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Billet de blog 16 avril 2013

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POUR EN FINIR AVEC LE PILLAGE ET L’ESCLAVAGE / 3 L’Etat pillard

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

             L’origine des Etats se perd dans un mythe auquel on doit croire et qu’on ne doit pas discuter. 

                Karl Marx, Les luttes des classes en France, 1850.

1.      Le système pillage–esclavage

L’Etat est un système intrinsèquement pourri. On ne peut pas en retrancher une partie pour sauver le reste. C’est le cœur qui est pourri.

A moins que ce ne soit son absence de cœur qui fait de l’Etat un système mortifère. A place du cœur, il a une machine qui se nourrit de notre sang.

Pas plus qu’on ne peut trancher une partie de l’Etat pour améliorer son fonctionnement, on ne peut le comprendre isolément.

Construit sur les civilisations qu’il détruit, ce n’est pas une partie d’un système, c’est ce qui fait un système de tout ce dont il s’accapare en en dépossédant les gens.

Jusqu’à, ultimement, l’idée qu’ils puissent se passer de lui...

Comme si l’Etat était un moindre mal. Une protection. Alors que la Guerre vient de lui - et de ceux qui la glorifient. Et le vénèrent. Par manque d’imagination… Ou conscience de leur faiblesse, peur de se retrouver sans père… sans civilisation… Disons-le, ex-Gaulois honteux que nous sommes : sans César, sans Rome. Et sans Brutus !

Terreau de toutes les valeurs frauduleuses rôdées par des siècles de despotisme, cette pourriture d’âme est profondément enfouie en chacun de nous. Active. Secrètement. Jusqu’à l’athéisme militant.

En réalité, de l’absolutisme à l’industrie elle n’a fait que changer de religion.

Telle petite vieille, née pauvre, votait Giscard « parce qu’il avait de la classe ». Et combien d'entre nous n’ont-ils pas pour premier critère d’évaluation des qualités d’un candidat président, son habileté à jouer les "hommes forts"? Les élections voient triompher ce genre d’aberrations. Que l’olibrius se porte au pouvoir par un coup d’état, encore plus convaincant. Inutile de faire l’inventaire des scénarios jouant sur ce fond de soumission : mieux vaut en faire l’archéologie. Descendre dans le souterrain de notre infantilisme politique. Plonger jusqu’au tréfonds, jusqu’aux abysses. Dans notre inconscient civilisationnel.

Cet inconscient est une autre histoire.

Refoulée, abhorrée, vivier d’horreurs, de supplices, c’est le soubassement du système qui lie le pillage de la nature à notre asservissement.

C’est en perdant la guerre qu’on perd sa terre. C’est en perdant sa terre qu’on devient prolétaire. C’est ce qui nous est arrivé sous Jules César il y a 2.067 ans.

           Un peuple qui a perdu la capacité de se gouverner n’est pas une classe, c’est une masse.

Pour le conquérant, l’Etat n’est autre que lui-même. Pour le vaincu, c’est le gouvernement.

Une génération suffit pour qu’une majorité adhère à ses institutions.

Longtemps l’Etat a été la pièce maîtresse du désordre régnant. Cette prédominance est aujourd’hui en train de péricliter.

Pour prendre la mesure de ce déclin, il faut tenir compte du fait que le système du pillage et de l’esclavage est formé de quatre éléments :

L'ETAT

L'ARMEE

L'INDUSTRIE

LE PEUPLE

L’Etat et l’armée, chacun sait ce que c’est… sauf que tout le monde a oublié que c’est au moyen de l’armée que les premiers Etats se sont constitués [i] - et non pas, idée fausse passée comme une lettre à la poste de Marx au libéralisme, par "évolution naturelle" à partir de l’agriculture…

Faute d’être déboulonnée, cette idée erronée ramène l’Etat dans la révolution. Et la révolution n’est pas révolution dans le fondement. 

L’industrie c’est plus compliqué, parce que nous en sommes arrivés au point où nous n’avons pratiquement plus le moindre recul à son sujet. Nous confondons l’industrie avec la quincaillerie qui, depuis le XIXe siècle, nous a envahis, a modifié notre environnement, règne sur notre temps et évacue notre esprit.

