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Billet de blog 22 avr. 2016

ETATS, RELIGIONS ET CATASTROPHES 4 Nécessité de l’Etat ou d'une théorie de L'Etat?

Si les images numériques sont programmées pour disparaître, il se pourrait qu'une partie de l'humanité, hallucinée par son propre spectacle, soit en train de vivre sa disparition en direct sans s'en douter.

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     "La singularité de l'Etat Islamique n'est pas le terrorisme, mais qu'il est, après Israël, un nouvel exemple en moins d'un siècle de création d'un Etat sur la base d'une religion armée dans un territoire à reconquérir", écrivais-je à la fin de mon précédent billet.

     Si l'on accepte la proposition précédente comme audacieuse mais non délirante, il parait difficile  de continuer à éviter de poser la question de la légitimité de l'Etat.

     Cette légitimité (ou dignité : la confusion est caractéristique) est également revendiquée par Israël, la Palestine et l'Etat Islamique. La revendication de la légitimité en tant qu'Etat est le dernier piège sur le chemin de la "reconnaissance" qui guette aujourd'hui toute révolution, une fois passée l'épreuve, qui peut être longue, de la non-élimination.

     L'Etat n'est généralement pas vu pour ce qu'il est. On se laisse habituellement abuser par les fastes au sommet et une administration qui envahit toute la société. On vit aussi souvent, dans son rapport avec cette administration, dans l'illusion d'une protection qui n'est jamais pour un Etat facile à tenir et qui est aujourd'hui rien moins qu'assurée.

     Les raisons des illusions que nous nous faisons sur l'Etat sont multiples. L'une d'elles est le langage. Il y a aujourd'hui une érosion du sens déposé dans les mots par les âges au profit d'une "valeur d'usage" dans un vide de sens en quelque sorte mondialisé.

     Le mot Etat est un de ces mots dont l'usage ne dit plus ce qu'il est. Le mot démocratie de même, et le mot religion. 

     D'autres mots couramment utilisés dans le discours politique sont trompeurs. Le mot "peuple" en particulier. Les premiers à s'en aviser - et du parti à en tirer - furent les Romains, qui, des résidus des peuples qu'ils avaient soumis, firent des "tribus", et de ces citoyens de seconde zone le "peuple romain" ; peuple assez habilement trompé par les patriciens l'obligeant à voter pour pouvoir prétendre tenir de lui leur légitimité.

     Ce fut l'invention des Quirites. Elle date de la royauté de Romulus et consacre la fusion des Romains et des Sabins (- 753). Mais ce n'était que la moitié de la légitimité, la moitié populiste. L'autre moitié, la légitimité par le sommet, était la religion consacrant le droit, acquis par héritage, qui conférait aux familles patriciennes le privilège, absolument incessible à la plèbe, de consulter les augures avant tout acte guerrier [1].

     L'Américain, né Romain sans le savoir, ne distingue pas entre gens, peuple et gratin. Tous, dans sa bouche, sont people. Et le Français suit. Et ne sait plus ce qu'il dit.

    J'entends par peuple quelque chose qui est l'équivalent de la diversité des espèces dans le genre humain. J'observe que les peuples qui se sont alliés sans contrainte pour n'en former qu'un ont toujours pris soin de conserver entre eux des distinctions qui faisaient de chacun d'eux le protecteur d'une partie des espèces [2] .

     Autre mot trompeur, le mot société, confondu à l'Etat neuf fois sur dix. En réalité  c'est un mot technique qui s'applique aux possibilités associatives de toute espèce. Le mot peuple de son côté renvoie au principe unificateur, lié à un habitat, de chaque espèce de société.

     La notion de peuple comme partie basse, "inférieure", de la société est une notion politique propre aux sociétés stratifiées. Le mot peuple pris dans ce sens est revendiqué par ceux d'en bas qui luttent contre ceux d'en haut pour s'en libérer. Il arrive aussi, par un renversement non exempt de surenchère, que le mot peuple soit revendiqué par les dirigeants de la société. Ainsi : "On a vu ce que valait le peuple français", a pu dire je ne sais plus quel duc à la suite d'une bataille gagnée.

     Un bataillon héroïque peut prétendre incarner le peuple. C'est une société fabriquée. Mais l'Etat n'est pas une société, c'est un système fabricateur de sociétés qui n'existent que par ses subsides, au détriment du peuple qui joue dans ce système le rôle précis de masse pressurée.

     Un tyran non plus n'est pas le peuple, bien qu'il puisse devenir son "incarnation" par plébiscite. Il est alors l'Etat, la société et le peuple à genoux presque tout entier. Il est tout. C'est sa force et aussi sa faiblesse. Il ne peut se maintenir qu'en anéantissant toute opposition. C'est intenable dans le temps long, quelle que soit l'énormité des dégâts que cela fasse. Eliminé, il peut être remplacé, et le régime de répression se poursuit.

