Le mythe de la catastrophe salvatrice

L’idée que la catastrophe puisse être salvatrice n’est plus dans l’air aujourd’hui. Signe qu’on est entrés dans le temps des catastrophes. C’est désormais un fait de conscience collective établi. Le catastrophisme – l’annonce prophétique " tout va s’effondrer " – est en train de produire son effet de masse

 

L’idée que la catastrophe puisse être salvatrice n’est plus dans l’air aujourd’hui. Signe qu’on est entrés dans le temps des catastrophes. C’est désormais un fait de conscience collective établi. Le catastrophisme – l’annonce prophétique « tout va s’effondrer » – est en train de produire son effet de masse. Un sentiment d’accablement mêlé de révolte impuissante commence à se répandre dans les esprits. Le sentiment dominant de l’ère précédente, le progressisme, s’est volatilisé. On a perdu l’euphorie. Cela s’est passé très vite – et c’est cette rapidité qui aura constitué la catastrophe au sens strict, de brusque passage d’un discours euphorique à son opposé.

C’est une des fonctions du catastrophisme, qui se répète de millénaire en millénaire. Son effet de choc à chaque changement de millénaire est tel qu’on ne voit pas que c’est la même entreprise qui se poursuit. Cette entreprise étant passée, du XXe au XXIe siècle, du progressisme au catastrophisme, le constat qu’elle a atteint une limite lui donne un caractère définitif. C’est maintenant que l’histoire va dire son dernier mot.

Quelle est cette limite révélatrice du sens de l’histoire ? Celle de la planète, ou celle d’une économie?

Ou celle d’un scénario?

Un des principaux enjeux du catastrophisme est de rendre la fin du capitalisme impensable, tout en travaillant à surmonter ses contradictions. Ce travail est un forcing, une surenchère où la catastrophe salvatrice tend à s’accomplir comme prophétie autoréalisatrice. En plus d’un accroissement du pillage et de la pollution, de la braderie du patrimoine, du pilonnage des acquis sociaux, du siphonnage des moindres revenus et du matraquage des protestataires, un des moyens de faire passer la surenchère est de présenter la catastrophe comme inévitable et d’organiser l’avenir à partir d’un modèle adaptatif. La nature s’impose, le pouvoir dispose. Tel serait le nouveau réalisme.

Une nouvelle puissance, consciente d’elle-même, est en train de créer son droit. La finance internationale a désormais partout ses présidents et ses ministres. La démocratie ne pouvant encore être ouvertement mise à bas, ce droit en gésine a encore une double voix. Les responsabilités que les autorités n’ont pas prises en leur temps, la voit-t-on dire en se tordant la bouche, sont désormais entre les mains de tous...

Malheureusement, ce tardif transfert de responsabilités en forme de démocratie dispensée d’en haut n’arrêtera pas la gabegie écologique, faute de la traiter à sa source. Il la renforcerait plutôt. Mais il prélude à des retournements mélodramatiques. Bientôt, les vrais coupables, ce seront nous, consommateurs d’autant plus nuisibles qu’innombrables, pauvres et addictifs...

Sans doute, dans cette confusion, surnage une pensée critique. Mais, aussi acharnée soit-elle à persister dans son (mal)être, cette pensée ne dit pas nettement en quoi consiste la catastrophe en cours, parce qu’elle n’ose pas hasarder des hypothèses à la hauteur de ce qui se joue. On recommence (comme il y a cinquante ans) à mettre en cause le capitalisme. On ne met toujours pas en cause l’industrie en tant qu’arme lourde du capitalisme, ni le capitalisme comme caution de l’étatisme, fondé sur la même pratique d’expropriation productrice de masse et de monnaie. Ce fait même, que la monnaie vient de l’expropriation, n’est toujours pas élucidé. On en est toujours aussi éloigné que de remettre en cause le principe de l’inégalité, qui est la condition de toute société étatisée.