Pour comprendre son rapport avec l’Etat, l’armée et le peuple, il faut entendre, non pas l’industrie qui s’étend aujourd’hui à tous les aspects de nos vies, mais dans un temps plus long, toute activité qui mobilise la capacité de travail du peuple et les moyens que l’Etat se procure, tant par ce travail obligé poursuivi à longueur d’années, qu’en le réquisitionnant, de génération en génération, dans son armée. 

Autrement dit l’industrie n’est pas seulement une technique de fabrication d’objets, c’est une technique de mise au travail mécanisé de gens qui ne peuvent l’accepter que parce qu’ils en sont prisonniers.

Double oppression.

Un peuple qui est opprimé par un Etat n’est pas un peuple dans le plein exercice de ses droits. Si un Etat l’opprime, c’est soit que le peuple n’a pas créé cet Etat, mais le subit ; soit que, l’ayant créé, il a cessé de le maîtriser.  N’étant pas ou plus en position de se gouverner lui-même, il a perdu la liberté sans laquelle un peuple n’est plus un peuple à proprement parler.

De même, un peuple qui n’a pas la maîtrise de son économie n’est pas un peuple dans le plein exercice de ses droits naturels. C’est simplement de la main-d’œuvre. Tels étaient les esclaves de l’antiquité, les serfs au moyen-âge, les prolétaires du début de l’époque industrielle ; telles sont aujourd’hui les « classes moyennes » qui sont en passe de former la plus grande partie de la population humaine. N’étant qu’une masse employée au service d’une classe qui l’exploite économiquement et la façonne mentalement, elle n’a ni autonomie économique ni libre arbitre.

Cette classe est une calamité.

S’étant abdiquée en tant que communauté liée à la terre depuis un temps qu’elle a oublié, elle ne se connaît plus non plus comme « classe exploitée » depuis un quart de siècle et ne détient plus une mémoire qu’elle puisse transmettre, d’un temps où elle aurait existé dans la pleine expression de son identité.

Elle ne sait plus comment, historiquement, elle s’est défaite ni en quoi consistent ses possibilités. Elle n'a aucune idée d'une autre société. Elle vit au présent dans un temps horlogé par ses maîtres. Ne prenant, de plus en plus, conscience d’elle-même en tant que composée de "semblables" qu’à travers une technologie qu’elle n’a pas créée (pas plus qu’elle n’a créé le monde qu’elle considère comme une commodité), mais  utilise massivement et aveuglément, ce n’est plus un corps social à proprement parler : elle n’a plus d’existence délimitée. Ni de conscience. Une masse, voilà ce qu’est devenu aujourd’hui le peuple dépossédé.

C’est une entité qui n’existe qu’en système pillard. C’est un produit de la conquête. Chaque individu dont elle est composée étant privé de ses droits premiers, on peut augmenter sans fin son nombre sans diminuer son impuissance. Comme un fleuve qu’un barrage endigue - et on en tire de l’électricité -, la seule force de la masse provient dans son embrigadement dans un système de travail organisé de manière à l’empêcher de se re-former et re-exister comme communauté. Pour améliorer son sort, elle doit constamment revendiquer des droits sur une base réduite à zéro par sa suppression en tant que peuple.

C’est à cet endroit, dans la théorie de Marx, que se fait le passage de la masse à la classe. Sauf que Marx ne parle pas de masse. Il parle d'emblée de classe, faisant l'impasse sur l'effet de masse créé par la conquête.

La classe pour Marx se définit à partir de la conscience d'une exploitation. 

Cette conscience se produit d’autant moins spontanément que sa naissance a pour origine un massacre.

                            Esclavages

La première forme d’esclavage est l’esclavage juridique. C’est le fait de tenir son droit de vivre d’un autre qui est son maître. Cet esclavage provient de la perte de tout droit qui résulte pour un peuple du fait d’avoir été conquis. C’est le sort ordinaire des survivants d’un massacre. 

La deuxième forme d’esclavage est l’esclavage économique. Il fait logiquement suite à l’esclavage juridique, le travail forcé à grande échelle étant le but de la conquête, après le pillage qui procure aux vainqueurs un afflux massif de richesses.  

Alors que l’esclavage juridique est obtenu par la violence armée, l’esclavage économique résulte de l’organisation de la masse asservie, une fois que les pillards, forts de leurs acquis, se sont constitués en Etats, en association avec la caste des prêtres, légitimateurs, par le "divin" inventé de toutes pièces, de la force armée, et administrateurs du système économique aux fins de cette "divinité".

