihadistes sunnites, qui plus est à sa frontière. Le même scénario a déjà été appliqué en Syrie, où le général iranien Qassem Souleimani s’est rendu dès 2011 pour sauver le régime alaouite (branche issue du chiisme, NDLR) de Bachar el-Assad de la révolte, tout d'abord populaire, qui l’ébranlait. Ironie du sort, trois ans plus tard, ce sont les États-Unis qui frappent l'EI en Syrie, avec la bénédiction de la République islamique. »

Tout en laissant au journaliste le soin d’assumer un vocabulaire qui paraît bien simplificateur (« deux meilleurs ennemis de la planète » – que dire alors de l’Inde et du Pakistan, des deux Corées, etc. ?), on constate à travers son article que les relations se sont déjà modifiées et que, pour des raisons de considérations géopolitiques, inévitablement elles vont continuer dans cette voie.

Afin de faire bonne mesure, ajoutons à tout ça, les derniers soubresauts du Yémen.

Avec la bénédiction de Téhéran, la milice chiite Ansar Allah, dirigée par Abdel Malek al-Houthi a pris possession de la capitale Sanaa. Ce qui, par un effet de bascule, a eu pour effet de renforcer, s’il en était besoin, Al-Qaeda dans la péninsule arabique (Aqpa).

Du point de vue de l’Égypte la situation est doublement préoccupante : dans ce pays à l’instabilité proverbiale, l’adversaire chiite a marqué encore un point et le jihadisme en a marqué un autre.

Et au-delà, le réformisme musulman est en marche à petit pas du côté de l’Iran et non pas des monarchies sunnites qui, comme l’Arabie saoudite possède une constitution n’ayant pas d’autonomie par rapport au droit divin et n’entend pas en changer – article premier : le Coran et la Sunna sont la « Constitution substantielle ».

Sans que les mollahs iraniens soient eux-mêmes sortis d’une telle approche du droit, à Téhéran, se sont multipliées les déclarations visant à dissocier le pouvoir temporel du pouvoir spirituel, c’est à dire de procéder à un retour aux principes du chiisme d'avant Khomeiny. Entre « réformistes « et « conservateurs » un combat à fleuret moucheté mais décisif est donc engagé.

L'Iran ne peut avoir la jeunesse la mieux éduquée du Moyen-Orient et piétiner en permanence ses exigences de liberté. De plus, l’importante fuite des cerveaux est une réalité déplorable pour le gouvernement et le régime.

Comme Etudes et Réflexions sur le Monde Iranien le souligne, Mohsen Kadivar, théologien chiite respecté, a depuis longtemps pointé que « l’imposition des lois de la Charia, loin de ramener les musulmans dans les mosquées, les en détourne.

Un des nombreux paradoxes de l’actuel Iran réside dans ce fait : depuis que l’islam règle la sphère du politique, on se détourne de la religion. On n’a plus peur de la punition de Dieu, seulement de celle d’un Etat très répressif.

Jamais les mosquées n’auront été si peu fréquentées en Iran que depuis l’instauration de la République islamique. Autre manifestation du détournement populaire du religieux : une population zoroastrienne qui enfle étrangement (alors que les conversions de l’islam à une autre religion sont strictement interdites), la seule d’ailleurs, puisque toutes les autres communautés voient le nombre de leur membres décroître du fait de départs, ou de persécutions. En diaspora aussi, les Iraniens, par dégoût des règles religieuses qui ont été imposées par leur pays d’origine, tombent dans un athéisme qui frôle l’intolérance, ou encore, cachent qu’ils n’arrivent pas à ne plus croire en Dieu, tout en revendiquant leur totale rupture avec tout ce qui relève des règles, de la pratique, de la tradition musulmane. »

Pour des sunnites comme al-Sissi, il s’agit donc tout autant de craindre une domination politique et militaire de l’Iran qu’un risque d'attraction idéologique. Devant ce risque, le raïs n’a d’autre choix que d'engager un débat théologique interne au sunnisme.

L’enjeu de la modernité se joue donc entre les deux branches de l’islam. Le sunnisme (85% des croyants) ne peut laisser au chiisme (15%) le privilège de la sécularisation de celui-ci.

La troisième hypothèse de la raison de cette admonestation repose sur l’incontournable place prise par les Kurdes syriens après la libération de Kobanê, victoire militaire et hautement symbolique.

