Catastrophe et résistance

En répandant un sentiment de responsabilité dans toute l’humanité, le catastrophisme (« tout va s’effondrer ») détourne l’attention de la véritable cause du réchauffement climatique : l’industrie capitaliste. Ce faisant, il contribue à miner l’esprit de résistance.

Le capitalisme et l’industrie n’en sont pas à leurs premières nuisances. Depuis leur émergence, les États en sont les légalisateurs. C’est pourquoi, plutôt que d’adresser des supplications aux gestionnaires de la catastrophe en cours et de descendre dans la rue quand Hulot démissionne, il me parait plus utile d’essayer de comprendre comment l’actualité de surface s'articule avec ce qui se trame sur un temps plus long. Moins défoulante, une pareille démarche a des chances d’être plus auto-décolonisante.

1) En nous interrogeant sur le temps que nous vivons, marqué par le passage d’une idéologie progressiste (du XXe siècle) à un prophétisme catastrophiste (au XXIe siècle), et en revenant sur la crise qui a marqué ce passage – crise à la fois énergétique et géo-politique (commencée avec la réappropriation par les États arabes de leurs ressources pétrolières, OPEP 1973) et catastrophe dans le discours dominant posant la question des limites de la croissance (Rapport Meadows, club de Rome 1972) – et la réaction qui a suivi.

POUR LA CIVILISATION DOMINANTE LA SEULE CATASTROPHE SERAIT DE DEVOIR ARRÊTER SA CROISSANCE

2) En rapportant « progressisme » et « catastrophisme » à leur logique commune de suprématisme du profit et en suivant l’action de cette logique dans une histoire remise sur ses pieds où la question de l’apparition des États n’est pas esquivée.

L’HISTOIRE N’EST PAS L’HISTOIRE DE LA LUTTES DES CLASSES, C’EST L’HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DU MONDE PAR LES ÉTATS

La prise en compte de ce point aveugle de l’histoire permet de remettre en question l’opposition traditionnelle entre évolution et révolution, en mettant en lumière la fonction de « déplacement » du mythe de la révolution.

IL N Y A PAS EU DE « RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE », IL Y A EU UNE ÉVOLUTION DES TECHNIQUES SUIVIE D’UNE RÉVOLUTION ÉTATIQUE

3) En décrivant la civilisation dominante comme un système d’appropriation et d’exploitation de toutes les ressources possibles, dirigé par une oligarchie disposant de la force armée, en vue de la gestion de la masse humaine comme d’un cheptel, et non comme une société réciprocitaire issue d’un accord entre tous ses partenaires, on se donne la possibilité d’opposer l’évolution de crise en crise de ce système à l’évolution naturelle de tout être vivant, de sa naissance à sa mort, en passant par sa croissance, sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse et son déclin sans catastrophe (s’il a mené une vie saine, à moins d’accident).

À partir de là, on peut faire des hypothèses vraisemblables sur les conséquences de la pression exorbitante que la civilisation industrielle exerce de façon croissante sur la nature et sur les gens – comme si elle n’était pas soumise à la loi commune et n’en valait pas moins pour tout le monde.

NÉE DANS LA VIOLENCE, LA CIVILISATION DOMINANTE EST VOUÉE À MOURIR DE SA VIOLENCE.

4) En constatant enfin que, de crise en crise, le système reste identique, mais la pression augmente.

En haut, par le refus de sa fin nécessaire par l’oligarchie financière (et non par « pulsion de mort » de l’humanité), s’appropriant le destin du monde, et prête à répondre par une conflagration planétaire à la contestation de son suprématisme.

En bas, par l’impuissance de la plus grande partie de la population mondiale (et non par « autodestruction de l’humanité ») vouée à un écrasement proportionné à la surpuissance de cette minorité.

Entre les deux, par le gonflement d’une masse intermédiaire fabriquée par le système industriel, consumériste, individualiste et politiquement débile, qui ne cesse de se multiplier sur la planète et de répandre avec elle un nouveau type d’humanité américanisée (les électeurs de la démocratie étatisée).

Entre pauvres et riches, individus et nations, cette masse fonctionne comme un tampon. Privilégiés économiques à l’échelle de la population mondiale, dans une abondance excessive liée à une conjoncture provisoire, les employés qui en forment la masse sont en réalité les nouveaux prolétaires.