Il existe une troisième forme d’esclavage. C’est l’esclavage mental. A l’échelle planétaire, c’est le pire. C’est celui qui se répand massivement dans tous les pays aujourd’hui. Pouvant être obtenu sans recours à la force armée, il comporte une part d’adhésion qui nous amène au cœur du sujet.

On peut aborder ce sujet par deux côtés opposés :

- Par le côté de ceux qui subissent l’esclavage mental. La question est : comment peut-on adhérer à sa servitude ?

- Par le côté de ceux qui le créent. La question pour eux est, non pas, comme on le dit trop souvent, trop facilement : comment faire pour garder le pouvoir ? Mais plus concrètement : comment continuer à faire du peuple une manne ?

2. Rivalités sur le dos du peuple

Marx et Engels ont marqué d’un trait indélébile une vision où « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est une histoire de luttes de classes ».

Selon cette vision les antagonismes entre classes sont le moteur de l’histoire de l’humanité. 

On s’est avisé depuis la rédaction du Manifeste du parti communiste (1848) que cette vision est erronée. Elle ne s’applique pas à toute l’histoire humaine ni à toutes les sociétés.

Le premier à s’en aviser fut Engels lui-même, près de quarante ans après avoir co-écrit avec Marx le Manifeste, dans son ouvrage L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat (1884), où il reconnaît que cette proposition n’est vraie qu’à partir de l’écriture - en entendant par-là, comme on l'a fait jusqu’à la fin du XXe siècle, la seule écriture alphabétique.

Autrement dit, et comme cette écriture, qui marque le commencement de la « civilisation » et du même coup de « l’histoire », date de l’apparition des premiers Etats, la célèbre formule du Manifeste ne concerne que l’histoire des sociétés étatisées.

Premier correctif donc : l’histoire de la lutte des classes est l’histoire des sociétés qui existent depuis la création des premières cités-forteresses. Ni avant, ni autour.

Mais ce correctif est insuffisant.

Dans la foulée du Manifeste, Marx a consacré une série d’articles au rôle de la classe ouvrière dans les turbulences, à ses yeux révolutionnaires,  qui ont agité la France dans l’année 1850. Son objectif, un tiers théorique, une tiers propagandiste, un tiers  journalistique, était de démontrer que les phénomènes politiques n’étaient  que l’expression des problèmes économiques, et que le capitalisme était condamné à s’effondrer en raison de ses contradictions. D’après la théorie que Marx venait d’élaborer avec Engels, la classe ouvrière, en s’appuyant sur ces contradictions, était destinée à transformer cet effondrement, où la bourgeoisie était vouée à disparaître, en révolution.

Cette série d’articles, réunis plus tard sous le titre La lutte des classes en France en 1850, est écrite à chaud. Observateur vigilant armé d’une théorie révolutionnaire, Marx nous décrit cependant moins les luttes de la classe ouvrière qu’il ne nous montre les rivalités des bourgeois sur leur dos. A la dernière page, Marx s’étonne de voir les paysans porter Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir. Il tente alors de retourner sa thèse qui n’a rien donné sur la lutte des classes en thèse sur « l’insuffisance de la conscience de classe des ouvriers » et son absence chez les paysans. Son mépris, retenu jusque-là, pour cette classe attachée à sa terre, déborde alors.

Le fait est que la « conscience de classe » ne s’est pas faite d’un coup. Elle a une histoire, et cette histoire est d’abord l’histoire de la classe dirigeante, manipulant l’idéologie pour empêcher cette prise de conscience - aujourd’hui pour la défaire. Cette question ayant plus valeur stratégique du point de vue de la révolution à venir, qu’elle n’a de validité scientifique, Marx et Engels ne la traitent jamais au fond. Dans leur théorie il y a une histoire de lutte de classes comme si d’emblée les esclaves avaient eu conscience de former une classe sociale, ce qui est un anachronisme. Il n’y avait de classe que du point de vue d’une histoire hypothétique rêvée par Marx, il n’y en avait pas du point de vue des esclaves des premiers temps de l’esclavage. En tant qu’esclaves ils n’avaient conscience que d’avoir été vaincus et dépossédés. Leur conscience anticipée de classe n’est autre que celle que leur impute Marx en fonction du rôle quasi messianique qu’il attribue aux esclaves de l’industrie, non pour détruire celle-ci en tant qu’instrument de leur oppression, mais pour se l’approprier.

