« Vingtards », une génération à inventer ?

Serons-nous des « vingtards » ? Ceux qui ont vécu 1968 imaginaient-ils qu’on les appellerait plus tard les « soixante-huitards » ? Qu’ils seraient associés aux hommes barbus-chevelus à sandales, aux femmes à mini-jupes et à cheveux longs ? Que leur « révolution » aurait un parfum de liberté suivie d’un retour assumé dans le rang et une entrée fracassante dans le domaine du fric et du business ?

Oui, il est bien possible que l’on nous appelle plus tard « les vingtards ».

Car ce que nous vivons et ce que nous allons vivre en cette année 20 du deuxième millénaire est unique dans l’histoire de l’humanité : un confinement à l’échelle mondiale, qui nous transforme, petit à petit, qui fait de nous une nouvelle sorte de survivants.

Des humains pris au piège par un virus

Certains « guerriers du confinement » s’abrutissent du matin au soir avec Netflix et autres Amazon Prime.

D’autres, « vigiles du confinement », passent leur vie sur les réseaux sociaux, ou restent connectés du matin au soir aux chaînes d’information continue.

D’autres jouent aux cartes avec leurs enfants.

D’autres continuent ou se sont mis à « télé-travailler », à enchaîner des visio-conférences, presque comme si le monde continuait à tourner normalement.

D’autres se chargent de maintenir une production de denrées agricoles essentielles, de les distribuer, de les livrer.

D’autres soignent les malades,  d’autres les transportent.

D’autres font des stocks, se préparent à la fin du monde.

Mais tous comprennent que le monde que nous avons vécu est terminé. Les propriétaires voient leurs loyers qui ne rentrent plus. Les indépendants leurs rémunérations disparaître. Les salariés le chômage qui s’avance. Les agriculteurs leurs récoltes qui ne peuvent plus être récoltées et leurs productions qui ne peuvent plus être vendues.

Des conséquences insoupçonnées

Nous sommes au cœur du cyclone. Certains ont peur. D’autres sont inconscients. D’autres se préparent à la suite.

Au cœur du cyclone, confinement oblige, tout est calme. Pas de vent. Pas de bruit. Un ciel magnifique.

Nous sommes pourtant en train d’assister, quasi impuissants, à un cumul de calamités jamais vues en simultané :

  • Une épidémie de grande ampleur, un peu à l’image de la grippe espagnole de 1919 ;
  • Le confinement lui-même, qui rappelle certains épisodes de peste noire (la Grande Peste de Marseille de 1720 s’est toutefois arrêtée aux portes de la Provence par une décision de la Régence et des mesures de confinement couronnées de succès) ;
  • Une crise boursière qui rappelle celle de 1929.

Avouons-le : malgré nos convictions, malgré nos rêves, et en dépit de Greta, nous les aimions bien nos voyages en avion au bout du monde en low cost, notre SUV dernier modèle, notre écran plasma, notre chauffage à fond l’hiver, notre climatisation réglée au max en été.

C’est déjà le passé.

Hier, même pour ceux qui se pensaient pauvres, mal considérés — un temps béni.

Et demain ?

2020 sera une ligne de rupture. Et cela s’appliquera à toutes les générations actuelles — des adolescents aux adultes mûrs.

Demain, temps de privations. La “croissance 0” prônée par le Club de Rome dans les années 70, dont finalement personne ne voulait, la voilà !

« Sobriété heureuse » ?

Sobriété, c’est certain. Heureuse ? Immédiatement après le choc, certainement pas.

Ensuite, on verra. Ce sera à nous de limiter la casse et de reconstruire.

Car après la tempête, qu’allons-nous faire ? Recommencer comme avant ?

Le “monde d’avant” imagine que l’injection massive de capitaux va permettre de recommencer — la fameuse courbe en V des économistes optimistes…

Mais nous sentons tous, nous savons tous que le vent va venir, que la tempête va se déchaîner, que les pluies vont être violentes.

Une crise économique gigantesque qui ne manquera pas d’arriver, une fois achevée cette bizarre période de confinement.

Et une suite qui n’est pas encore écrite.

Certes, Covid-19 n’est pas Ébola, nous n’allons pas tous y passer…

Et nous ne serons plus des soixante-huitards ni des soixante-huitards attardés… Nous sommes devenus de futurs vingtards — des vingtards qui j’espère léguerons au monde autre chose que des rêves de Rolex…

Une génération condamnée à s’inventer.

Jean-Pascal Schaefer

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.