Mais prolétaires sans capacité révolutionnaire : réduits à une totale dépendance envers le système monétaire, ils n’ont aucune prise sur leur condition. Ne possédant en commun que des « droits » sans substance, perpétuellement dévaluables, et qui ne sont rien comparés au rapt de leur territoire et au droit de vie et de mort que les États exercent sur eux, acceptant leur assujettissement comme une loi de la nature et non comme un fait d’histoire, leur avènement comme classe consciente et agissante est aussi improbable que la possibilité de la poursuite « pacifique » de la croissance économique à laquelle ils doivent leur existence provisoire.

C’est une pression d’une ampleur sans précédent sur les ressources naturelles, au temps des Trente Glorieuses, qui a permis le gonflement de cette classe fantôme. Son euphorie fut à la mesure de ses rêves fabriqués de toutes pièces. A partir de la crise des années 70, le capitalisme a réagi au déclin de la profitabilité de ses investissements par la privatisation progressive de ce qui jusque là échappait au marché i. Invisible au début, cette « guerre de privatisation » sape aujourd’hui la condition financière de cette classe précaire, par l’endettement qui menace de la faire s’effondrer dans la masse des plus démunis.

Il en résulte une inversion du risque entre possédants et dépossédés, où c’est naître qui est un devenu le plus grand des risques (et non pas « entreprendre »), quand on est issu de parents sans patrie assurée, dans un monde surpeuplé où les riches investissent dans le transhumanisme et les pauvres sont traités comme des déchets. Au-delà des éléments raréfiés (air, eau, terre, minéraux) et des institutions privatisées (éducation, transports, santé…), au-delà même des catastrophes dont le risque est désormais assuré et réassuré, la transformation des derniers pauvres en masse déshumanisée est devenu l’enjeu d’une économie fondée sur la garantie de son renouvellement inépuisable.

La question des limites de la croissance posée par les Meadows en 1972 était cruciale ; elle a installé la catastrophe au cœur du discours d’une civilisation incapable d’assumer sa propre fin. Une surenchère s’ensuivit, jalonnée de crises, jusqu’au point où la planète envoya des signaux d’alarme. La question des fondements de l’industrie et de ses rapports avec le capitalisme et l’État n’en est que plus décisive. Elle remet en question cette civilisation dans son principe. Pour être encore refoulée des consciences, cette mise en question percera tôt ou trop tard. Les catastrophes humaines qui la rendront incontournable sont aussi prévisibles que la continuation de la montée de la température et l’accroissement des profits que l’industrie financière en tire.

UNE CIVILISATION VIOLENTE EST PRÊTE À TOUT PLUTÔT QUE D’ACCEPTER SA PROPRE MORT – Y COMPRIS À ENTRAÎNER TOUT LE MONDE DANS SA MORT… QUITTE A FAIRE DURER CELLE-CI AUSSI LONGTEMPS QUE POSSIBLE ET QUE TOUT LE MONDE PÉRISSE PLUTÔT QU’ELLE!

Dans le temps commencé de l’agonie forcenée de cette civilisation non-viable, mais d’autant plus violente, et aujourd’hui mondialement menaçante, les remises en question radicales, « minoritaires », et les uchronies nécessaires, font les paradis précaires... et les futurs boucs émissaires.

LONGUE VIE A LEUR RÉSISTANCE !

Avec, jour après jour, la contestation du droit de tuer...

                                                 Avec tous, pour le bien de tous...

                                                                                     José Marti

                                                                           Arder, arder sur la côte des millénaires…

                                                                                                              Patricia Vicinelli



Jean Monod Après le Déluge, le mythe de la catastrophe salvatrice, ABCéditions, Collection « Éclipses », 2018. A commander chez ABC Editions www.abceditions.net

Entretien du 8 octobre à écouter en podcast sur trous noirs radio libertaire. http://trousnoirs-radio-libertaire.org/

8 octobre 2018 Liberthèmes

Après Du pillage au don, critique de l’idée de civilisation et Ouranos et les 3 fonctions de la religion dans l’État notre invité, l’ethnologue Jean Monod, vient de publier Après le déluge, le mythe de la catastrophe salvatrice, un nouvel essai d’anthropologie historique. Il raconte l’origine de ce mythe apocalyptique par lequel les dieux réduisent la prolifération excessive du troupeau humain et remettent les survivants dans le droit chemin... D'où la question : Quelle est la part du mythe dans le catastrophisme contemporain ?





i Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, essai d’écologie politique, La Découverte, Zones, 2014, p. 80. Essai remarquable, en trois parties, dont la deuxième, sur la finance, permet de voir comment la bulle catastrophiste est soufflée par les compagnies d’assurance.

 

 

 

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