En attendant le grand soir

Le Petit Larousse définit l’économie comme « l’ensemble des activités d’une collectivité humaine relatives à la production, la distribution et la consommation des richesses. »

Il me semble qu’avant de parler de richesses il conviendrait de parler de biens, car il y a dans le mot « richesse » une ambigüité qui fait une grande différence de sens, selon que l’on considère les ressources naturelles d’un pays ou les produits de l’activité des gens.        

Les ressources naturelles d’un pays sont des biens, au double sens de « choses bonnes » et de choses qu’on possède et dont la possession n’est pas contestée. Cette absence de contestation entre pour une part appréciable dans leur définition en tant que choses bonnes. Il est bon en effet que ce soit d’un commun accord entre les parties intéressées que les biens offerts par la Nature soient communs à tous ceux qui y vivent, ce qui n’est pas le cas lorsqu’ils en sont empêchés par un régime contraignant. 

Ce qui fait de ces biens communs des richesses, c’est l’activité humaine. C’est la valeur ajoutée par le travail humain aux choses données par la Nature. Extraire, transformer, façonner, transporter, échanger, partager, restituer : telles sont les principales activités. On ne les trouve pas toutes dans les mêmes sociétés.

L'industrie extrait, transforme, façonne, le commerce transporte et échange, et ça s’arrête là. Il n’y a ni partage entre semblables ni restitution à la Nature dans la société industrielle. L’échange, source de profit, est le contraire du partage, et la restitution est un concept complètement ignoré par le libéralisme.

Dans les sociétés que l’industrie n’a pas touchées, c’est la pensée première. On ne prend rien sans savoir qu’il faudra le restituer, car on sait que tout, dans la Nature, a un propriétaire ;  même sa propre vie, à la fin, il faudra la restituer. En attendant, les biens qui sont pris à la Nature dans la reconnaissance du don qu’elle nous en fait sont partagés ; s’ils circulent, ce n’est pas pour le profit qu’un individu peut en retirer en s’en faisant le vendeur, mais pour le bénéfice collectif qui résulte de son passage de main en main où chacun à son tour profite des vertus d’en avoir été après d’autres, pour un temps, le propriétaire. Au bout du compte, grossis de toutes ces valeurs, c’est à la Nature que les biens, sans jamais avoir été marchandés, sont restitués au donateur, avec la valeur ajoutée qui vient d’avoir été partagés par toute la communauté, et éventuellement aussi par ses alliés. C'est ce qu'on appelle une offrande, un remerciement, une cérémonie, c'est ce dont les religions sanguinaires ont fait un sacrifice

Chez les Indiens Hopis du Nouveau Mexique, chez le Zunis, lorsqu'ils étaient encore libres d'agir selon leur sentiment, la plus grande partie de l'activité que nous appelons économique consistait à préparer des cérémonies. Toute leur vie était comprise dans l'intervalle entre prendre et restituer. La cérémonie de remerciement est une restitution ornée.Tout leur art, tout leur imaginaire - toutes leurs richesses - se déployaient alors et s'exposaient aux yeux de tous comme aux puissances invisibles donatrices de vie.

L’ambiguïté du mot richesse tient à ce que, dans l’économie issue du commerce, une richesse est une chose qui a un prix. Dès lors ce n’est plus un bien, c’est une marchandise.

Des biens ne deviennent pas des marchandises du seul fait d’être mis en circulation. Dans les sociétés paléolithiques, on a vu circuler des aiguilles, on n’a pas trouvé trace d’argent; au néolithique sans doute, comme dans les sociétés qui ne connaissaient pas cette invention avant l’arrivée des conquérants, les biens se troquaient par estimation personnelle de leur valeur entre échangeurs. Dans les sociétés mélanésiennes par exemple, comme dans les sociétés de la côte nord-ouest des Etats-Unis d’Amérique, la circulation des biens était une fête. Les objets échangés se chargeaient d’une valeur liée à leurs possesseurs successifs en passant de main en main ; valeur personnalisée à forte charge émotionnelle. Ce n’étaient pas des marchandises, c’étaient toujours des biens, mais chargés d’un statut spécial du fait de leur circulation marquée par des démonstrations de générosité réciproque. Tel était le bénéfice de cette circulation de biens : elle n’augmentait pas l’avoir des échangeurs, elle ne créait pas un surplus matériel, qu’on aurait pu appeler richesse, dans quelques mains; elle resserrait les liens. 

Rien de tel avec la marchandise, à laquelle une valeur est attribuée indépendamment de ses qualités intrinsèques et de ses possesseurs – une valeur monétaire. Le premier effet de cette valeur est de substituer la quantité à la qualité : tout objet peut être rapporté - et est de fait assigné - à une échelle unique de valeur. 

