Premier procès de communistes matérialistes,  sept ans avant la révolution de 1848.

L'humanitaire (1841) Naissance d'une presse anarchiste ?

Depuis l’échec de Blanqui et de Barbès en 1839, la révolution, impuissante dans la rue,  a surgi dans la presse.

1840 : dix ans du règne de Louis-Philippe, dix ans de bancocratie. Le mot est de Proudhon, jeune typographe inconnu, qui a produit un véritable choc éditorial : Qu’est-ce que la propriété ? Beau fracas idéologique avec cette ravageuse formule : « la propriété, c’est le vol ». Cabet, ancien procureur proscrit, ancien député, a publié anonymement Voyage en Icarie qui sera un moment la Bible des communistes. Louis Blanc, jeune journaliste pauvre, provoque avec L’Organisation du travail, un succès de librairie inespéré qui sera réédité neuf fois en dix ans, œuvre socialiste et républicaine par excellence pour des décennies.

1841, un an après le premier banquet communiste de Belleville, paraît L’Humanitaire, un journal qu’on prétend communiste mais qui est condamné par tous les périodiques communistes. Bien avant Marx, quelques philosophes des faubourgs veulent fonder une science sociale, débarrassée de toute convention bourgeoise, purifiée de tout préjugé, émancipée de toute morale religieuse. Franchement matérialiste et même anarchiste, ce journal qui fit scandale par l’audace de ses doctrines, est un témoin original de la formation d’idéologies radicales, sous la Monarchie de Juillet. Max Nettlau le considérait comme le premier organe communiste libertaire et l’unique en France pour quarante ans encore, mais les acteurs de cette aventure scandaleuse ont été peu étudiés.

Gabriel Charavay, le gérant de L’Humanitaire, a été bonnetier, puis commis de librairie. Journaliste débutant mais sans influence à Paris selon Cabet, provincial de 23 ans, complètement inconnu, c'est-à-dire personne. Jean Joseph May, 25 ans, rédacteur en exil mais un dirigeant, était déjà connu de la justice. Fils de modestes cultivateurs, il avait publié un Traité de la culture de la pomme de terre, avant d’être condamné pour détention de poudre et de munitions de guerre. Contrairement à Marx, leur contemporain né dans un milieu cultivé, les rédacteurs et abonnés étaient des gens modestes, d’origine et de situation modestes. Artisans, ouvriers ou boutiquiers du vieux Paris, mais aussi des libres penseurs. Leur style n’était pas aussi fortement musclé que celui de Proudhon, d’ailleurs souhaitaient-ils choquer ? Dans cette affaire environ vingt hommes furent inquiétés. Arrivés dans le vieux Paris, depuis quelques mois, quelques années parfois. Des déracinés.

 Alors pourquoi la prise de parole d’ouvriers inconnus a-t-elle ainsi chahuté les mentalités, sept ans avant la révolution de 1848 ? Que pouvons-nous comprendre de la condamnation quasiment unanime de ce modeste mensuel dont les moyens étaient très limités ?

La diversité des feuilles communistes, vers 1840, est sans doute l’expression de la grande variété d’expériences, de personnalités décidées à changer l’ordre social. De la révolution de juillet, disait Cormenin en 1832, est née la souveraineté du peuple, et de la souveraineté du peuple, le suffrage universel. Dans son Discours à l’association de la presse, il avait traduit un sentiment républicain qui sera de plus en plus partagé, mais aussi de plus en plus combattu. Après les Trois Glorieuses, la liberté d’opinion qui semblait garantie par la Charte, conduira de nombreux publicistes devant les tribunaux. En 1834, Cormenin lancera dans une lettre sur la liberté de la presse, cet avertissement : On persécute aujourd’hui le National, demain ce sera vous. Cormenin n’était pas un exalté des barricades. Député, ancien Maître des requêtes, officier de la légion d’honneur, conscience aiguë du Droit, il fut sans doute un exemple, force d’encouragement pour de jeunes avocats, comme Celliez, Rivierre ou Madier de Montjau qui ont été les rares défenseurs de ces ouvriers engagés. Max Nettlau n’exagère pas lorsqu’il dénonce la persécution de quelques communistes qui publiaient un périodique, au ton modéré mais résolu, sans acrimonie, et rédigé avec soin.

Deux ans d’emprisonnement en forteresse à Doullens pour Gabriel Charavay. Pour quels délits ? Fait partie d’une association illicite composée de plus de vingt personnes et déguisée à l’aide d’un journal dit l’Humanitaire, fondé dans le dessin de faciliter à des époques rapprochées et déterminées, et de cacher en même temps les réunions des communistes, dans un but évident de désordre et d’anarchie. Pourquoi employer une répression aussi brutale quand un homme veut écrire, être journaliste et collectionner des livres ? En quoi son délit était-il plus grave que celui de May, condamné en mai 1840, à un an d’emprisonnement pour détention de poudre et de munitions de guerre, aussi grave que celui de Benjamin Flotte, condamné à 2 ans, en avril 1840, pour fabrication et détention d’armes et de munitions de guerre ?

D’ailleurs quel était le Droit de cette justice ? La justice est-elle possible quand un communiste égalitaire est jugé par de riches propriétaires ? Des propriétaires qui avaient le privilège d’être électeurs, d’être élus, et qui reprochaient à des déshérités de ne pas avoir les mêmes idées, les mêmes rêves qu’eux. Le bonnetier Dauvergne, qui n’eut jamais rien, et Croissant, cet avocat du roi qui vécut toujours dans un agréable confort bourgeois, comment auraient-ils pu comprendre l’égalité, la liberté, la fraternité de la même façon ; pouvaient-ils défendre les valeurs de 1789 pour les mêmes raisons ? Philosophes des faubourgs, publicistes interdits, ces apprentis journalistes ont payé cher l’aveu de leur incrédulité, de leur rêve naïf d’une humanité sans croyances ni préjugés, enfin pacifiée.

De La Hodde, l’indicateur de la Préfecture de police, a salué, à sa manière, la mémoire de l’un d’eux : Jean Joseph May, qui est mort - le Dieu de la communauté garde son âme ! - n'était pas un homme ordinaire, puisque M. Proudhon a daigné lui prendre ses idées. Le fameux système du gouvernement anarchique, c'est-à-dire du gouvernement sans gouverneurs ni gouvernés, n'est ni plus ni moins que la propriété de feu M. May. Jean Joseph May n’a trouvé ni temps, ni tranquillité pour développer son œuvre. Persécuté par la police de Guizot, exclu de la communauté des penseurs autorisés, il est mort à Toulon (Var) le 9 novembre 1844, à l’âge de vingt-huit ans.

 L'humanitaire (1841) Naissance d'une presse anarchiste ? Essai de Jean-Michel Paris, L’Harmattan, 2014.

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