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Billet de blog 26 sept. 2018

Les grandes découvertes... et ce qu'elles cachent, parfois (nœuds, strates et Balboa)

Les nœuds mentaux sont des héritages de l’esclavage. Ils viennent de l’inconscience de vivre dans un État. L’inconscient des descendants d’esclaves vient de l’effacement du trauma de la défaite...

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Une tradition chinoise attribue l’origine de l’écriture à des cordelettes.

Les Incas avaient pour écriture des cordelettes nouées de différentes couleurs appelées quipus.

Plus près de nous, en 1970, Ronald D. Laing a publié un petit livre intitulé Nœuds.

Faire des nœuds est une mnémotechnique. Les dénouer une thérapie.

Les nœuds mentaux peuvent s’observer dans des expressions toutes faites qui indiquent des endroits où la pensée s’arrête, ne peut pas remonter plus loin, et à partir de là tourne en rond.

Par exemple : « L’homme est supérieur aux animaux. » « L’homme est mauvais. » « Les hommes ont besoin d’être commandés. » « Le pouvoir corrompt. »

Nœuds qui pendent muselés dans nos têtes, comme d’augustes lustres, jusqu’à ce qu’un tremblement les fasse entrer en dissonance.

Le besoin de se sentir supérieur aux animaux répond au besoin d’avoir quelqu’un en-dessous de soi, quand on préfère ne pas voir qu’on est au plus bas. Il n’y a qu’un pas alors pour y mettre aussi des hommes, s’ils sont encore plus pauvres et/ou n’ont pas la même couleur de peau ou la même religion (ou non religion) que soi (et pour les hommes, à commencer par y mettre les femmes). Surtout si on a l’intention et la possibilité de les exploiter en toute impunité. La cruauté avec laquelle on le fait a sa racine dans une infériorité que la religion peut aider à assumer. C’est le penchant du descendant d’esclaves en qui leurs maîtres ont bien fait entrer leur catéchisme. Après les avoir arrachés à tout lien avec la nature, les faire croire qu’ils sont au dessus de la création.

Les nœuds mentaux sont des héritages de l’esclavage. Ils viennent de l’inconscience de vivre dans un État. L’inconscient de l’esclave vient de l’effacement du trauma de la défaite.

Filles lointaines d’une longue histoire qu’une autre a recouverte, bien des attitudes compensatoires s’originent dans ce trauma.

Les Français ne sont pas tout d’une pièce. Serviteurs et maîtres n’ont pas les mêmes traditions. Sous le portique de l’égalité républicaine, il y a longtemps que le peuple a fait sa soumission. C’est ce qui le rend si tolérant envers les histrions. Dans l’exaltation du simulateur hors pair il espère accomplir sa rédemption. Surtout s’il a un régicide mal digéré mêlé à une révolution tronquée sur l’estomac.

Thérapie de l’histoire remise à l’endroit.

Un retour au temps de la romanisation ne suffirait pas pour dénouer tous les nœuds qui pendent dans nos têtes. D’autant que les Gaulois étaient des Celtes, des envahisseurs, – des germains – « les plus ineptes écorcheurs de bêtes » disait Rimbaud. En sacrant Clovis, le clergé gallo-romain a rendu le peuple à ses premiers maîtres.

Dénouement : « On est tous plus ou moins issus de germains, faut être francs! »

Histoire circulaire qui ne permet de remonter à aucun principe, ni à aucun peuple fondateur dont on pourrait voir inscrite la devise dans une coutume ou dans un rite, à défaut de se souvenir qu’il aurait dit : « Voilà en quoi consiste notre alliance avec la création. » Lascaux ?...

« Poursuite de la mentalité coloniale dans la république par inertie historique », disait José Marti à propos de l’Amérique post-hispanique.

Circonstance heureusement rappelée par Arysteides Turpana Igwaigliginya, dans son livre qui vient de paraître : Critica del Gunasulei. Dans cet essai, l’auteur, membre de la nation dule (kuna), frotté de philosophie grecque, de culture mondiale et grand connaisseurs des lettres françaises, de Villon à Barthes et au-delà, tire les conséquences critiques de la célébration annuelle de la « découverte de l’Océan Pacifique » le 26 septembre 1513 par le conquistador Vasco Nunez de Balboa.

Le gouvernement panaméen s’apprête à célébrer le cinquième centenaire de cette « découverte ». avec dons de sommes considérables au gouvernement espagnol destinées à la restauration du bénitier où fut baptisé le « découvreur », occasion de procéder à de nouveaux « baptêmes d’indiens »…

La critique de cette célébration par Arysteides Turpana Igwaigliginya s’appuie sur le fait que Asco Nunez de Balboa n’a pas découvert ce que ses ancêtres connaissaient depuis 40 000 ans ; il n’en veut pour preuve que les indications que Balboa reçut « des récits des autochtones », de son propre aveu dans une lettre au roi ; et que, loin d’être un héros, Asco Nunez de Balboa était une crapule, preuve à l’appui tirées de Bartolomé de Las Casas.

Tel qu’il m’apparaît à la lecture de sa biographie et en le comparant à des aventuriers que j’ai rencontrés, je vois Vasco Nunez de Balboa (1475-1519) comme un conquistador haut en couleurs, pillard, paillard, charismatique, aventureux, habile, rusé, cupide et généreux, violent, cruel, sanguinaire (moins que certains de ses successeurs toutefois), prudent et séducteur, mais finalement malchanceux.

