« Egalité ! Egalité ! » scandaient le mois dernier les députés de gauche, par ce tam-tam poussant leur loi sur le mariage gay face à la droite déchaînée.
Faux conflit.
Ce n’est pas une question d’égalité. Le « droit au mariage », j’y reviendrai dans un prochain billet.
Quant à l’égalité, c’est, à la base, pour chacun, la liberté de se gouverner.
Cette liberté n’est pas un « droit » : ce n’est pas une chose qui puisse être accordée.
La liberté ne se reçoit pas, elle se prend. Qui, au demeurant, serait fondé à la donner ? Dans l’instant où je reconnais à autrui le pouvoir de me la donner, j’aliène ma liberté à son profit.
Une liberté qui n’est pas prise est une contradiction dans les termes, une aporie. Mais la liberté ne peut pas être prise au détriment d’autrui, sinon elle entre dans un cercle vicieux ; ce qu’Hegel et Marx ont appelé une « dialectique ».
Mot devenu fétiche où tout se passe comme si le système de la dépendance réciproque était... asexué. Or la différence sexuelle est la donnée première et elle ne se résout pas dans la dépendance, quand bien même on le ferait tourner. A la clé de la réciprocité dans la différence qu'elle permet il y a la fécondité où la nature se continue dans la société.
Une liberté qui se prendrait au détriment d’autrui se mettrait dans une dépendance envers celle ou celui qu’elle en prive, par "fécondité dialectique" si l'on peut dire. Pour surmonter une telle dépendance, forte peut être alors la tentation d’opprimer ceux que l’on nie.
Réciproquement, une liberté qu’on prétend donner est, en réalité, une contrainte. Ou la liberté se partage, ou elle n’est pas. Ou bien elle est empêchée, ou elle s’exerce. Nul n’étant naturellement esclave, ce n’est pas lui donner la liberté que briser ses chaînes ; c’est seulement le soulager d’un abus.
Cela posé, où la liberté de se gouverner s’exerce-t-elle ? Dans aucun Etat. Pourquoi ? Parce que les Etats revendiquent le gouvernement des territoires dont ils usurpent la propriété comme leur prérogative exclusive. C’est pourquoi, dans un Etat, la possibilité d’accéder au pouvoir n’est pas répartie de façon égalitaire ; il ne suffit pas d’être habitant d’un pays, ni citoyen d’un Etat, pour jouir de ce privilège.
Dans la phase initiale de la formation des Etats, il y 6.500 ans, le gouvernement se confondait avec l’armée créée par la métallurgie. Le chef victorieux par la supériorité des armes était proclamé roi. C’est alors que les prêtres s’inventèrent en lançant l’idée de droit divin. Idée que les chefs de guerre achetèrent. L’armée peut vaincre seule ; pour faire de sa domination un Etat durable, elle a besoin de clercs. La religion devint indispensable à la royauté en faisant un absolu de l’écart entre la noblesse (constituée principalement de guerriers) et le peuple (constitué principalement de prisonniers de guerre). Le roi régnait par droit divin, le peuple travaillait « pour Dieu » parce que telle était la volonté du roi.
Quand la classe industrieuse enrichie par le commerce - la bourgeoisie - prit le pouvoir, qu’a-t-elle fait ? Elle n’a pas détruit l’Etat royal, elle l’a investi; elle en a chassé la noblesse et elle a tué le roi. C’est alors, n’ayant pu faire cette révolution qu’avec le peuple et en son nom, qu’elle a proclamé la République.
Depuis ce temps, plus besoin de l’ancienne religion pour consacrer un écart aboli en théorie. Par la vertu de la démocratie ajustée aux Etats industriels, c’est le peuple qui gouverne - en principe. Avec l’industrie qui a réduit les anciens serfs, « délivrés » par la révolution, aux conditions modernes de la servitude, l’Etat est assez puissant pour supporter cet accommodement, du moment que l’écart des conditions persiste ; encore la bourgeoise ne s’est-elle résignée à cette « égalité théorique » qu’au prix de résistances réitérées.
Mais c’est la même équivoque qu’avec la démocratie athénienne. La démocratie originellement était une oligarchie. Elle l’est toujours. Sans doute faut-il être « élu » pour accéder au gouvernement ; mais il faut d’abord être riche. Les riches possèdent l’Etat : c’est leur patrimoine ; le peuple n’a que le droit d’y élire ses « représentants ».
