Manifestations et écologie (chronique légèrement décalée)

Les manifestations ne sont pas des résistances. On n’a vu jamais autant de monde dans les rues que lorsque Bush a annoncé la guerre d’Irak en mars 2003…

« Not in my name » pouvait-on lire sur des banderoles dans toutes les capitales de la planète. « La plus grande manifestation de l’histoire contre la guerre », a-t-on pu écrire. En tout cas la plus auto-médiatisée… et la plus auto-leurrée. Les opérations militaires ont été lancées quelques jours après.

Illusionnés par leur nombre, des millions de manifestants se sont révélés n’avoir aucune influence. Quinze ans plus tard, passées les « révolutions » arabes, le nombre n’a toujours pas pris la mesure de son impuissance et de sa manipulabilité.

Le nombre ne fait pas la force de ceux qui s’y rassemblent. Il ne sert qu’à faire la force de qui sait le manipuler.

Le « réchauffement de la planète » est en train de devenir une nouvelle bulle médiatique. Personnage médiatique, Nicolas Hulot n’a pas sauvé Notre-Dame-des-Landes. Il est mémorable pour avoir dit aux zadistes : « Il ne faut pas confondre écologie et anarchie. » Il démissionne, et voila qu’à nouveau les rues se remplissent.

Peu auparavant, dans une prestation télévisée, lorsqu’il était encore ministre, il a lancé un appel à la population pour une consommation responsable.

Le hic, c’est que la consommation responsable ne diminuera pas la quantité de CO2 déjà présent dans l’atmosphère, pas plus qu’il n’arrêtera les conséquences du réchauffement climatique. D’abord, parce qu’une telle consommation responsable est irréalisable à l’échelle mondiale où elle pourrait avoir une efficacité. Ensuite et surtout parce que cette « responsabilité » ne serait vraiment responsable que si elle s’attaquait à la cause du réchauffement, qui est un système de production, dont la consommation n’est que la condition obligée.

Entre les deux, il y a une énorme différence.

Si, depuis que le capitalisme existe, on a pu avoir des certitudes quant l'inépuisabilité des ressources, ces certitudes ont commencé à diminuer il y a une quarantaine d'années. En revanche, il n’y a jamais eu d’incertitude du côté de la consommation. Elle a beau fluctuer, une fois acquise, elle est le plus assuré des débouchés. C’est est un gouffre aux innombrables mandibules, un système d’absorption et de destruction continuelle quasi infini, à continuellement réapprovisionner.

Pour en arriver là, il a fallu que des masses soient constituées, c’est-à-dire que des populations aient été mises en situation de devoir consommer des produits fabriqués pour survivre. Cela suffit à expliquer en une seule logique la dépossession des populations, la destruction de la nature et la privation de ses réserves .

C’est donc en amont que se jouent les possibilités de changements dans les conséquences du capitalisme. On le voit bien dans la guerre économique que les États se livrent pour prendre avantage sur leurs concurrents. On l’a vu avec le TAFTA en 2013, on l’a vérifié avec l’accord USA-Mexique-Canada obtenu par Trump le 1er de ce mois.

Ne jamais oublier les canons de Perry pour forcer le Japon à s’ouvrir au marchéi... Une fois l’avantage gagné par un coup de force, le profit est assuré. Les mandibules fonctionneront. Les appels à la consommation responsable tendent à faire oublier que l’économie est une guerre et que la population mondiale qu’on appelle à se responsabiliser en est à la fois la condition et l’otage.

Ils le font si bien, ces appels à la consommation responsable, que celle-ci, associée à la perspective d’un mode de vie plus frugal pour les ci-devant bénéficiaires de la croissance, moyennant des zones de nature protégées, dans un package néo-écologique global, est devenue une valeur assurable.

La publicité vise à faire croire aux masses qu’elles existent et qu’au fond tout dépend d’elles. La publicité pour vendre des marchandises s’ingénie à flatter cette illusion dans un public qui compense son déficit démocratique par une consommation effrénée. La publicité écologiquement orientée auprès des mêmes tend à leur vendre l’idée qu’ils ont une possibilité de changer le cours des choses, et que le sauvetage de la démocratie est au bout de leurs manifestations, comme la solution à la catastrophe écologique serait au bout de leur « consommation responsable »…

Bon moyen de préparer une masse à une écologie dirigée.

 

                                                                                                                                          Suite la semaine prochaine : catastrophe et résistance



Jean Monod Après le Déluge, le mythe de la catastrophe salvatrice, ABCéditions, Collection « Éclipses », 2018.

A commander sur www.abceditions.net

 

i    Expéditions menées par le Commodore Matthew Perry en 1853 et 1854 qui aboutirent « à l’ouverture du Japon au commerce international » (Wikipedia).

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