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Billet de blog 13 avr. 2016

ETATS, RELIGIONS ET CATASTROPHES 2 L'Etat religion

Le modèle de l'Etat élaboré dans Ouranos amène à se poser la question : "Que devient la religion dans un Etat sans religion?" Ma réponse est : "L'Etat devient sa propre religion."

jean monod
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     Les signes en sont assez clairs. Pourtant la religion de l'Etat est inconsciente.

     Allez dire à la clique militaro-ecclésiastique qui se dissimule sous le bonnet de l'Etat qu'elle détient illégalement le territoire qu'elle revendique…  et allez dire aux dévots de cette clique que l'impôt qu'ils paient comme un dû est un tribut imposé à des vaincus… vous verrez si l'Etat, de haut en bas, n'est pas une religion!

     Le crime contre l'Etat est le crime suprême en République. Il commence avec sa remise en question.

     Comment l'Etat s'y prend-il pour obtenir un tel résultat ?

     Pour bien le comprendre, il y a un fait qu'il faut prendre à bras le corps,  c'est que la religion n'est pas une pièce rapportée dans un Etat, contrairement à ce que presque tout le monde croit, mais un de ses éléments constituants.

     Il n'y a pas d'Etat sans religion. Comme il n'y a pas d'Etat sans armée [1]. Un Etat sans religion est voué à s'effondrer aussi sûrement qu'un Etat qui n'aurait pas d'armée.

     Pourquoi?

     Parce que ce serait un pouvoir sans absolu. Or l'absolu est indispensable à l'imposture. Et l’Etat est une imposture. Né de la force, il se prétend seul fondateur de droit.

     L'efficacité de cette imposture peut être observée dans le pourcentage de citoyens qui confondent la société avec l'Etat, pensent que l'Etat est une nécessité et croient qu'il est le résultat d'un contrat librement passé entre tous ses membres, alors que ceux-ci n'ont jamais, ni leurs parents, ni leurs ancêtres, passé un pareil contrat, et qu'en outre ils ne sont pas prêts ni au fond  ne se sentent autorisés à travailler à l'élaboration un pareil contrat… En bref il n'y a pas de contrat social, préalable pourtant indispensable à la constitution de tout Etat de droit.

     Sans doute y a-t-il des sociétés qui résultent d'un contrat. Mais ces sociétés sont, justement, des sociétés sans Etats [2]. L'Etat les ignore. Ses dévots ne les imaginent même pas.

     Sans doute aussi y a-t-il des Etats sans religion d'Etat. Ces Etats, comme l'Etat français, ont donné formellement congé à la religion qui les a intronisés - après s'être approprié les biens de son clergé.

     A partir du moment où le clergé a cessé d'être le plus gros propriétaire terrien, où il n'a pratiquement plus de bien, et plus un cm2 de territoire sur lequel exercer sa juridiction, toutes ses fonctions sont absorbées par les usurpateurs de l'autorité de l'Etat qui s'en sont approprié les titres. C'est l'histoire qui va de la Révolution à la VRépublique, en passant par l'Empire et, à l'échelle du monde, aux trois communismes [3] .

     Le problème fut alors, pour les nouveaux détenteurs du pouvoir politique, qu'ils n'avaient ni le savoir ni l'expérience millénaire de leurs prédécesseurs en matière d'endoctrinement.

     C'est alors qu'ils ont misé sur l'industrie. La mécanisation étendue à tous les aspects du travail et de la vie a progressivement remplacé le pouvoir traditionnel d'assujettir les corps et d'abuser les esprits. On en a vu l'accomplissement au XXe siècle avec la télévision, instrument autrement efficace que les anciennes liturgies pour brouiller l'écart entre réalité et mythes, tout en continuant à gonfler une sphère de virtualité hallucinatoire.

     Les théocraties de l'antiquité n'avaient rien, techniquement parlant, d'approchant. Mais il y avait de l'infini dans leurs métaphores, quand bien même cet infini était réduit par la notion du "divin" fortement humanisé. L'endoctrinement moderne est tout en surface. Il part du postulat de l'absence d'intériorité. Incapable de substituer à l'infini réel une fiction égale en profondeur, il ne crée du désir que pour le décevoir et généraliser le ressentiment.

     C'est ainsi que, condamnée au travail par la dépossession de tout lien avec la terre, prise en tenaille entre ses obligations légales et les incitations à une consommation forcément inégale, et désœuvrée à proportion même de son  travail, la population "délivrée de la religion" est enfoncée jusqu’au cou dans un culte qui ne peut même pas dire son nom.

     Pourtant, ni l'ancien ni le nouveau Testament n'ont manqué de prophètes pour le clamer haut et fort : le dieu d'un pareil système s'appelle Moloch, Baal, Mardouk, c'est le dieu de Babylone, la "Grande Prostituée" devenue Rome - aujourd'hui Tokyo, Mexico, Seoul, Bombay, Sao Paulo, Manille, Bangkok, Dehli, Los Angeles… toutes les métropoles surpeuplées.

