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Billet de blog 16 avr. 2016

ETATS, RELIGIONS ET CATASTROPHES 3 Le modèle sumérien

La singularité de l'Etat Islamique n'est pas le terrorisme, mais qu'il est un nouvel exemple de création d'un Etat sur la base d'une religion armée dans un territoire à conquérir.

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     Cela rappelé, décortiqué à gros traits et rudement posé, il devient possible d'aborder l'actualité sans se leurrer, que ce soit la trahison des candidats une fois que la "voix du peuple" leur a mis le pied dans l'ascenseur qui mène à l'empyrée, la fraude fiscale et ses conséquences sur l'utilisation terroriste de l'argent caché, ou l'Etat Islamique comme cas de figure dans les rapports entre Etats, peuples et territoires (et non pas Etats et Religions, comme si la religion existait à part des Etats) [1].

     Si l'on se reporte en effet à la matrice sumérienne d'où tous les Etats sont issus [2], on voit que l'Etat est un système d'assujettissement (des peuples) et d'exploitation (de leurs territoires) constitué d'une armée et d'un clergé, et que les peuples à dominer et le profit à tirer du territoire à exploiter sont respectivement son moyen et son objectif.

    Le premier objectif d'un Etat est l'enrichissement de ses détenteurs par l'appropriation d'un territoire et l'assujettissement de sa population. L'appropriation du territoire assure la possibilité de collecter l'impôt, qui est la source la plus considérable et la plus constante de revenus. Conséquemment, l'acceptation de payer l'impôt est la première forme d'assujettissement, passé l'esclavage. C'est le retour assuré dans les caisses de l'Etat de la monnaie qu'il a mise en circulation ; ce retour consacre sa valeur d'usage [3].

     Le second objectif d'un Etat est la conservation de ce pouvoir territorial et social ; le troisième, son accroissement.

     La guerre est décisive dans la première phase, la religion indispensable dans la seconde, dans la troisième guerre et religion jouent à parts égales qui peuvent se confondre ou devenir rivales.

     C'est ainsi que le territoire est déclaré "national" lorsqu'il est conquis,  "royauté", "république" ou "démocratie" lorsque son régime est sacralisé et sa population administrée, et "patrie" lorsque l'Etat, voulant s'étendre, doit se défendre, par le sacrifice obligatoire de la population administrée.

     Le moyen d'obtenir la soumission, puis l'adhésion, enfin la ferveur enthousiaste (la fureur guerrière), est la transformation d'une myriade de peuples originellement libres en une seule masse de travailleurs soumis, par la terreur pour commencer, par le quadrillage administratif (individualisation, destruction des liens communautaires) pour continuer, par les techniques de mécanisation du travail et d'endoctrinement des consciences enfin pour obtenir l'uniformité psychologique [4].

     Tout cela est œuvre de prêtres au sens large. Tous les enseignants, dans un Etat, sont des prêtres, qu'ils le veuillent ou non. Ils instillent sa religion à longueur d'année, la plupart d'entre eux sans s'en douter, ni s'aviser que ce n'est pas Dieu qui fait une religion, mais l'obligation de croire et la classe qui a les moyens de l'imposer.

     Croire est une impatience : c'est renoncer à prendre le temps d'étudier pour espérer savoir un peu. Mais ce n'est pas tant au contenu que le croyant voue sa croyance qu'à la puissance qu'il sent derrière ceux qui ont le pouvoir de dire : "Seul ceci est vrai". Ce qui explique qu'on puisse croire à n'importe quoi, pourvu que l'Etat guerrier et/ou le clergé donne à sentir sa puissance, et que les religions instituées soient tissées intentionnellement d'absurdités.

     C'est pourquoi toute "éducation nationale", toute laïque qu'elle se proclame, est une entreprise ecclésiastique, en ce qu'elle enseigne (insidieusement ou avec autorité) le respect inconditionnel de l'Etat, sans, à aucun moment, s'interroger sur sa nature et son histoire. Une telle interrogation est empêchée par un tabou, le plus profond dans toute société étatisée.

     Il y a tant de couches superposées de soumission larvée et de surenchères compensatoires pour en arriver à cette religion inconsciente toujours prête à exploser (et à se chercher des boucs émissaires) qu'il n'est pas inutile, pour tenter d'y voir clair et de s'en défaire, pour peu qu'on veille bien reconnaître en être affecté, de revenir au point de départ de cette maladie héréditaire.

     Quitte à constater qu'on ne sait pas très bien comment elle a commencé…

                                                                                     *

     Comment le système d'aliénation planétaire appelé Etat s'est-il originellement implanté? Question qui mérite d'être posée - et demande à l'être avec sérénité…

     Sont-ce d'abord des dieux descendus du ciel qui ont apporté la civilisation dans des régions où il n'y avait que des tribus qui s'entredévoraient, et parce que la richesse qu'ils y ont créée (par les travaux hydrauliques notamment) faisait des envieux autour d'eux, qui se sont armés pour défendre leurs propriétés? Telle est l'histoire mythique de la civilisation depuis Diodore de Sicile jusqu’aux livres d'histoire actuels, avec son fameux mythe du "passage de la nature à la culture", où on remplace "dieux" par "classe sacerdotale", le matérialisme y trouve son compte et le tour est joué.

