ETATS, RELIGIONS ET CATASTROPHES 5 L'Etat, sa caste, son cheptel

Seuls les super-riches forment des dynasties. Ce qui explique leur mépris pour les chefs d'Etats "démocratiques", qui ne sont en place que pour un temps limité, et dont ils se servent comme de hochets.

     "Une théorie de l'Etat est indispensable pour échapper au cycle qui voue toute révolution à finir en dictature", écrivais-je à la fin de mon précédent billet.

     Nous n'en sommes pas là. Mais il n'est pas trop tôt pour réfléchir : il pourrait en résulter un moindre mal. 

     Une théorie de l'Etat peut se résumer en 5 points :

1. Tout Etat est constitué de deux groupes : les guerriers et les prêtres. Les guerriers s'emparent d'un territoire et exercent leur pouvoir sur les habitants. Les prêtres règnent sur les esprits.                                                                                                                     

2. Un Etat naît lorsque ces deux groupes s'allient pour former une caste et exploiter une classe qui devient la condition de leur survie. Cette classe est formée des peuples qu'ils ont asservis.

3. La condition de tout peuple asservi est celle de prolétaire. Le mot est d'origine romaine. Est prolétaire quiconque, ne possédant ni argent ni terre, vit de son prole, c'est-à-dire de son salaire, dans une économie qu’il subit.

4. Pour prolétariser les peuples qu'elle conquiert, la caste dirigeante utilise sa supériorité intellectuelle et technique quant à la fabrication et l'usage des armes et la gestion de population humaine considérée comme un cheptel.

5. Les Etats une fois constitués s'affrontent autant qu'ils s'allient [1]. Sous des dehors d'hostilité à grand spectacle, les guerres que les Etats se font entre eux pour le plus grand mal des peuples sont la forme poussée à l’extrême de l'économie politique.

     Le lecteur aura remarqué que je prends les mots "classe" et "caste" à rebours de leur emploi habituel, où les dirigeants sont supposés former une classe (au sens noble) et les dirigés une classe inférieure formée originellement de castes de vils métiers. La vision de l’ensemble de la société qui ressort de cet usage est une inversion de la réalité.

     Une caste est une classe fermée ; mais la fermeture n'est pas la même à la base et au sommet. S’il peut arriver que ceux d’en haut déchoient de leur caste, ils opposent à ceux d’en bas une barrière assez hermétique pour les empêcher d’y entrer : ceux d'en bas ne peuvent pas sortir de leur caste, ceux d'en haut feront tout pour y rester. En outre, une classe n'existe qu'en opposition avec une autre (dans une société polarisée il y en a deux principales) tandis qu'une caste n'existe qu'en s'excluant de toutes les autres. Il n’y a ainsi pas de dialectique entre classe et caste, pas plus qu’il n’y en a entre castes : il ne peut y avoir de dialectique, de dialogue conflictuel, qu’entre classes.

     Les patriciens de Rome ont été parmi les premiers à voir l’intérêt de présenter un tableau de leur société en classes : ce tableau permettait de donner à la plèbe l’illusion d'une opposition  surmontable.

     En réalité ce tableau date de bien avant Rome : il date de Sumer, où l'on peut voir le peuple excédé par les abus de son tyran porter plainte devant le tribunal des dieux. Le tyran s'appelait Gilgamesh.

     Il résulte de ces remarques que sont bien les dirigeants qui forment une caste, dont les dirigés sont exclus, quel que soit leur métier, et les chances sont faibles qu'ils en tirent assez de richesse pour se la transmettre en héritage et s’en sortir.

     Seuls les riches peuvent se transmettre en héritage une richesse assez considérable pour en tirer toujours plus de pouvoir. Seuls les super-riches forment des dynasties. Ce qui explique leur mépris pour les chefs d'Etats "démocratiques", qui ne sont en place que pour un temps bref, et dont ils se servent comme de girouettes. Les rois étaient des marionnettes entre les mains de l'oligarchie militaire au temps de la chrétienté. Les fugaces présidents de républiques sont des hochets que des dynasties cachées font s'agiter devant la masse, laquelle est moins désireuse de se prendre en mains que de jouir du spectacle de la démocratie et autres avantages de l'industrie.

     Atomisés en individus "libres" de tout lien naturel et communautaire, les prolétaires forment une masse dont la survie dépend de sa soumission absolue. 

     L'atomisation des peuples en individus présente un double avantage pour l’Etat. Ces individus étant en nombre indéfiniment reproductible lui fournissent une masse de travailleurs au moindre coût dont le renouvellement est gratuit. Ils peuvent de plus être répartis en autant de catégories, liées à l'organisation du travail ou autre, qu'il peut être opportun de les faire s’opposer entre elles.

     J'évoque ici en raccourci un processus qui va de la naisance de l'Etat à la société industrielle. Au départ il y a la désintégration de peuples et l'administration des individus restants moyennant leur transformation en "masse potentielle". La masse se redifférencie et forme une classe lorsque sa misère atteint un degré tel qu’une partie se soulève et demande une amélioration de sa condition en faisant pression sur la caste dirigeante.