     C'est pourquoi abattre un tyran n'est pas faire la révolution. C'est renverser l'Etat qui serait une révolution, parce que c'est avec l'Etat que la stratification de la société a commencé.

    Revendiquer un Etat, quand on s'attaque au sommet d'un système, c'est tromper le peuple qui combat pour se libérer de son oppresseur, en lui faisant miroiter comme un accomplissement révolutionnaire la perspective de devenir à son tour le détenteur des moyens de l'oppression. De là il n'y a qu'un  pas vers le sophisme suprême : faire croire au peuple qu'il pourra retourner ces moyens contre ses oppresseurs (en y ajoutant les "traîtres" et les "saboteurs"). C'est en vertu de ce sophisme que la dictature succède à la révolution. Et la dictature, avec les moyens de l'industrie, ce sont des millions de morts assurés.

     Tout ce que devraient défendre les peuples en lutte, s'ils avaient pleinement conscience de ce qu'implique le vocabulaire de la politique, c'est la reconnaissance de la légitimité de leur souveraineté sur leur territoire en tant que peuple.  

    On est loin d'une semblable problématique avec le spectacle des migrants refoulés aux frontières de l'Europe par milliers, quand ils ne se sont pas noyés dans la Méditerranée. Spectacle qui, couplé à celui des victimes des bombardements en Syrie, rappelle ceux de l'Irak par les Américains et leurs alliés depuis la seconde guerre du Golfe (2003-2011) qui portent à plus de 1 million les victimes de la "guerre contre le terrorisme" ; et, en remontant plus loin, le massacre des bosniaques en 1995 (plus de 8000 morts) et en 1994 celui des Hutu et des Tutsi (entre 500.000 et 1 million de morts) et le drame congolais qui se poursuit (6 millions de morts). En remontant plus loin encore, le spectacle de l'horreur continue avec la famine utilisée à des fins politiques entre 1983 et 1985 par le gouvernement d'Ethiopie  (500.000 morts), l'assassinat de 1,7 à 2,5 millions de personnes en 1975 par les Khmers Rouges au Cambodge, les millions de victimes de la "révolution culturelle" dans la Chine de Mao Zedong et les 20 à 40 millions de victimes de la Grande Famine entre 1958 et 1961 causée sous l'autorité du même par la modernisation de l'économie ;  les 500.000 à 1 million de morts indiens et pakistanais provoqués par la partition de l'Inde en 1947 et l'effondrement de l'empire britannique, les 62 millions de victimes de la Seconde guerre mondiale, dont 125.000 morts le 6 août 1945 à Hiroshima en un seul jour, suivis des 330.000 hibakusha ("victimes de la bombe") japonais morts depuis, les 14 millions de soldats, 20 millions de civils tués en 1941 sur le front de l'Est dans la guerre entre l'URSS et le IIIe Reich et 6 millions de juifs exterminés dans des camps de concentration entre 1938 et 1945 par l'Allemagne nazie ; et en remontant plus loin les 2 à 8 millions d'Ukrainiens victimes en1932-33 de la stratégie de Staline pour moderniser l'économie, s'ajoutant au million de victimes des purges staliniennes entre 1921 et 1954 ; le génocide arménien (600 000 à 1,5 million d'Arméniens exterminés entre 1915 et 1923 par le gouvernement turc), les 9 millions de morts de la Première guerre mondiale… J'arrête ici la liste : au-delà il n'y a pas de photo mais il y a la famine en Irlande de 1845 à 1852 (1,5 million de victimes), les guerres napoléoniennes (de 3,5 à 6,5 millions de morts. "Qu'est-ce que vous voulez que la mort d'un million d'hommes puisse faire à un homme comme moi?" aurait déclaré en 1813 Napoléon à Metternich), le génocide vendéen de 1793 à 1796 (117 000 à 400 000 victimes), la traite des noirs (2 millions d'Africains morts dans le transport, 4 millions en esclavage [3] ), le génocide indien (un continent réduit au 5% du chiffre de sa population à l'arrivée des Européens), la fin de l'holocène déclenchée par l'action humaine, chasse, déforestation, agriculture, élevage, urbanisation, industrie,  autrement dit le début de l'anthropocène, et avec lui nous entrons dans la longue histoire, mais nous n'avons pas le début du film, rien que des chiffres, jusqu'à un rythme actuel de 140 000 espèces disparues par an…

     Si j'ose ici parler de "spectacle", c'est que l'image, animée ou fixe, relayée aujourd'hui par internet en légende de chiffres presque sans récit, tend à devenir tout ce qui reste des millions de victimes dont le nombre, loin de diminuer, mais chaque fois annulé par l'ampleur de celui qui suit, - proportionné de surcroit à l'inconcevabilité de l'énormité la catastrophe en cours, dans une partie croissante de la population humaine devenue consommatrice du spectacle anticipé de sa propre disparition à compte d'autrui, - continue à documenter inutilement la suite des désastres dont est jalonnée l'histoire de l'humanité… Interminable fresque de l'impuissance des masses éliminées en vagues successives, que ce soient les squelettes vivants livrés au massacre ou à la famine, ou les mieux nourris qui voudraient les sauver in extremis, à défaut de prévoir le désastre répétitif et de pouvoir empêcher de nouvelles horreurs dans l'avenir.