Son épopée commence comme passager clandestin avec son chien dans un tonneau, et se déroule dès lors à toute vitesse : elle tient en l’espace de 10 ans à peine. Il fut vraisemblablement le premier européen à voir le Pacifique (dont il prit possession au nom du roi d’Espagne selon le rite, en armure, les pieds dans l’eau, une épée dans une main et dans l’autre un drapeau, peut-être une croix) et s’apprêtait à partir pour conquérir le Pérou, quand il fut prit de vitesse par Pizarro, qui le livra au nouveau gouverneur de la Castille d’Or, Pedrarias de Avila, son rival, lequel, ayant patiemment tissé son piège autour de Balboa, le fit décapiter à la hache, avec quatre de ses compagnons le 15 janvier 1519 à Acla, sous l’inculpation, cousue fil blanc, d’ « usurpation des territoires de la couronne ».

Je comprends que mon ami Arysteides Turpana le haïsse, mais pourquoi le méprise-t-il? Je n’aime pas Jules César, je ne le méprise pas. Et bien sûr je ne l’adore pas. Je le combattrais si c’était à refaire, je crois – mais, quitte à avoir les mains coupées comme à Uxellodunum en cas de défaite ? Alors c’est tout le plan de la résistance gauloise qui serait à revoir! En tout cas, il me semble que Vasco Nunez de Balboa ne fut pas plus cruel que Cortez ou Pizarro, étant la même sorte de soldat, et qu’il n’a pas plus que Christophe Colomb usurpé sa gloire posthume de « découvreur » tombé en disgrâce.

Mais les célébrations par les uns ne peuvent manquer d’être des occasions, par les autres, de remises à l’endroit.

Comme nous avions le franc naguère, les Panaméens ont aujourd’hui leur balboa, ce qui n’est pas pire après tout que l’euro...

Si Vasco Nunez de Balboa est l’ « idole de la bourgeoisie panaméenne », s’il y a un « balboaïsme » à Panama, ce n’est certes pas en rappelant ses crimes qu’on le déconstruira. Comment reprocher à un homme des pillages, des tromperies, des massacres qui furent monnaie courante au temps de la Conquista? Elles en furent l’ordinaire, parce qu’elles répondaient à une politique. Ce que cette politique a d’odieux commence avec la possibilité, pour un souverain, obéi de millions d’hommes et disposant des moyens d’armer une flotte, de décider sur le papier : ceci est à moi, et de confier à des soudards la réalisation de ce diktat.

L’aventure de Balboa commence avec l’ouverture à la concurrence de la conquête de la « Terre Ferme » (américaine) par le roi espagnol Ferdinand le Catholique en 1508. Le procès de la célébration de la « découverte du Pacifique » doit être (et c’est bien le sens au fond de la démarche de Turpana) le procès, non d’un homme, mais, au-delà de cet homme qui en est devenu le symbole, de la Conquête elle-même, et de celle-ci non comme un fait passé, mais comme un système qui se poursuit, non seulement en esprit – il y a un retour aujourd’hui de l’« esprit de conquête » chez les attardés de la croissance à tout prix – mais dans les corps agissants de gouvernants promouvant manu militari des installations hydroélectriques dévastatrices comme celles de Barro Blanco géré par la GENISA.

La célébration de criminels et de bourreaux comme de héros nationaux convient aux dirigeants dont le mépris du peuple donne du piquant à leur suprématisme. On les voit dodeliner sur les gravures avec une complicité bonasse en regardant cuire à petit feu leurs victimes, en les livrant à la dévoration de leurs chiens de chasse, en les éventrant, en les coupant en morceaux.

La victoire change le crime en justice. Pire : le crime donne à la Justice son lustre d’implacabilité. Par voie de conséquence, l’engluement dans la soumission peut pousser des pauvres types à martyriser plus désarmés qu’eux.

Echos de Franz Fanon dans tout cela.

Strates de la conscience de soi.

Selon la pression à laquelle on est exposé, on est partie prenante de résistances populaires ou pas. Selon le camp dans lequel on se situe à distance, on en est solidaire ou pas. Dans une boucle historique plus ample, la persistance des résistances indigènes réveille en nous des échos de celles qui ont été perdues par nos ancêtres et jusqu’à nos plus proches parents, ou pas.

A tout nœud répond son double antithétique. A « l’homme est supérieur aux animaux », répond « tous les Français étaient collabos. » C’est un nœud du même tournure que « tous les hommes sont lâches » (et « ont besoin d’être commandés », etc.).

Comme si nous ne devions pas aussi à des résistants (et à des Anglais, des Américains, des Canadiens, des Russes, et des tirailleurs marocains et sénégalais) la liberté qui nous reste.

Ces résistants n’ont pas tous fait carrière après la Libération...

Qui n’a entendu dire : « Est-ce que je peux être sûr(e) de ce que j’aurais fait sous l’Occupation ? » La réponse est dans la question. Ce n’est pas une question d’époque. On est résistant par foi.

Par prédisposition aussi parfois, par « appartenance » peut-être...

Oui, peut-être qu’il y a une culture de la résistance. Mais c’est une autre histoire, où celle de notre pays rejoint celle dont nous parle Arysteides Turpana.

i Colleccion de Estudios Interdisciplinarios, Panama, 2018.

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