3. Où ça commence à puer.
La polarisation autour du mariage gay n’a pas créé l’homophobie, elle l’a exacerbée. Le gouvernement aurait été plus avisé de chercher à l’atténuer.
Pourquoi cette hâte du parti socialiste à légaliser le soi-disant « mariage pour tous » ?
La première explication qui saute aux yeux est puérile : c’est la tentation narcissique d’apparaître progressiste en récoltant le bénéfice le plus facile à obtenir d’une majorité promise à se dégonfler rapidement.
Si gouverner c’est prévoir, ou bien les socialistes n’avaient pas prévu qu’ils allaient jeter la droite dans la rue, ou c’est ce qu’ils voulaient : polariser la question au détriment du débat, quitte à créer un nouveau motif d’affrontements, quelles qu’en soient les conséquences.
Dans un cas, c’est ne pas gouverner ; dans l’autre c’est le faire malhonnêtement.
En tout état de cause, qu’est-ce qui est préférable : ne rien faire ou agir n’importe comment ?
On a vu le « n’importe comment » poindre dès le commencement, quand les socialistes se sont mis à spéculer sur le profit qu’ils allaient pouvoir retirer du conflit qu’ils étaient en train de créer, trop heureux d’avoir lieu de s’indigner, le moment venu, de la violence de la rue, pour médiatiser le contraste avec la vilaine droite qui leur permettait de gonfler leur image de vertueux combattants républicains. Avec en acompte le mépris pour ce qu’exprimeront les urnes, le jour où il reviendra à la population de se prononcer sur cette question.
Hâtive, la démarche ; artificielle, la turbulence suscitée par cette précipitation ; mais artificiel surtout le sujet lui-même ; le summum de l’artificialité.
En tant que citoyens ou ruraliens, avons-nous été conviés à un débat sur un phénomène de société ? Pas qu’on le sache dans mon canton. Nous avons assisté à la place à un spectacle où nous avons pu observer la privatisation d’un phénomène qui, peut-être, nous concernait.
Et tant cette privatisation que ce spectacle n’ont pas été le fait d’un groupe particulier, mais de l’Etat et de son gouvernement et d’eux seuls ; les autres n’ont été que des suiveurs.
Acte partisan donc, au nom d’une majorité de circonstance, supplémentée par une rhétorique !… les « Lumières » !...
Si c’avait été un phénomène de société, si le mouvement était venu d’en bas, des gens eux-mêmes, s’il y avait eu une démarche en provenance d’une minorité, en dehors de toute manipulation, revendiquant la possibilité de vivre ensemble sans être inquiétés, il y aurait eu lieu de nous réunir et de discuter.
Mais si cette minorité, tout en nous ignorant, n’avait eu souci que de se donner en spectacle, comme si c’était aux média de faire la politique ; si, du coup, elle avait fait monter sa revendication d’un cran ; si elle avait demandé de pouvoir avoir des enfants artificiellement tout en exigeant par ce biais d’avoir droit au même mariage que ceux qui peuvent se reproduire naturellement, on aurait été en droit de se demander : Qui sont ces gens ?
Au nom de quoi les homosexuels introduiraient-ils dans le mariage la stérilité associée au dégoût de l’autre sexe ? Si encore ils nous avaient dit clairement en s’adressant à chacun de nous personnellement (car c’était, on le reconnaîtra, une belle occasion de pratiquer la démocratie directe) : « Au nom de la science, qui nous permet de surmonter cette stérilité en ayant des enfants artificiellement », on aurait pu commencer à examiner cette question tranquillement et en prenant tout son temps.
La science, vaste sujet. L’aspect technique ensuite, qui n’est pas simple…
Et puis l’aspect moral, qui non plus n’est pas simple mais a l’avantage de pouvoir s’énoncer plus brièvement : Comment ça se vit pour un enfant le fait d’être né artificiellement ?
On n’en sait encore rien ou pas assez (ou déjà trop). De toute façon, avec ou sans données statistiques, rien n’empêche de poser la question : Si l’enfant né artificiellement n’est pas l’enfant biologique du couple qui l’élève, de qui l’est-il ? De la science ?
Ça veut dire quoi concrètement ?
On peut détester tant qu’on veut la filiation biologique, vilipender la famille, traîner le mariage dans la boue, cette haine est plus psychanalytique qu’elle ne l’avoue. On a du coup une bousculade de questions en une : les parents adoptifs forment-ils ou non une famille ? C’est ce que veulent les homosexuels en tout cas semble-t-il, puisqu’ils demandent à se marier.
Entre mariage et famille où est la différence ?