Le problème que posent ces Kurdes à al-Sissi (dont le discours a été tenu avant la libération de la ville du Rojava) comme au Président Erdogan de Turquie (et plus généralement à toutes les théocraties et dictatures de la région), c’est le mauvais exemple qu’ils donnent en matière de démocratie, de laïcité, de place des femmes dans la société. 

Pour al-Sissi la suprématie culturelle (au sens gramscien) devient dès lors au moins aussi importante que ses capacités militaires à pilonner Daech et consorts proches de sa frontière avec la Libye. Ce qu’il semble déterminé à faire.

L’occasion lui en a été donnée avec l’exécution de 21 chrétiens coptes après que leurs bourreaux aient déclaré : «Aujourd'hui, nous sommes au sud de Rome, sur la terre musulmane de la Libye (...), cette mer dans laquelle vous avez caché le corps du cheikh Oussama ben Laden, nous jurons devant Allah que nous allons la mêler à votre sang.»

Sans attendre la livraison des avions Rafales (7) qui selon certains experts ne seraient pas les plus adaptés à la lutte contre les terroristes, le génaral a donc décidé de frapper fort. Il a fait bombarder Derna, sur la côte cyrénaïque, siège de l’État islamique en Libye.

L’Égypte faisant partie des 10 plus grandes puissances aériennes mondiales avec des avions de haute technologie allant du Mig-35 russe au F-16 block 52 américain, a les moyens de ce genre d'opération. De plus, elle dispose depuis le début de l’année 2014 de 1100 avions de combat dont 245 hélicoptères armés, ce qui en fait, en nombre, la plus importante force aérienne de l’Afrique et du Moyen- Orient.

Enfin, dernière source d'inquiétude, l’Égypte a, sur son propre territoire, une redoutable épine dans le pied : la zone de non-droit que constitue le Sinaï.

Comme en témoignent L’Express.fr et l’AFP, relatant, le 30 janvier 2015, « l’échec du pouvoir égyptien dans le Sinaï. Trente personnes, en majorité des soldats, ont péri jeudi dans des attaques conduites par la branche égyptienne du groupe Etat islamique (EI), Ansar Beït al-Maqdess.

Puis, ce vendredi, de nouveaux heurts entre armée et jihadistes ont encore tué deux enfants.

La vaste campagne lancée il y a plus d'un an dans le nord du Sinaï pour enrayer l'insurrection jihadiste n'a pas réussi à stopper les attentats spectaculaires contre les forces de l'ordre, régulièrement visées depuis que l'armée a destitué le président islamiste Mohamed Morsi en juillet 2013.

 (…)

Fin octobre, 30 soldats sont morts près d'Al-Arich dans une attaque spectaculaire visant un campement militaire, un assaut revendiqué par Ansar Beït al-Maqdess.

Après cet attentat, le plus meurtrier depuis des années, les autorités avaient décrété un état d'urgence sur un périmètre du nord du Sinaï allant d’Al-Arich à Rafah. Cet état d'urgence, qui s'accompagne d'un couvre-feu sévère, a été récemment prolongé pour trois mois. »

Mais le Sinaï n’est pas une zone de non-droit uniquement pour les jihadistes, elle l’est devenue aussi pour des Bédouins de la tribu des Sawarka qui, afin d’obtenir une rançon de leur famille, se livrent à des tortures d’une cruauté sans nom sur des jeunes Érythréens.

Depuis 2009, environ 50.000 Erythréens ont été retenus prisonniers dans le désert du Sinaï. Fuyant la dictature, ils sont enlevés à la sortie de leur pays puis déportés à 3.000 kilomètres dans ce désert coincé entre l’Egypte et Israël. Enchaînés les uns aux autres, ils sont alors torturés quotidiennement afin de pousser leurs familles à payer une rançon atteignant jusqu’à 50.000 dollars. Ceux qui n’y parviennent pas ou qui ne survivent pas aux sévices qu’ils subissent sont jetés dans des fosses communes. 

La journaliste Cécile Allegra, avec sa consoeur Delphine Deloget, a enquêté sur ces drames.

RFI : Comment expliquer le développement de ce trafic dans le Sinaï notamment, en particulier le fait que le Sinaï, ce désert entre l’Egypte et Israël, est une zone totalement abandonnée. D’ailleurs les trafiquants le disent...