     D'un autre côté, il y a des religions qui n'ont pas encore d'Etat et qui font tout pour en avoir un, soit qu'elles s'allient avec une puissance armée, soit qu'elles s'arment elles-mêmes pour s'imposer comme entités politiques respectées dans le grand jeu des Etats unis pour régenter le monde. Ce sont des religions en quête d'Etat. Tel fut Israël au temps de Moïse passant la main à Josué, tel fut le christianisme annonçant l'Apocalypse quarante ans après la mort du Christ, tel est l'islam depuis son fondateur Mahomet. Et telle est la contradiction constitutive de la papauté.

     Le pouvoir absolu dans un Etat qui n'est encore qu'une armée s'obtient par la sacralisation de son chef par un clergé. C'est ainsi que les choses se sont passés à la constitution de la monarchie française avec Clovis, dont la conversion au catholicisme avec ctoute son armée [4] fut décisive de son accès à la royauté.

     Le pouvoir absolu dans un Etat qui prétend se passer de religion s'obtient par la sacralisation de son nouveau régime, la République. C'est ce qui s'est passé à la Révolution avec le culte de l'Etre suprême, dieu des "Lumières" opposé au dieu souffrant de la royauté, et plus encore avec la décapitation de son "représentant" sur la terre, le roi Louis XVI, suivi de maints autres sacrifices tant royalistes que populaires.

     Depuis, passés Empire et Restauration, la sacralisation de l'Etat s'observe à tous les échelons de la République, à commencer par la majesté de la fonction présidentielle et sa cour de ministres, pour finir avec le culte de la Patrie sanctionné par l'obligation du sacrifice, en passant par "l'Etat c'est moi" (Louis XIV), "après moi le Déluge" (Louis XV), et, passée la légion d'honneur, signe extérieur de religion cachée toujours convoité ("c'est avec des hochets qu'on mène les hommes" disait Napoléon qui l'a instituée), "moi ou le chaos" (De Gaulle, auteur de notre Constitution actuelle). D'un côté l'ordre, la civilisation et le progrès, de l'autre l'anarchie, la décadence, la barbarie. Il faut en somme un Etat, avec à sa tête si possible un grand homme (assez grand en tout cas pour imposer un nouveau régime) pour nous sauver de la guerre civile [5].

     Mais s'il n'y a plus de grand homme après lui? Reste la sacralité de l'Etat, dont n'importe quel benêt peut bénéficier, pourvu qu'il soit élu par une majorité d'électeurs assez benêts eux aussi pour se reconnaître et croire en lui.

     C'est ce besoin de sacralité, compensatoire à l'imposture de l'Etat comme à la mauvaise foi de ses sanctificateurs, qui explique :

     1) La valorisation d'une "laïcité" qui n'est que fausse monnaie, car la chose à laquelle correspond cette "valeur" n'existe pas et ne peut exister dans aucun Etat. La séparation des Eglises et de l'Etat ne sert qu'à masquer la séparation entre les "élus" et le vulgum pecus.

     2) La restauration de la fonction gouvernementale, qui n'est ni élective ni représentative (seuls critères de légitimité inscrits dans la Constitution de la Ve République), mais nominative par délégation monarchique, sans que le principe de cette délégation, le droit de nomination, qui va de haut en bas, ne soit en aucune manière énoncé dans la Constitution.

     D'où il s'ensuit que le gouvernement peut agir sans représenter aucun peuple, mais seulement - et de façon de plus en plus insultante pour le peuple depuis la IIIe République - la classe au-dessus de lui, invisible, insondable, et supérieure aux lois : la finance internationale, dont les membres du gouvernement sont les exécutants, et dont la fortune non imposable, disponible pour tous les crimes imaginables, est alimentée par votre compte en banque ou celui de votre voisin de palier.


[1] Une vingtaine d'Etats sans armée (Grenade, l'Islande, le Lichtenstein, Panama, les îles Samoa, etc.) semblent démentir assertion. Ces Etats, de petite taille, n'ayant pas les moyens de se doter d'une puissance militaire concurrentielle,  en ont cependant assez pour se doter d'une police, et s'en remettent à des Etats plus puissants qu'eux pour les protéger.

[2] Voir Du Pillage au don et Pierre Clastres, La société contre l'Etat.

[3] Russe, chinois et cubain : il y a trois communismes, comme il y a trois monothéismes.

[4] en 496. Le clergé tenait la Gaule, Clovis n'avait avec lui qu'une bande armée.

[5] "La religion doit être prise en main par le gouvernement  pour s'en servir comme d'un moyen social pour réprimer l'anarchie." Napoléon.

  ***

bande-annonce :

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