     Ou sont-ce des bandes armées qui ont d'abord conquis des pays où régnaient une certaine opulence [5], la paix et la liberté [6], puis ont fait sacrer leurs chefs de guerre par un clergé ? C'est l'histoire antique jamais clairement énoncée, mais qu'on a vu se reproduire en Gaule romaine avec Clovis, comme si elle était quelque part écrite, et sa transmission de dynastie en dynastie tenue cachée…

     Tout ce qu'on sait de façon à peu près sûre c'est qu'il y avait à Sumer, dans la basse Mésopotamie, - l'actuel Koweit, qui est le premier endroit de la planète où un Etat ait été créé, - il y a environ 5500 ans, une civilisation agricole du type qu'on appelle aujourd'hui néolithique, suffisamment riche selon ses propres critères, où vivaient des femmes, des hommes et des animaux de toutes sortes depuis que, suite à la fin de la dernière glaciation, la terre avait commencé à se réchauffer,  la mer à monter, parfois à déborder (comme ce fut le cas semble-t-il, de la mer Noire se déversant vers - 7500 ans dans le Bosphore, point de départ du mythe du déluge plus tard universalisé) et la terre à s'augmenter par alluvion dans des deltas (celui du Tigre et de l'Euphrate comme celui du Nil) où elle formait des jardins flottants qui restèrent longtemps des paradis cachés.

     Jusqu'à ce que deux groupes débarquent, les uns venus du sud, par le golfe persique, les autres du nord-est, à pied ; les premiers, qu'on appelle Sumériens, des guerriers lourdement armés, les seconds, des pasteurs poussant leurs troupeaux depuis le plateau iranien au-delà des monts Zagros ; tous deux "en déplacement" et complémentaires dans leurs capacités intellectuelles et militaires, les premiers ayant élaboré des calendriers, les seconds poussé la maîtrise des arts du feu jusqu'à une avance décisive dans la métallurgie.

     De leur rencontre, l'écriture (pour chiffrer les marchandises) et les premières villes sont nées. A la fois garnisons, temples, forteresses et greniers, par dizaines elles se sont élevées au-dessus des marais progressivement asséchés, tandis que les premiers habitants, réduits en esclavage - invention nouvelle comme la guerre de conquête - étaient condamnés à travailler pour leur permettre de réaliser leur fantasme de divinité.

     Les deux groupes d'envahisseurs formant une seule caste dirigeante se sont peu à peu amalgamés, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de visibles au bout de quelques siècles que les Sémites ; seule leur langue désormais fut parlée. C'est ainsi que les premiers Etats théocratiques se sont constitués. D'abord cités rivales aux dieux multiples, en attendant leur unification sous la suprématie de l'un d'entre eux, lorsqu'un échanson hardi, par un habile coup de force, Sargon, renversa le dernier roi sumérien, Lugal-zaggisi (contemporain de Gilgamesh), et fonda le premier empire sémite, l'empire d'Akkad, qui dura de - 2340 à - 2190.

                                                                                *

     Le modèle suméro-sémite va de la conquête à la conservation puis  à l'extension d'un territoire jusqu'à son aboutissement impérial. Ces trois phases ont un caractère cyclique, moyennant un accroissement continuel, depuis Sumer il y a cinq cents siècles jusqu’aux Etats-Unis génocidaires d'Amérique, ayant eu, d'emblée (comme vérifié dès Akkad et repris continuellement depuis par les Assyriens, les Perses, les Mèdes, Alexandre, Rome, Charlemagne, Napoléon, Hitler), vocation mondiale.

     A la phase impériale, si elle est couronnée de succès, il est inévitable que succède, au bout d'un temps variable, une corruption de toute la société, la divinisation de ses maîtres et une décomposition de l'Etat qui ne peut pas plus tenir la pression étrangère à ses frontières qu'il ne peut maîtriser ses dissensions internes ; cette décomposition est propice à l'émergence de formations sociales longtemps réprimées, dont les capacités d'expansion sont portées par des renouveaux religieux.

    Une fois ce modèle répandu sur toute la planète - c'est le temps de "l'histoire" auquel nous continuons d'assister et qui est loin d'être achevé - il ne peut plus s'agir, pour les peuples cherchant à reconquérir leur liberté, comme pour les prêtres-guerriers qui ne sauraient vivre sans les exploiter, que de pérenniser ce modèle, l'agrandir, ou essaimer.

     Créer des Etats factices fut la grande affaire de la "décolonisation". Seuls les anarchistes veulent anéantir les Etats pour fonder des sociétés justes sur d'autres principes.

     Lorsqu'il s'agit de reconstituer un Etat détruit, de reconquérir un territoire perdu ou d'acquérir un nouveau territoire ("nouveau monde" ou "terre promise"), les candidats au pouvoir sont ramenés aux conditions initiales de la création des Etats, par la conjonction entre la force armée et le pouvoir sur les esprits.