 Cécile Allegra : Les deux tortionnaires nous ont dit : « vous comprenez, ici c’est un no man’s land. On a fait de nous une zone tampon, puis on nous a dit, on vous donne une maison, on vous donne un bout de désert et vous vous débrouillez. Vous vivez là. Comment voulez-vous qu’on survive ? On fait ce qu’on peut, donc on fait du trafic, donc du trafic d’êtres humains comme on pourrait faire du trafic de lait concentré, ou du trafic d’armes, de drogue. On fait ce type de trafic parce qu’on n’a pas le choix ».

 RFI : Et que fait le gouvernement égyptien dans cette affaire ?

 Cécile Allegra : Absolument rien. Le gouvernement égyptien a une position très fautive dans cette histoire puisque les trafiquants franchissent la frontière égyptienne comme ils veulent et en versant moult bakchichs. En plus de cela, dans le Sinaï, l’Etat égyptien n’a jamais mené aucune opération de recherche de déportés. Et pour finir, une fois que les rescapés du Sinaï sont relâchés et qu’ils arrivent pour certains par miracle jusqu’au Caire, au Caire ils ont une vie extrêmement dure. Personne ne vient à leur secours. Il y a un fort racisme envers les Erythréens.

Ainsi qu’on peut le constater pour le général al-Sissi de nombreux fronts sont ouverts.

Il ne suffira donc pas de déclarer aux autorités  sunnites que le « monde entier attend actuellement votre prochain geste », ni d’acheter des avions à crédit, ni d’accroître la répression sur ses opposants pour colmater toutes les brèches et pour que l’Égypte redevienne un haut lieu de de civilisation.

Notes

(1) L'Agence Fides est l'organe d'information des Œuvres pontificales missionnaires du Vatican et tient son siège au palais di Propaganda Fide, au Vatican.

.(2) L'université al-Azhar (ou "La Splendide") a été fondée au Caire après la construction de la mosquée en 969 selon le calendrier chrétien (358 selon le calendrier musulman). Trois ans et demi après sa construction, la mosquée commence à jouer son rôle dans la diffusion et l’enseignement des sciences islamiques. Elle prétend porter le titre de la plus haute autorité de l'islam sunnite et forme la plupart des muftis du Moyen-Orient.

(3) Depuis les accords de Camp David en 1978, l’armée égyptienne reçoit chaque année des États-Unis une aide évaluée en 2013 à 1,3 milliards de dollars. Selon le Congrès américain, l’importance du soutien américain est tel qu’il couvre près de 80% des dépenses d’équipement de l’armée égyptienne et près du tiers de son budget. Il comprend également la formation dans les écoles militaires américaines de centaines d'officiers égyptiens chaque année et la production sous licence de chars M1A1 Abrams en Égypte depuis 1988. Le Caire compte se doter de 1 200 chars de ce type.

Depuis 1980, Le Caire par ailleurs a reçu livraison de plus de 220 chasseurs F-16, un énorme succès à l’exportation, faisant de l’Égypte le plus gros opérateur de ce type d'appareils derrière les États-Unis, Israël et la Turquie.

Ce soutien est destiné à ancrer l’Égypte dans la paix avec Israël et à faire du Caire un pivot de la politique arabe des États-Unis, tout en garantissant les droits de passage pour les navires de l'US Navy dans le stratégique canal de Suez.

On aura compris que le gouvernement américain verse de l’argent (celle du contribuable) à l’Égypte pour qu’elle se dote de matériel de guerre américain (produit par des sociétés privées). C’est sans doute ce que l’on appelle « la concurrence libre et non faussée ». 

(4) Selon Médiapart  : « Plus d’un an après le coup d’état militaire du 3 juillet 2013 conduit par le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, ‘élu ‘ président fin mai 2014 avec 96,9% des voix, un bilan s’impose. Depuis son accession au pouvoir, celui qui devait pacifier et rétablir la situation socio-économique de l’Égypte a précipité son peuple dans un destin grotesque et funeste.