C’est avec la volonté qu’une pareille élucidation ne puisse pas être faite, qu’elle ne puisse même pas effleurer les consciences, qu’elle demeure sans langue, que les gestionnaires de la catastrophe en cours s’organisent et agissent. La surenchère médiatique à laquelle ils se livrent actuellement n’est que l’écho de leur ancien déni. Du progressisme au prophétisme, cette surenchère vise à rendre crédible la possibilité d’un super-progressisme et à préparer la masse à en payer le prix. Abasourdie, celle-ci pèsera alors de tout le poids de son inertie sur les esprits. Le catastrophisme est, de la sorte, un moyen massif d’empêcher que soit posée la question des conditions d’une société juste, pensée à partir d’un principe qui puisse dialoguer avec l’absolu. 

Tel est le non-droit de tuer.

De quel droit parlons-nous, tant que nous ne l’avons pas énoncé ?

Sans doute, le principe qui pose le non-droit de tuer est-il utopique. Tout le monde ne peut pas être un saint : c’est une rareté dans notre espèce. Le principe du non-droit de tuer ne peut donc être étendu à toute une société. A plus forte raison ne peut-il l’être à toute l’humanité. C’est sa prudence, qui le maintient en retrait des religions instituées.

Mais il peut être fragmenté, réparti, partagé.

Si le principe qui pose le non-droit de tuer ne risque pas de dégénérer en religion universelle, c’est qu’il n’est que le côté négatif du principe de réciprocité, qui repose, lui, sur la reconnaissance du fait que nous vivons dans un monde que nous n’avons pas créé. Monde donc où la vie est un don, à prendre comme tel, en restituant autant que nous prenons, en réparant si nous abîmons, et en veillant à ce que la source de la vie ne soit pas accaparée -  ni polluée.

Il est bien tard à vrai dire pour s’en préoccuper. Raison de plus pour que le principe qui en a souci soit reconnu dans la société que l’on voudrait former, ne serait-ce qu’à titre de veille, qui rappelle à ceux qui s’arrogent le droit de tuer qu’ils ont des devoirs en contrepartie et qu’il n’est que juste qu’ils aient à subir les conséquences de leurs abus.

L’idée que la catastrophe puisse être salvatrice était dans l’air quand la catastrophe écologique était encore incertaine, voire une lubie ; elle pouvait apparaître comme une revanche « justicière » de la nature sur l’immoralité du capitalisme. On pouvait même la fantasmer comme une substitut angélique du prolétariat anéanti. Aujourd’hui, cela ne veut plus rien dire. Mais il y a des chances que le mythe de la catastrophe salvatrice redevienne d’actualité dans une phase à venir du scénario en train de se réaliser, où tout risque de se déterminer à partir d’enchaînements de catastrophes voulues et utilisées comme des armes de destruction auxquelles il sera de plus en plus difficile de résister.

Lors de ce grand retour du refoulé capitaliste, les gestionnaires du cataclysme ne se priveront pas de mobiliser le thème du salut « pour rétablir le droit et faire régner la justice ». Mais ce ne sera pas le même droit pour tous, ni la même justice. On verra alors que le mythe de la catastrophe salvatrice – l’Apocalypse, dont la finalité est de sauver les « fidèles » et d’éliminer les « impies » – était bien la lame de fond du catastrophisme.

C’est cette lame de fond qu’Après le Déluge* tente de remonter à sa source pour en déduire les retombées hypothétiques.

A la lumière de cette analyse, le catastrophisme se ramène à la liste des points d’agression de la nature par l’industrie et de l’humanité par la politique au service du profit.

La possibilité d’une alternative passe par une résistance sur tous ces points d’agression.

Mais une "véritable solution" est au-delà de cette alternative. Le problème envisagé en termes de conflit, l’adversaire étant clairement désigné, la solution serait une contre-offensive poussée jusqu’à la victoire. Une pareille contre-offensive suppose une force capable de neutraliser celles de l’adversaire pour pouvoir exercer sa propre volonté. Cette volonté aujourd’hui est encore dans les limbes ; elle n’existe que de façon brouillée, diffuse, négative ou réactive. Il lui manque pour naître à elle-même le désir d’une société fondée sur un principe qui puisse dialoguer avec l’absolu. Entre autres prophéties, ce siècle n’a-t-il pas été annoncé comme devant être spirituel, ou ne pas exister ?

                                                                                                                                                                                                         Jean Monod

* Paru chez ABC’éditions, collection éclipses.

http://www.abceditions.net/nos-parutions/6-nos-parutions/12-apresledeluge

 

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