Le Nouvel-Obs consacre un dossier aux retraités de ma génération.
Eh oui, cette étape est importante, relativement brève, et elle peut être dense. Ce dossier me donne envie d’apporter un témoignage personnel.
Le mot de « re-traiter sa vie » me fut transmis par un ami, il y a quelques années, pour expliquer son engagement dans une association dédiée à la création de logements pour les plus défavorisés et leur accompagnement dans la restauration de leur place dans la vie sociale. Il exprimait cette façon de vivre les années qui suivent la fin d’une vie professionnelle, souvent très active, en disant : « Prendre sa retraite, c’est une belle occasion de re-traiter sa vie ».
Nous les « baby-boomers » - en ce qui me concerne je suis un peu plus ancien car les « baby-boomers » furent conçus après la fin de la guerre, tandis que mes parents me « mirent en route » fin 1943 pour affirmer ainsi leur certitude de la victoire sur le nazisme – nous avons eu une vie dont la jeunesse fut marquée par un progrès économique et la création de nouveaux droits sociaux qui ont pu nous étourdir et nous faire croire à une marche en avant sans limite.
Pour beaucoup d’entre nous, une fois passé l’épisode de 1968 qui avait surtout secoué des poussières sociétales, participer au bon fonctionnement des entreprises, innover, créer, développer n’était, non seulement pas contradictoire avec une aspiration à plus de justice sociale mais en était même l’une de ses conditions.
La gueule de bois commença vingt ans plus tard, lorsque la gauche passa du premier au second septennat de François MITTERRAND où la logique gestionnaire prépara le retour au pouvoir d’une droite, qui avait eu le temps d’oublier la geste gaullienne et qui avait eu pour elle de lutter contre l’occupation, de conduire des réformes sociales majeures comme la sécurité sociale ou le vote des femmes, et surtout la décolonisation. Il n’en restait que la médiocrité et l’affairisme … puis, en sautant les années, Jean-Marie LE PEN au second tour de l’élection présidentielle de 2002.
Après tout ça, comme de nombreuses personnes de ma génération, arrivé à la fin de ma vie professionnelle, j’eus besoin de re-traiter ma vie … d’autant que, même si je ne me suis jamais soucié « d’entretenir ma forme » et que j’ai laissé mes formes m’envahir, la démographie et la statistique me laissent entrevoir encore de nombreuses années, qui peuvent pourtant s’arrêter demain.
Les six premières années de retraite, je fus largement aussi occupé que lors des dernières années de ma vie professionnelle, sauf que c’était à titre bénévole. Depuis trois ans, j’ai un peu réduit le rythme mais j’ai, surtout, diversifié un peu plus mes activités. Ma femme avait pris sa retraite d’enseignante un peu avant moi. J’avais craint de rester actif alors qu’elle serait en retraite. Elle fit et fait encore tant de choses au profit des autres, de l’enfance au grand-âge avec une large part consacrée au handicap, que nous passons parfois et même souvent plusieurs jours à ne nous retrouver qu’à l’heure du dîner (Sauf les moments où je vais l’aider dans certaines activités).
Nos filles, parfois, ne nous trouvent pas assez disponibles … même si nous nous efforçons de dégager des moments pour elles et leurs enfants. Devrions-nous recentrer sur le cercle familial ce qui nous reste d’énergie ? Peut-être, mais l’évolution de notre société nous indigne tellement que nous concentrons nos forces sur des sujets où nous tentons d’apporter notre pierre à un monde moins injuste, tant que nous le pouvons. Je suis souvent marqué par un sentiment étrangement désagréable. Celui de nous apprêter à léguer à nos descendants un monde qui n'a guère progressé depuis celui qu’on nous avait confié lorsque nous arrivions à l’âge adulte.
Au moment où la réforme des retraites vient d'être retoquée au Sénat, je suis frappé par le fait que les seules discussions qui ont eu lieu portaient sur l'aspect économique de la retraite ... et n'évoquaient jamais le nouveau temps de la vie qu'elle peut être !
Jean-Paul Bourgès 6 novembre 2013