     Que restera-t-il de cette époque médiatique ? Que restera-t-il de l'homme du temps de l'obsolescence programmée de tout nouveau produit ?  Si la massification de l'humanité va au train que sa surconsommation indique et si les "nouvelles images" ne sont fabriquées que pour s'anéantir, il se pourrait qu'une partie importante de l'humanité, ivre par son propre spectacle, soit en train de vivre sa disparition en direct sans s'en douter [3]

     A l'antipode de ce spectacle fantomatique, - ou à son avant-scène, dans le paradoxe d'un état d'urgence qui l'interdit sans l'empêcher - une foule peut aujourd'hui se rassembler en France et débattre de politique sans être aussitôt balayée par les autorités... Pour combien de semaines encore cette tolérance musclée ?

     Est-ce sur le même plan ou sur un autre axe qu'il faut placer la lutte des peuples pour la reconnaissance de leur légitimité? Lointains en tout cas en paraissent aujourd'hui la conscience et l'objectif. 

     D'autant que cette reconnaissance n'est pas un droit à revendiquer, encore moins à quémander, une fois la tyrannie mise à bas. C'est un fait à imposer à la communauté internationale en poursuivant à son niveau la lutte et le débat.

     William Faulkner disait qu'il fallait avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre de vue pendant qu'on les poursuit. C'est avec un pareil esprit de suite qu'il y a lieu d'opposer la lutte pour la souveraineté fondée sur une légitimité naturelle  à une légitimité fabriquée de toutes pièces par les Etats unis pour l'imposer comme seul droit véridique.

     Le système étatique de légitimation est d'autant plus insidieux qu'il est religieux sous ses dehors laïcs. De quelle autorité en effet se réclament les légitimateurs auto-proclamés du droit à l'existence des Etats mais non des peuples ? D'une autorité mythique. L'internationalisme par le sommet a quelque chose sacré. Il surplombe, quand bien même ce n'est pas lui qui commande en réalité. C'est l'opposé de l'internationalisme des peuples dont la légitimité admet l'humilité.

     Humilité notamment de reconnaître que la légitimité naturelle vient du sol et du souci de sa protection, donc de sa connaissance, qui n'est pas donnée ;  mais non du ciel, dont nul ne peut sans usurpation se réclamer.

     Or cette légitimité par le sol peut se perdre. Lorsque c'est le cas, la première tâche est de la regagner. C'est un sens qui peut être trouvé dans les activités qu'anime un souci écologique.

     Les candidats à la reconnaissance de leur existence comme Etats passent cette étape, au nom de la classe substituée à celle de peuple, comme si la "classe des travailleurs" n'avait pas partie liée avec l'industrie qui l'a produite, et qu'elle a besoin de perpétuer pour survivre.

     Ces candidats sont dans la même équivoque que les bolcheviks, et autres "guides" du prolétariat devenus ses liquidateurs une fois le pouvoir pris. Le marxisme-léninisme-stalinisme, pas plus que les "Lumières" et la "démocratie", ne sont la science en matière d'économie politique. Une théorie de l'Etat est indispensable pour échapper au cycle qui voue toute révolution à finir en dictature.


[1] Il y a de beaux discours dans Tite-Live à ce propos dans son Histoire romaine, Livre I. Cf. aussi Ouranos, chapitre X.

[2] Cf. Du Pillage au don, p. 43-68.

[3] D'après l'historien Serge Daget, le nombre des victimes, sur trois siècles, de la traite des Noirs, se répartit en 11,7 millions pour la traite atlantique, 7,4 millions pour la traite transsaharienne et 4,28 pour la traite orientale; voir Serge Daget, La traite des Noirs, Rennes, Ed. Ouest-France Université, 1990. Olivier Pétré-Grenouilleau  (Les Traites négrières, essai d'histoire globale, Paris Gallimard, 2004) fait une estimation encore plus élevée.

[4] Voir à ce sujet le film de Diane Baratier, L'Avenir de la mémoire : de l'argentique au numérique, Rouge Production, 2014, où l'on peut entendre dire : "Il est probable qu'il ne restera aucune image du XXIe siècle."

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