L’argent n’a pas seulement servi à faciliter les échanges. Il a fait de tous les biens des marchandises, une fois les peuples expropriés de leurs terres et les Etats institués pour gérer les intérêts des nouveaux propriétaires ; et il a nivelé toutes les différences en faisant de toutes les richesses des substituts de la seule qu’on ne voyait pas circuler (car elle était thésaurisée) : l’or. Il a réussi par-là à doubler l’esclavage traditionnel, pouvoir sur les corps, d’un pouvoir encore plus grand : un pouvoir sur les esprits.

Seule, la religion avait jusque là exercé un tel pouvoir.

D’où vient le pouvoir de l’argent ? Comment agit-il ? Il y a l’économie qui se fait et celle qui se dit. Une économie qui ne dit pas ce qu’elle fait est une idéologie. C’est l’économisme qui règne aujourd’hui. L’argent a pris un tel pouvoir sur les esprits que personne n’imagine pouvoir s’en passer. Pire : au nom de l’argent, par le moyen de l’endettement, non seulement des individus, mais des collectivités, des Etats, sont mis en péril. Comme si tout était réductible à l’économie et qu’il n’y en avait qu’une seule. Faire de l’idéologie en économie, c’est dire que tout repose sur l’économie, une fois celle-ci réduite à sa seule mesure monétaire. Comme si cette mesure était inscrite dans la Nature ; mieux : comme si largent était la nature de l’économie.

Cette « nature » sur quoi l’économie, et donc la vie, des sociétés, reposerait est souvent exprimée en termes de « nécessité ». Qu’une crise survienne, c’est comme un séisme ou un tsunami. On n’y peut rien ; il faut s’adapter. Il est remarquable que lorsque les financiers imposent une contrainte, leurs économistes la justifient en invoquant la Nature, comme le modèle même de ce sur quoi on ne peut agir. Le credo de la civilisation n’est-il pas au contraire de la dominer ?

On pourrait aussi s’étonner de les voir, eux pour qui la propriété est aussi sacrée que la parole divine, faire si peu de cas des éventuels droits que la Nature pourrait avoir sur tout ce qu’elle crée.

Où voit-on que l’économie soit jamais pensée à partir des choses qui sont prises ni à qui elles sont prises ? Cette question est éliminée par principe - par le principe « qui va de soi » et n’a pas besoin d’être énoncé, que la Nature n’a aucun droit et donc que les ressources sont gratuites. La théorie toujours disponible de l’inégalité des civilisations servira à l’occasion à justifier cette injustice en accréditant l’idée que, n’étant occupées que par des sauvages, les terres appartiennent à ceux qui sont assez puissants pour s’en emparer. 

Cette question réglée donc, et avec elle le droit de pillage imposé, c’est-à-dire réservé à ceux que leur « dieu » enjoint à pratiquer de manière exclusive, l’économie n’est plus pensée qu’à partir de slogans propres à créer la confusion dans la population soumise, soit pour la distraire, soit pour la diviser, afin qu’elle entre en conflit avec elle-même au lieu de prendre conscience de sa condition collective et de lutter pour se délivrer du joug qu’elle subit ; soit encore pour les rassembler dans une union sacrée, genre « nécessité de la croissance pour fournir des emplois et éponger les dettes ». 

Pourtant, s’il y a quelque chose de flagrant, c’est qu’il est difficile d’aussi mal poser un problème, ou de mieux le poser pour ne jamais le résoudre.

Si le problème de l’emploi était celui que les termes posent, une solution simple serait de commencer par arrêter la croissance démographique. Même solution pour réduire les excès de consommation d’énergie. De l’emploi, via une reconsidération des besoins énergétiques artificiellement créés par l’industrie, le problème deviendrait – enfin – celui de la production librement décidée et envisagée de façon collective. Et pour commencer la production des êtres humains, leur reproduction – comme toutes les productions industrielles – excessive. Qui s’en plaindrait ? La démographie mondiale a dépassé la cote d’alerte. Elle est périlleuse pour l’humanité et dévastatrice pour les autres espèces.

Demandons-nous plutôt qui a intérêt à une surpopulation de la planète, à part les industriels pour qui il n’y aura jamais trop de demandeurs d’emploi, et les spéculateurs (qui sont les mêmes), dont la richesse (et donc le pouvoir) dépend du volume mondial de la consommation de leurs marchandises.

La production industrielle n’a pas pour vocation d’être productrice d’emplois ; son premier but est le profit. Son accroissement continuel, favorisé par la croissance démographique, accroît la détérioration de la planète. Une industrie qui entraîne l’appauvrissement de la Nature donneuse de vie (ce qu’on appelle l’épuisement des ressources naturelles), l’appauvrissement des populations qu’elle en dépossède et la pollution de leur territoire qu’elle laisse exsangue une fois pompée jusqu’à l'ultime goutte la dernière ressource à la mode, n’est pas à proprement parler ce qu’on pourrait appeler une activité « économique ».

Détérioratrice de la planète, l’économie qui repose sur l’industrie conquérante est en outre un moyen de pression sur la population. Cette pression est exercée systématiquement par les financiers utilisant les Etats pour organiser la précarité des emplois et la pression sur les salaires, avec toujours à la clé le chantage au retrait de leurs capitaux quand ils voient poindre des dispositions préjudiciables à leurs privilèges.