Telle est la démocratie moderne : un régime de classe, qui se donne des airs égalitaires : une tromperie. Tromperie qui ne dure que le temps qu’elle est nécessaire, quand le peuple est en armes et le pouvoir vacillant. Que l’autorité se raidisse, que le peuple s’attendrisse, le pouvoir à nouveau règne et c’est la droite qui l’exerce.
Il n’y a pas d’Etat de droit : tout Etat est de droite. Quand la gauche prend le pouvoir, ou elle est renversée, ou elle vire à droite par attraction naturelle. C’est le retour au droit du plus fort, et dans un Etat ce n’est jamais le peuple le plus fort. S’il était assez fort pour se gouverner lui-même il ne laisserait pas un Etat le faire à sa place.
Quand l’Etat, rendu à ses « détenteurs légitimes », - et qui l’auront bien fait sentir chaque fois qu’il passait en d’autres mains, - rentre dans ses lambris, ce n’est pas la bourgeoisie seule qui gouverne. Il y a une autre puissance derrière elle.
La légitimité bourgeoise est équivoque, étant le fruit d’une alliance avec le peuple, doublée d’un régicide (en France ; mais c’est un modèle qui a pris valeur universelle). C’est pourquoi il faut s’attendre à ce que l’antique noblesse d’épée refasse surface. C’est elle, originellement, qui a forgé l’Etat. C’est sa création.
La Nucléocratie est une forme superlative d’alliance d’Etats en armes au pouvoir de destruction cataclysmique. Elle a besoin d’un grand homme : celui qui rendra à l’armée ses lettres de noblesse. Un général. Ce qu’il fera de l’armée sera sa conquête.
Dans l’avancement des sévices qu’ils font subir à la planète, les saccageurs de droit divin résisteront-ils encore longtemps à la tentation de jouir apocalyptiquement de leur puissance ?
De leur côté, jusqu’où ceux qui sont révoltés par ses méfaits sont-ils prêts à aller, en admettant qu’ils aient d’autres moyens que se jeter en foules dans les rues ?
Dans cette double incertitude, une chose est certaine : rien ne serait mieux venu qu’une révolution manquée pour provoquer le retour des généraux sur la scène du monde capitaliste.
Révolutionnaires de tous les pays, réfléchissons-y : il n’y a pas aujourd’hui de base pour une révolution totale. Sans doute, des expériences d’économies fondées sur le don et l’entraide ont-ils recommencé çà et là à prendre racine. Travail de longue haleine. Ses expériences portent en germe une civilisation nouvelle. Mais elles n’ont ni la vocation ni la force de détruire les Etats.
Or, sans détruire les Etats, la révolution n’est qu’une mauvaise plaisanterie. Une foule non préparée, désarmée, engagée dans un assaut pour « reprendre la Bastille » a toutes les chances d’être réduite en charpie.
Sans l’armée de son côté, l’instauration d’une dictature du peuple est improbable - et la moindre tentative dans ce sens précipiterait, à l’opposé, la restauration des Etats dans toute leur rigidité au service du capital.
Dans l’espace infini dont nous habitons une infime partie, toute forme est la figure achevée d’un mouvement. Tout va en cercle, toute unité de temps est une révolution. C’est le temps qui ramène un corps en mouvement à son point de départ, où la figure qu’il forme dans l’espace se boucle – et se reproduit.
Si la forme achevée de l’Etat n’est pas l’empire, c’est que dans l’empire l'Etat s’émiette. Trop d’Etat tue l’Etat. L’exploitation de la nature étant sa condition, prétendre continuer à croître quand tous les voyants sont au rouge est le plus sûr moyen pour un Etat d’aller à sa ruine.
C’est pourquoi la forme achevée de l’Etat n’est pas l’empire mais la révolution. Car dans la révolution il ne se détruit pas, bien au contraire : il se reproduit, en différant pour un nouveau temps (un nouveau tour de manège, serait-on tenté de dire) la résolution de sa fondamentale contradiction : sa violence institutionnelle, qui résulte de son mépris de la nature.
Nouveau tour de manège qui le reporte immanquablement à l’impériale grotesquerie.
C’est faute de prendre garde à cette condition qu’on entend aujourd’hui crier de gauche à droite « Révolution ! Révolution ! » par ce nouveau tam-tam espérant sans doute hâter le renforcement des Etats affaiblis.
Tant est si grande la peur de l’absence de l’Etat. C’est la forme moderne de la peur du Vide. Besoin de protection, quel qu’en soit le prix. Peur de soi qui se masque en peur d’autrui. Absence de liberté au fond.
S’il n’y a pas en son cœur la reconnaissance du mystère du don de la vie, tout pouvoir est un abus.