     Dans les premiers temps de la république, la masse se montre moins soucieuse d'obtenir son égalité politique que de conserver les avantages d'un asservissement relatif. Lorsqu’elle revendiquera consciemment l’égalité politique, la classe prolétarienne sera facile à prendre au piège de la « représentativité». Dépendant de la production dont elle ne conteste que la répartition inégale des bénéfices, elle ne réclame pas pour de bon l'égalité politique ; encore moins remet-elle en question la machine économique. C'est ce qui la rend aussi manipulable que la masse, dont ses revendications la différencient, mais dans laquelle elle peut aisément être à nouveau dissoute - et anéantie. La manipulation consiste à entretenir la masse prolétarisée dans l'illusion qu'elle existe comme classe, dont la condition est améliorable à proportion des conquêtes (appelées croissance) de l’industrie.

      C'est par la supériorité armée, puis par l’action des prêtres, puis par celle des lois, que le petit nombre obtient sur le grand ce résultat. Avec de plus en plus de police.

     J'ai fait allusion à la supériorité intellectuelle de la caste dirigeante ; cete supériorité est à prendre au sens d’un avoir, non d'une qualité qui lui serait propre. Cet avoir est constitué, entretenu et grossi en accueillant, favorisant (méritocratie), ou en réquisitionnant les compétences émergeant de la masse et désireuses de s’en extraire. Jusqu’à une certaine limite.

     La masse est ce que j’appelle un cheptel. Le cheptel est ce qu'on appelle habituellement - selon l'usage qu'on entend en faire  - la société ou le peuple. On ne dit plus la plèbe en parlant du bas peuple ; mais à gauche on dit "les masses" au pluriel, avec une nuance messianique héritée du plus mauvais Marx. Ce pluriel est typique d'un usage idéologique, tout comme le singulier "peuple de gauche" des politiciens en mal de brebis. Dire de la gauche qu'elle forme un peuple est aussi malvoyant qu'appeler forêt une monoculture d’épineux.

     Quant à la plèbe, écoutons Tite-Live nous rappeler de quoi elle est faite : « De bergers et de bannis » ainsi que d’une « foule obscure, misérable et disparate d’esclaves et d’homme libres désireux de changer de vie ». Au temps de la république romaine, cette foule poussée par les guerres allait grossir la population des villes où elle vivait, au mieux, de commerce, accédant à une certaine richesse et aspirant du coup à accéder à la classe des grands propriétaires, les patriciens. Ceux qui étaient moins favorisés devenaient des artisans, dont la condition était misérable. Non corvéables comme les esclaves mais enrôlables dans de nouvelles guerres à tout moment, ils fournissaient la masse des soldats du plus bas de la classe et la plus exposée : l’infanterie. Dans cette classe du « peuple romain », l'esclavage était une menace obsédante en cas de dette insolvable ; elle touchait particulièrement les soldats au retour des guerres.

     L'équivalence de la plèbe et du troupeau est inscrite dès l’antiquité dans le mot pecus qui y joint celui de ressource financière : pecus, pécuniaire.    

     Les armées de l'antiquité étaient suivies de hordes de pillards en aussi grand nombre que leurs contingents - ce nombre pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers d’individus. Ces hordes se livraient  à la fouille méticuleuse  des cadavres abandonnés sur les champs de bataille une fois les combat finis.

     Le marché aux cadavres est le premier marché du monde. Les  dents, boutons, anneaux, bagues, bracelets, colliers, vêtements, chaussures, et autres verroteries arrachées aux morts sont la première monnaie au sens moderne d’étalon de toutes les valeurs marchandes. Elle permettait l'achat, par les pillards accrochés aux armées, d'esclaves et de prostituées. Il y avait pour les recrues plus de possibilités de s’endetter que de s’enrichir au cours de leur interminable service militaire aux confins de l'empire.

     La validation d'un étalon commun à tous les moyens d'échange se fit en forgeant des pièces de métal et en les frappant à l'effigie d'un roi ; c'est ce que fit à Sardes le roi Alyattès en - 687. La mise en circulation par l'Etat sarde de cette "monnaie royale" fut décisive de sa validation universelle. En lui donnant une caution quasi divine, elle instituait la matière et la forme obligée de l'impôt par lequel, aussi loin qu’elle aille, elle finirait toujours par revenir dans son trésor. C'est l'impôt qui a fixé la valeur de la monnaie. Sans l'autorité d'un Etat il n'y aurait pas eu de monnaie universellement acceptée.

     Dernière remarque : quand je dis que les guerres que les Etats se font entre eux sont la forme la plus avancée de l'économie politique, je paraphrase évidemment Clausewitz :

     "La guerre est une simple continuation de la politique par d'autres moyens [2] ".

     On pourrait  remplacer le mot "guerre" par le mot  "terrorisme", on y verrait plus clair dans ce qui se passe aujourd'hui. Il pourrait alors devenir courant de dire, aussi clairement qu'on le voit,  à qui profite le terrorisme. Et de rappeler comment il est né : ce fut lorsque le président étasunien Franklin D. Roosevelt fit un deal "Pétrole contre protection militaire" en 1945 avec le roi Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal Al Saoud de l'Arabie saoudite. 

     C'est alors que le wahhabisme a explosé.

 


[1] La guerre en monarchie se faisait par mariages instigateurs de rivalités. Certains rois en ont très habilement joué. Elle se fait en démocratie par coups financiers.

[2] De la guerre,  I, 24. 1830.

 

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