Et qu’est-ce qui permet aux homosexuels de dire qu’ils formeront une meilleure famille que l’ancienne ? Parce qu’étant homosexuelle « à égalité » avec l’autre, elle est à la fois plus « démocratique » et plus « moderne » ? Foule de questions ! La démocratie, est-ce que ça s’assène ? Quant à la modernité, compte tenu de l’obsolescence programmée de ses produits, on est tenté de demander : quel sera le modèle suivant, une fois que le neuf aura cessé de fonctionner ?
Un argument qui revient avec insistance en faveur de la supériorité de la famille homosexuelle est que, l’enfant n’y étant pas l’enfant biologique de ses parents, il est libéré des imperfections naturelles et de tout ce que trimballe la famille biologique, trop « naturelle » et trop « chargée d’histoires » en même temps.
Mais d'où vient cette idéologie anti-naturelle? Quelle est son histoire? Et qui les raconte, ces "histoires"?
Et puis, libéré comment, l’enfant ? En apprenant que « papa » et « maman » ne veulent rien dire, ni plus que yin et yang, qu’une mère peut être un homme, un père une tante, et que les grands-parents sont un mythe d’un autre temps ?
En apprenant surtout que la manipulation génétique d’où il provient ne le regarde pas plus que ce qui se passe dans le lit de ses « parents ». Difficile à évacuer pourtant, la question de l’origine génétique. Un enfant né artificiellement est génétiquement un enfant de la technique (et donc des techniciens) auxquels il doit son existence. Vaste problème. Choix de société… De civilisation peut-être...
En tout cas, rien qu’avec cette question-là, on avait de quoi discuter un bon moment.
Mais eux, non. Il ne s’agit pas de ça. Ce n’est pas ce que disent – nous disent-ils - « les homosexuels ». Ils disent – nous l’ont-ils assez répété : « C’est une question de principe : de démocratie, d’égalité. »
Voilà une autre paire de manches. Ça va faire beaucoup à discuter. Ça va prendre beaucoup de temps.
Mais eux : non, vite, on est pressés…
Bon, alors, vite, les fondements.
*
Inventeurs de la démocratie, les anciens Grecs sont aussi réputés pour avoir prisé l’homosexualité. Malgré cela, on ne voit nulle part qu’il leur soit venu à l’idée de revendiquer le mariage pour les homosexuels au nom de l’égalité.
C’était, clairement, une autre affaire. Plutarque, qu’on ne peut guère soupçonner de sympathie judéo-chrétienne, est limpide à ce sujet. Evoquant les reformes de Solon qui posèrent les bases de la démocratie, « la cohabitation d’un homme et d’une femme, écrit-il, devait avoir pour but la naissance des enfants, pour mobiles la tendresse et l’amour… Il ne faut pas, dit-il plus loin, dans les cités, tolérer des unions qui n’ont pas le caractère réel du mariage, ni sa fin… »
Les relations homosexuelles ont toujours gardé chez les Grecs un statut à part, le plus souvent transitoire, associé à une certaine liberté dont la jeunesse jouit un peu partout, chez les humains comme chez les oies, [i] avant de se ranger ; et, une fois rangée, au libertinage extra-conjugal. Si on veut à tout prix rapprocher l’homosexualité du mariage il faut le ranger dans la catégorie des relations dérogatoires.
Et si on veut chercher des enseignements dans d’autres sociétés, l’ethnographie corrigeant utilement l’histoire, l’homosexualité est presque partout comprise comme un comportement particulier qui, à ce titre, n’est pas forcément réprouvé. Elle peut même jouir d’un statut privilégié, comme la folie, en tant que singularité ; à la limite même être considérée comme sacrée ; ainsi les berdaches ("hommes à deux esprits") et les agokwa ("hommes-femmes") des sociétés indiennes d'Amérique souvent cités. [ii]
Mais il n’existe pas une société au monde - avant les sociétés étatisées "évoluées" - où l’homosexualité entre dans la catégorie du mariage, pour la raison universellement acceptée que cette catégorie se définit par sa finalité : la naissance des enfants, et elle seule (à l’exclusion, chez les Grecs, de tout autre intérêt, notamment financier : Solon est formel à ce sujet); ce qui n’empêche personne de se mettre en ménage avec qui il lui plait, mais ça n’a rien à voir avec le mariage ni ne saurait en aucune manière le recouper.
- Mais quoi ? entend-on à gauche s’impatienter. Les mœurs ont évolué. Pourquoi tous les gens qui s’aiment ne pourraient-ils pas se marier ?
Comme si l’amour était une raison suffisante pour se marier ! Et puis qu’est-ce que l’amour ? N’est-ce pas un sentiment qui, en Occident, n’a cessé de varier ? [iii] Et pourquoi se marier ? Pourquoi cette importance accordée au mariage par le gouvernement socialiste et cette obstination à y faire entrer l’homosexualité ?