Il y a ainsi, à l’arrière-plan de l’erreur de Marx, et l’expliquant, une dévotion irréfléchie envers le « progrès ».

En outre, cette formule, « la lutte des classes », est  trompeuse, si on n’y voit que l’antagonisme entre dominants et dominés, patriciens et plébéiens, seigneurs et serfs, bourgeois et prolétaires, exploiteurs et exploités, pour reprendre la fameuse litanie du Manifeste.

A partir de la création des premières cités-forteresses, l’histoire n’est pas l’histoire de la lutte du peuple contre la classe qui l’exploite, c’est l’histoire de la lutte entre classes privilégiées rivalisant pour le pouvoir sur le dos du peuple.

Dans la pyramide du pouvoir formée par

L’ETAT

      L’ARMEE       et     L’INDUSTRIE        

le peuple n’est que la base de la pyramide qui l’écrase.

La classe dominante est celle qui a pris le pouvoir par les armes. C’était au départ une tribu de cavaliers armés disposant de la métallurgie. C’est par le pouvoir des armes en métal que cette tribu, d’origine indo-européenne, a fait main basse, au Ve millénaire, sur les sociétés agricoles du Tigre et de l’Euphrate, c’est en pillant ces sociétés qui n’avaient pas d’armes en métal que cette tribu a constitué sa fortune, c’est en dépouillant les civilisations qui les avaient  précédés  dans ces riches vallées qu’elle a fait de leurs biens changés - par  pillage - en richesse, le nerf de ses guerres. C’est en réduisant en esclavage les survivants de leurs massacres que les Sumériens ont fait de leurs conquêtes des cités-forteresses. Et c’est en recourant aux services des tribus sémites qui se trouvaient là, et qui les surpassaient en culture, qu’ils ont fait des théocraties de leurs bandes armées.

Tel est le coup qui s’est joué il y a 6.500 ans à Uruk. La manne que constituaient les riches vallées qui s’étendaient entre le Tigre et l’Euphrate où l’agriculture florissait, un artisanat hautement développé, et une population pacifique, à l’outillage de bois, d’os, d’ivoire et de pierre, non armée, facile à vaincre, dont les survivants terrorisés ont été réduits en esclavage, ont permis le passage de la cavalerie légère de ces nomades pourvus de haches à l’infanterie lourde avec des machines de guerre de plus en plus élaborées. 

Telle est la calamité, telle est la première catastrophe d’origine humaine qui s’est abattue alors sur l’humanité.  Elle avait deux  piliers : l’Armée et les Prêtres. L’horreur que ne faisait que commencer.

L’Etat, en 4.500 avant J.-C., c’était une forteresse abritant une armée avec son chef et un clergé, dont la première fonction fut de conférer une légitimité divine à son pouvoir de commander. Telle est l’origine de la royauté.

Guerrier, ce système l’était non seulement de naissance, mais le maintien entre cités d’un état de guerre artificiel, et comme rituel, était pour lui une affaire tant de goût que de nécessité : le moyen, en entretenant entre cités rivales une perpétuelle hostilité, de tenir les populations terrorisées sous leur coupe.

Une deuxième fonction du clergé se développa ensuite : administrer la masse asservie des peuples vaincus, assignés à résidence dans l’aire où le pouvoir guerrier s’exerçait, en organisant leur travail et toute leur vie sociale autour de croyances obligées.

Première entre ces croyances, le corollaire du respect sacré imposé sous peine de mort au monarque divinisé : l’acceptation par chacun de sa condition servile comme divinement justifiée, et toutes les acceptations en chaîne qui en découlaient,  depuis l’acceptation de la hiérarchie sociale jusqu’à l’adhésion à la fiction selon laquelle les femmes, étant « naturellement » inférieures aux hommes, étaient destinées à être leurs esclaves, et les hommes, fussent-ils esclaves, travaillaient pour des dieux.