     C'est ce qu'illustrent aussi bien les royaumes dits barbares à partir du Ve siècle en Europe, la conquête de l'Amérique au XVIe siècle, Israël dès sa fondation mythique, et l'Islam sur les ruines de l'empire romain en proie aux schismes issus du christianisme depuis le VIIe siècle jusqu'à aujourd'hui.  La création de l'Etat d'Israël au XXe siècle est l'aboutissement de son credo d'exilé monothéiste. Ce credo est celui d'une religion guerrière, comme celui de ses rivaux monothéistes, le christianisme et l'islam. Tous les trois ont utilisé, utilisent et ne cesseront d'utiliser (à moins de se "désétatiser", ce qui est fort improbable s'agissant de monothéismes armés) les mêmes techniques d'élimination des peuples libres, d'asservissement des survivants, de pillage des ressources naturelles et de nivellement des consciences, pour atteindre leur objectif : la suprématie.

     Tous les trois ont la même idéologie d'une nature qui n'existe que pour être asservie, et par conséquent le même programme de conquête de la terre toute entière. Tous les trois sont pétris de fables théologiques au service d'une volonté de domination universelle. Leurs rivalités ne sont pas un accident de parcours qui rendrait l'histoire incompréhensible : elles sont structurelles. Pour le profit exponentiel des détenteurs des Etats qui se réclament de leurs idéologies conflictuelles, ces rivalités  entretiennent un état de guerre sans cesse recommencé dont les peuples sont les victimes prédestinées.

                                                                                 * 

     Si le christianisme  n'est plus aussi conquérant qu'il le fut aux beaux jours des Croisades, - ce qui lui permet aujourd'hui de prêcher l'amour et la justice - telle est sa constitution qu'il n'attend que le martyre pour reprendre du service, dans la perspective d'une "victoire finale" conforme à son idéologie, qui sera relancée, on peut s'y attendre, pour de nouvelles croisades, par de nouveaux prophètes.

     On verra mieux alors à quel point les proclamations de l'auteur chrétien de l'Apocalypse, celles des prophètes juifs éparpillés dans la Bible et la proclamation du califat par le Cheïkh Al-Moudjâhid [7], sont superposables.

     Pas besoin donc pour faire le point d'attendre d'avoir à pleurer de nouvelles victimes. Il suffit de relire l'histoire pour voir comment elle se répète. Comme il suffit de relire ces textes emblématiques des trois frères religieux ennemis pour constater qu'ils contiennent la même "promesse" du "royaume" conditionnée par "l'obéissance aveugle" aux "vicaires de Dieu", les mêmes menaces de sévices à l'encontre des "mécréants", la même valorisation du sacrifice, la même affirmation de la "supériorité de la communauté des fidèles du Dieu unique", la même mythification de l'histoire ("sauvagerie des tribus" d'avant la révélation, rappel des glorieuses luttes des ancêtres combattants), la même sacralisation du pouvoir militaire, et pour finir, ce qui résume tout, la même religion de l'Etat :

     "La vérité est apparue, c'est un Etat… c'est le Califat [8]." 

     La singularité de l'Etat Islamique n'est pas le terrorisme, mais qu'il est, après Israël, un nouvel exemple en moins d'un siècle de création d'un Etat sur la base d'une religion armée dans un territoire à (re)conquérir.


[1] Je renvoie à ce propos à la différence que j'établis au début d'Ouranos entre religion et spiritualité.

[2] Telle qu'exposée dans Du pillage au don, Ouranos et mon émission sur radio-libertaire le 11 avril.

[3] Cf. David Graeber, Dette, 5000  ans d'histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013.

[4] Il y a un mot très fort de Napoléon à ce sujet : "Il faut avant tout arriver à l'unité, et qu'une génération toute entière puisse être jetée dans le même moule."  Suivi de : "Jamais d'état sans religion, sans culte, sans prêtres."  Et cet autre : "Tant qu'on n'appendra pas, dès l'enfance, qu'il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, l'Etat ne formera point une nation." Cité par Louis Bergeron, L'Empire, dans Histoire de la France des origines à nos jours, sous la direction de Georges Duby, pp. 554-583.

[5] Au sens développé par Marshall Sahlins dans Age de pierre, âge d'abondance, 1972. Cf. https://resistance71.wordpress.com/2014/02/11/anthropologie-politique-age-de-pierre-age-dabondance-marshall-sahlins-analyse-par-pierre-clastres/

[6] Les plus "réactionnaires" parmi les historiens de l'antiquité, Tite-Live en tête, l'ont affirmé : les peuples détruits par Rome avant leur conquête étaient libres.

[7] Ceci est la promesse d'Allah, communiqué du Cheïkh Al-Moudjâhid, porte-parole officiel de l’Etat Islamique présenté par le Centre Médiatique Al-Fourqân, Internet 2014.

 [8] Id.


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