Avant d’être en désaccord sur le mariage et l’homosexualité, il serait peut-être bon de nous aviser que nous ne vivons pas forcément tous les choses de l’amour de la même façon.
On se marie pour vingt raisons. Mais pour un homme, une chose, une fois dans sa vie, est certaine : si l’amour en est la raison, se marier c’est renoncer à toutes les femmes pour une seule ; comme pour celle-ci c’est renoncer à tous les hommes pour lui. Sinon, ce n’est pas la peine de se marier. Et il n’est pas non plus nécessaire de se marier pour atteindre à cet absolu au prix d’un renoncement ; il suffit de s’aimer.
Le mariage, qui fixe la relation pour la vie, est souvent, à terme, l’occasion de tromperies, moyennant la possession d’un partenaire sexuel assuré.
Il suffit de penser au mariage sous le jour amoureux pour voir poindre tout ce qui y déroge. Comme il suffit de penser à l’amour pour lui opposer la sexualité, comme ce qui y tend tout en escomptant y échapper.
Nietzche remarque dans Le Gai savoir que les lois se rapportent en général aux exceptions plutôt qu’aux usages ; et s’amuse de voir que « les punitions les plus dures frappent ce qui est conforme aux mœurs du voisin. » [iv] Ainsi en allait-il peut-être encore au temps de Nietzsche chez des peuples soucieux de se distinguer les uns des autres. Ce n’est plus notre cas, à en juger par l’évocation, en faveur du mariage gay, des cas norvégiens et autres « européens ». Qui a décidé qu’il y avait une culture européenne des sentiments comme il y a un marché européen de l’argent ?
J’entends bien qu’en faisant une loi pour étendre le mariage aux homosexuels, les législateurs calculent que, l’usage finissant par rendre tout normal, il suffit de faire des unions homosexuelles des mariages selon la loi pour créer un nouvel usage que le temps avalisera.
Mais l’union libre, qui était le régime auquel participait la relation homosexuelle, existait avant la loi qui lui permettra de se fixer en mariage, et cette union n’était ni normale ni anormale ; elle était à part. Surtout, avant d’être une union, l'homosexualité est un état, une tendance, une préférence, une virtualité; et cette virtualité a sa vie à part; sa « berdachité. » En l’incorporant au mariage auquel elle n’a jamais eu part, on ne change pas seulement la nature de l’homosexualité. Par le nouveau droit qu’on y fait valoir d’avoir des enfants de manière artificielle, on la réduit à la seule dimension matrimoniale, tout en dévastant le mariage auquel on l’incorpore, par la violence qui ignore l’avis de ceux qui le pratiquaient sans intrusion jusqu’alors.
« La vieille institution du mariage, entend-on dire encore, est décadente. Il est temps d’en tirer les conséquences ». Y faire entrer des couples qui n’ont pas la capacité de se reproduire, n’est-ce pas avouer qu’on veut l'achever ? Tout en disant « on ne vous enlève rien ». Quelle malhonnêteté !
Dans la provocation d’une opposition excluant toute nuance, sous la pression d’une gauche d’autant plus arrogante que sa corruption était de jour en jour plus évidente, ce qui était le plus flagrant, c’était la médiatisation de la surenchère républicaine sur laquelle elle avait misé sa crédibilité pour dissimuler un scandale plus profond : la promulgation du « droit » le plus contestable qui soit (et qui à ce titre méritait un débat) : celui, pour les homosexuels, qui, naturellement, ne peuvent pas avoir d’enfants, d’en acheter, et moyennant cette possibilité odieuse, de se prétendre égaux en « droit d’avoir des enfants » à ceux qui peuvent en avoir par la voie naturelle ; - et, scandale encore pire, qui à terme en découle, mais logiquement la précède, la possibilité d’en fabriquer industriellement (et le mariage n’a rien à voir là-dedans).
En d’autres termes, la dénaturation de la société franchissant, par la reproduction artificielle de l’humanité, un nouveau degré.
Cette dénaturation n’est pas nouvelle, elle a une longue généalogie derrière elle. Comme telle, elle constitue un fait méritant débat, car elle touche au fondement de cette civilisation.
C’est bien évidemment ce débat qu’il s’agissait de rendre impensable, au nom du plus éculé de tous les clichés : le soi-disant « progrès », pour ne rien dire de la prétention à la « vérité » des tenants masqués de l’eugénisme.
[i] Voir Konrad Lorenz, http://www.ina.fr/video/I06251856
[ii] Voir Pierrette Désy, « L'Homme-femme. (Les berdaches en Amérique du Nord) », Libre — politique, anthropologie, philosophie. Paris, Payot 1977.
[iii] Voir Denis de Rougemont, L’Amour et l’occident, 1939, entre autres.
[iv] Frédéric Nietzsche, Le Gai Savoir, 1882, I, 43.