Sur le plan sécuritaire et selon les bilans, de 1400 à 2500 personnes ont été tuées dont la plupart sont des manifestants favorables au rétablissement du gouvernement élu démocratiquement de Mohammed Morsi. S’ajoutent à ces victimes près de 20 000 arrestations, plus de 1000 condamnations à mort prononcées dont 200 confirmées et 800 commuées en condamnations à perpétuité. Ces procès de masse ont été expéditifs (529 puis 683 condamnations à mort annoncées en quelques minutes) et menés dans un mépris total des droits élémentaires de la défense qui souligne avec ironie l’illégalité du coup d’état militaire. Pour parachever le tout, le pouvoir militaire a déclaré « organisation terroriste » le mouvement des Frères Musulmans et fait interdire le Mouvement du 6 avril, principal groupe de la jeunesse opposé au président Moubarak en 2011 et à Al-Sissi aujourd’hui. Citons pour finir le sort des journalistes de la chaîne Al Jazeera qui ont été condamnés sans motif à sept et onze ans de prison. Malgré ce déploiement inédit de violence et d’injustice, les manifestations contre le pouvoir militaire continuent de paralyser un pays plus clivé que jamais. »

(5) Le premier accord concernait la conclusion d’un traité de paix entre les deux pays (il a été signé le 26 mars 1979 à Washington) et a permis à l’Egypte de récupérer le Sinaï en 1982. Le deuxième a fixé un cadre de la paix au Proche-Orient confiant le sort de la Cisjordanie et de Gaza à des négociations égypto-israélo-jordano-palestiniennes devant déboucher sur une autonomie transitoire… Il n'a jamais été appliqué.

(6) La prolifération des "morts subites" (des assassinats, si les mots ont un sens) des anciens protégés de l’Occident – Sadam Hussein, Mouammar Kadhafi, Oussama Ben Laden – devrait inquiéter Bachar el-Assad car, lui aussi, a évidemment des révélations à faire sur les turpitudes conduites de concert depuis des années par la France, les États-Unis, lla Grande-Bretagne… et des états arabes. Ne serait-ce que sur la mort de son confrère Kadhafi dans laquelle il semble avoir trempée.

France 24 a mené l’enquête à ce sujet et reprend des déclarations de différents journaux.

Selon eux, « Mouammar Kadhafi aurait été tué par un agent secret français. C'est ce qu'affirme le quotidien italien Corriere della Sera. (…) Dans le quotidien britannique Daily Telegraph, Rami el-Obeidi, l’ancien responsable des relations avec les agences de renseignement étrangères pour le Conseil national de transition, affirme sans détour que ‘les services secrets français ont joué un rôle direct dans la mort de Kadhafi’.

(…)

Rami el-Obeidi rapporte également dans le journal britannique que le colonel Kadhafi aurait été localisé à Syrte par les services secrets français grâce à son téléphone satellite Iridium. Ce serait le régime syrien qui leur aurait donné le numéro de portable du dirigeant libyen. Il aurait ensuite été intercepté par ses communications avec des proches, réfugiés en Syrie.

(…)

Bachar al-Assad aurait trahi le dirigeant libyen dans le simple but de tirer son épingle du jeu sur la scène internationale, estime Rami el-Obeidi. ‘En échange de cette information, Assad a obtenu la promesse d’une grâce de la part des Français et moins de pression politique sur le régime - et c’est ce qui s’est passé’, poursuit El-Obeidi.

(…)

Selon le Corriere della Sera, la France avait tout intérêt à mener l’opération car l’ancien président français Nicolas Sarkozy souhaitait faire taire le général Kadhafi, qui avait ouvertement menacé d’en dire plus sur le versement d'une importante somme d'argent pour financer sa campagne électorale présidentielle de 2007. ‘Sarkozy avait toutes les raisons de se débarrasser du colonel aussi vite que possible’, affirme des diplomates occidentaux cités par le quotidien italien

(8) Évalué à 5,2 milliards d’euros, le contrat passé  entre la France et l’Égypte comprend la vente de 24 Rafale par Dassault Aviation, celle d’une frégate multimission Fremm, fabriquée par DCNS et la vente de missiles air-air Mica et de croisière Scalp, produits par MBDA.

À ces contrats principaux s’en ajoutent deux autres : l’un avec Sagem, pour les missiles air-sol 2ASM, l’autre avec Lacroix, concernant les systèmes de leurre du Rafale.

Pour financer ces achats, l’Égypte a conçu un montage mêlant ses ressources propres qui sont en fait une aide financière de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis pour plus de 50 % du montant, et un emprunt, souscrit auprès d’un pool de banques françaises (la Coface), pour le restant. La France, garantira 100 % de l’emprunt bancaire à des taux acceptables, similaires à ceux pratiqués pour un pays européen.

En contrepartie, « Le gouvernement a subitement décidé de couper les subventions sans penser à ses conséquences désastreuses dans les classes les plus pauvres », soutient Dalia Moussa du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux.

 

 

 

     

                                                    

                                   

 

 

                                  

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