Dans ce nouveau système où l’inégalité entre les hommes était posée en principe – principe que la guerre réactivait périodiquement en fournissant de nouveaux contingents d’esclaves, - l’économie était entièrement tournée vers la jouissance du monarque et de ses familiers. Jouissance à vocation d’infini. Toute la production du royaume et de ses Etats tributaires s’épuisait en consommations somptuaires : luxe inouï de la cour et constructions pharaoniques, dont la principale utilité était moins, comme on l’a souvent répété, d’assurer la survie dans l’au-delà à leurs bénéficiaires, que d’imposer au peuple, de la manière la plus intimidante et écrasante qu’on puisse imaginer, la croyance dans la fiction de leur divinité.

C’est dire l’importance du rôle des prêtres, en plus de leurs fonctions d’administrateurs fiscaux et économiques. C’est dire leur importance en tant que caste. C’est parmi eux que se recrutèrent les premiers scribes, inventeurs de l’histoire hagiographique. Et c’est ce qui annonce leur rivalité avec la caste royale guerrière.

Les guerriers agissaient, eux détenaient le savoir - tant des choses réelles que des choses cachées.  La gestion de la croyance dans la survie de l’âme, puisée aux religions antédiluviennes, ne doit pas faire oublier l’œuvre ecclésiastique, moderne dans son principe, de refaçonnement des corps par l’asservissement au travail obligatoire et d’équarrissage des âmes par le formatage des mentalités.

Plus proche du peuple que la noblesse en raison de ses fonctions administratives, le clergé était plus sensible à ses besoins, mieux averti de sa psychologie, et plus à même de le contrôler. Entre direction des âmes et police, il n’y a que l’espace d’une porte dérobée. Ce qui était vrai au temps des pharaons l’était sous d’autres couleurs au temps de la chrétienté. En Gaule romaine, le clergé druidique converti au christianisme fut à la fois l’éducateur du peuple dans la nouvelle religion obligée et la caution ecclésiastique dont l’autorité romaine avait besoin dans un empire en train d’éclater.

C’est le clergé, plus que toute autre caste, qui, dans le passage d’une civilisation à une autre, a assuré la continuité étatique grâce à laquelle le système pillard-esclavagiste demeurait inchangé. Les rois, l’armement, les dieux même pouvaient changer. L’Etat se maintenait, grâce au clergé.

3. Pour en finir avec l’idéologie de l’origine naturelle de l’Etat

En dépit d’un cliché évolutionniste solidement ancré, il n’existe aucune société où l’Etat soit sorti du peuple par génération spontanée. Partout sur la Terre, depuis leur apparition, les Etats sont des systèmes de dépossession et d’oppression imposés à des peuples qu’ils ont écrasés par la force armée.

Tel est cependant le pouvoir de la doctrine évolutionniste, que même des esprits puissants comme Marx et Engels en ont été trompés. Ils ont fait plus : ils ont adapté le schéma de l’évolutionnisme végétal et animal inventé par Darwin aux sociétés humaines, en s’aidant de Lewis Morgan, père de l’anthropologie moderne, pour faire une théorie évolutionniste de l’origine de l’Etat.

Dans cette théorie, qui a toujours cours aujourd’hui, et pas seulement dans les têtes marxistes, mais dans l’inconscient collectif, l’Etat est « sorti naturellement » de l’agriculture, parce que l‘agriculture « a entraîné nécessairement » la propriété privée et celle-ci a « généré logiquement »  des systèmes sociaux hiérarchisés, donc conflictuels, où « forcément » une classe a fini par prendre le dessus.

C’est entièrement imaginé.

Cette idée évolutionniste, qui semble typique du scientisme du XIX e siècle, date en réalité d’Aristote. Le grand philosophe,  précepteur d’Alexandre,  en  fait un pilier de sa doctrine de l’Etat esclavagiste qui a traversé tous les siècles sans s’altérer :

« C'est la nature qui, par des vues de conservation, a créé certains êtres pour commander, et d'autres pour obéir… La nature a voulu que Barbare et esclave, ce fût tout un…  Ces deux premières associations, du maître et de l'esclave, de l'époux et de la femme, sont les bases de la famille… L'État vient toujours de la nature, aussi bien que les premières associations, dont il est la fin dernière. » (Politique).  

Au fondamentalisme aristotélicien qui grève le schéma marxiste, s’ajoute l’erreur propre aux économistes, qui ne voient dans l’homme qu’un animal et dans l’animal qu’une projection de « l’homme économique. »

Le résultat est une mélange confus d’utilitarisme et d’idéalisme, une vue « de l’esprit » - si l’on peut dire -, que la connaissance de traditions non étatiques ne permet pas d’étayer.