Cette économie est relayée servilement par les gouvernements soucieux de rassurer ces investisseurs, alléguant devant leurs concitoyens une situation internationale marquée par des tensions ou par des crises. Ce discours se donne des airs défensifs. C’est en quoi il est trompeur.

Les tensions internationales sont parfois évoquées en termes d’évolution. « Il y a des évolutions auxquelles notre pays doit s’adapter sous peine de disparaître », disait Chirac il y a quinze ou vingt  ans. C'est un discours qu’on entend périodiquement de gauche à droite.

Sous couleur défensive, c’est en réalité un discours qui participe à loffensive générale de l’économie mondiale, au profit des spéculateurs et au détriment des gens. Les chefs d’Etats n’en sont pas seulement complices : ils en sont les porte-parole. Les financiers agissent brutalement, sans se soucier de justifications ; mais ils agissent dans l’ombre. Ce qu’ils font anonymement pour leur profit, les gouvernements le traduisent publiquement en « nécessité économique ».

Mais qu’est-ce qu’une nécessité économique qui ne laisse d’autre possibilité que la soumission ? N’est-ce pas une agression ?  Les chefs d’Etat ont beau ne pas s’adresser à leurs concitoyens comme des patrons, ils ne leur en tiennent pas moins des discours d’industriels. Et ces discours sont des discours de guerre. Ils n’appellent pas leurs concitoyens à se dresser contre une lâche agression économique ; eux, les chefs suprêmes des armées, ils les appellent à se soumettre.

Moyennant quoi, soi-disant pour purger ses dettes, en réalité parce que son personnel est au service des liquidateurs de sa souveraineté, l’Etat français vend « sa » métallurgie à des financiers, « ses » armes à des régimes que la morale réprouve, « son » nucléaire à la Chine, et nos forêts, nos châteaux, nos vignes, notre terre, notre air, notre eau, notre avenir à l'Internationale des habiles manipulateurs de fric. 

En période faste, le mouvement s’inverse. On parle de nouveaux marchés comme de conquêtes. C’était hier, quand nous allions faire ailleurs ce qui nous retombe aujourd’hui sur le nez, sans pour autant que la conscience de notre immémoriale supériorité s’émiette…

Notre mémoire est pleine de vaillants combats. Quand Mittal lâche Florange et l’Etat louvoie, quelle est l’histoire ? Le financier véreux, l’Etat liquidateur... Maître chanteur à peine voilé, le créancier sort de sa cachette, et l’Etat ose montrer sa dépendance à nu. Que fait le chevalier face à ces douteux complices ? Il commence par mettre les choses au clair. Il dit l’enjeu. Il dit l’inanité de l’espérance socialiste et l’inévitabilité du cataclysme étant donné la conspiration des Etats liquidateurs.

Cela posé, il déjoue la manœuvre pour faire au peuple plier le dos et le pousser à la protestation servile : « Etat, please, sauve nos emplois ! » - « Vous n’êtes pas cela, dit-il aux travailleurs. Vous êtes les porteurs de la révolution qui reste à faire, vous êtes la classe qui doit sortir l'humanité de l’industrie suicidaire. La droite au moins est un ennemi clair. Stop au leurre! A bas le socialisme menteur ! »

A lieu de quoi, que fait le syndicaliste ? Il pleure. Au nom de ses compagnons qui vont perdre leur emploi. C’est triste, c’est sûr, c’est dur, mais à l’échelle de l’histoire c’est quoi ? S’accrocher à un navire qui coule. « Serrons les coudes. Encore un tour de vis. Encore plus d’industrie ! » Au mieux,  après-demain on entendra : « Merci Etat qui as sauvé nos emplois ! » Au pire : « Progrès! Croissance! Tous unis pour l’industrie salvatrice ! »

Le vaillant syndicaliste ne soulève pas la question : la sidérurgie pourquoi ? Prendre à la Nature sans contrepartie jusqu’où ? La compétition au nom de quoi ? Qu’est-ce qui fait vivre une nation ? Pourquoi un  Etat ? Il ne pose pas l’équation : travailleur = citoyen = décideur.  Il ne dit pas : être demandeur d’emploi, c’est déjà avoir perdu la partie. Il ne crie pas : réveillez-vous ! Il n’explique pas : ne demandons plus d’emplois, décidons quoi produire et pourquoi. Rassemblons nos forces. Créons la démocratie de masse. Décidons de l’ordre monde, nous qui sommes la classe qui peut tout. Non. Edouard Martin pleure ! On l’applaudit. Ce n’est pas une tragédie, ce n’est même pas de l’histoire, ça n’en mérite plus le nom. C’est un vaudeville. On vante son charisme. Et rien sur les 10 ans de la révolution zapatiste !

http://www.legrandsoir.info/la-revolution-zapatiste-est-toujours-debout.html 

http://www.legrandsoir.info/la-marche-des-zapatistes.html

 

 

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