Cette connaissance, puisée aux sources mêmes de ceux qui l’ont mise en pratique, et non à des « expertises » de clercs occidentaux suspects, manifeste que les sociétés librement constituées reposent sur des principes radicalement opposés à ceux que les Etat ont partout imposés [ii].

Il est donc logiquement et génétiquement impossible que les seconds soient sortis des premières par génération spontanée. La reconnaissance du don de la vie et la réciprocité sont l’exact opposé du droit de pillage et d’exploitation par la force armée qui est le fondement et la loi des systèmes étatiques.

Aucun Etat ne peut sortir d’une société constituée sur les principes de la reconnaissance du don de la vie et la réciprocité. Quand des Etats arrivent dans des sociétés qui observent ces principes, et y prédominent, c’est qu’ils y ont été introduits du dehors par la force, au prix de la destruction de leur civilisation, de l’appropriation de leurs richesses et du massacre et de l’asservissement de celles et ceux qui les avaient créées.

Faire de cette violence une affaire de logique, de développement génétique, naturel,  évolutif, de « nécessité », est une ineptie et une monstruosité ; dans l’ordre du concept, c’est l’exact pendant de la violence armée. C’est une violence idéologique.

            L’alliance schizophrénique entre guerriers aryens et pasteurs sémites

Toujours et partout, les Etats ont été des machines à dominer les peuples. Toujours et partout le moyen de cette domination a été la force armée. En aucun cas, un Etat n’est issu du peuple. Nulle part. Toujours et partout les Etats sont nés d’une conquête.

Une fois la conquête accomplie par les guerriers, les Etats que leurs sacrifices ont sanctifiés se sont maintenus grâce aux prêtres.

C’est dans l’alliance entre guerriers aryens et pasteurs sémites que s’est forgée la civilisation étatique, en Mésopotamie.

Ce ne sont pas les guerriers aryens seuls qui ont créé les premiers Etats. Et ce ne sont pas les Juifs seuls – ce n’est pas seulement le monothéisme.

Ce n’est pas non plus la métallurgie toute seule, le feu, ou seulement le commerce.

C’est l’antique combinaison des pasteurs et des guerriers, - d’où le vieux conflit, qui remonte à la collusion immémoriale entre la force qui peut soumettre, mais non construire et encore moins durer, et l’intelligence qui peut concevoir, mais sans la force ne peut régner ; toutes deux se combinant – à défaut de pouvoir engendrer - dans la fiction qu’elles sont l’expression d’une puissance invisible, sise en un autre monde, pour édifier sur ce sol-ci le meilleur des mondes possibles, sinon l’idéal, conforme au dessein divin, et à ses enfants préférés, compte tenu de la mauvaiseté de l’humanité…


 [i] C’est ce que nous démontrons Diane Baratier et moi dans Du pillage au don, Manifeste réciprocitaire à paraître.

 [ii] Voir notamment : Gayanashagowa, The Constitution of the Iroquois nations http://www.indigenouspeople.net/iroqcon.htmJohn G. Neidhardt, Black Elk Speaks, 1932 (“Elan noir parle”). Joseph Epes Brown, The Sacred Pipe: Black Elk's Account of the Seven Rites of the Oglala Sioux (“Les rites secrets des Indiens Sioux”). John Joseph Mathews, The Osages, Children of the Middle Waters, 1961. T. C. McLuhan, Touch the Earth(« Pieds nus sur la Terre sacrée »), 1971. Don Katchongva, From the Beginning of Life to the Day of Purification, 1972. Harold Courtlander, The Fourth World of the Hopi, 1972. Hau de no sau nee, A Basic Call to Consciousness. Address to the Western World, 1977http://www.ratical.org/many_worlds/6Nations/6nations1.html#part1, John Trudell, Les Indiens n’ont plus rien à perdre, 1996, Leonard Peltier, Ecrits de Prison, 2000, Communiqué du CCRI-CG de l'EZLN, janvier 2013 http://blogs.mediapart.fr/edition/les-autres-ameriques/article/030113/mexique-les-zapatistes-annoncent-la-suite?fb_action_ids=527219737297512&fb_action_types=og.recommends&fb_source=aggregation&fb_aggregation_id=246965925417366

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