Le langage courant associe à la mort, l’expression « On lui a fermé les yeux » en évoquant ce geste qui consiste à rabaisser les paupières sur les yeux de celui qui vient de mourir, avant que la rigidité cadavérique le rende impossible. Par ce geste on donne à la mort l’apparence d’un sommeil, qui entretient l’idée d’un réveil possible, si présent dans de nombreuses religions comme dans les contes, tel « La Belle au bois dormant ».
Mais pourquoi ce propos aujourd’hui ?
C’est le titre de l’article de Médiapart à propos de la décision du bureau du Sénat de ne pas lever l’immunité parlementaire de Serge DASSAULT qui me l’a suggéré, puisqu’on y lit : « Le Sénat a fermé les yeux … ».
Nous pouvons, en effet, envoyer des condoléances attristées à la France car elle vient de perdre un membre de la famille, à savoir ce qu’on appelle « la Haute Assemblée », qui par ce refus de faciliter le travail de la Justice face à ce qui ressemble bien à un comportement mafieux, vient probablement de cesser de vivre en tant qu’Institution respectable de la République. Requiescat in pace !
Contrastant absolument avec cette fin minable d’une Institution n’ayant même plus le souci de conserver la considération des Français, quoi de plus admirable que la fin de cet ancien grand sportif belge, Emiel PAUWELS, âgé de quatre vingt quinze ans qui, atteint d’un cancer en phase terminale, a décidé de recourir à l’euthanasie permise par la loi belge, en la faisant précéder, la veille, par une joyeuse réunion d’une centaine d’amis et parents où le Champagne coula à flots. Voici quelqu’un qui regarda la vie en face jusqu’au bout, y compris en décidant d’en fixer le terme avec lucidité et courage.
La troisième vie, évoquée aujourd’hui en raison du livre de Jean-Charles DENIAU, fut interrompue le 11 juin 1957, par ces bourreaux qui n’étaient autres que des militaires français agissant aux ordres et sous le contrôle d’un gouvernement dont la plupart des membres étaient issus de la Résistance opposée à cette barbarie nazie, qui avait traité Jean MOULIN exactement comme fut assassiné après tortures un homme courageux. Cette vie c’est celle de Maurice AUDIN qui, loin des abstractions de sa profession d’assistant de mathématiques à l’Université d’Alger, se donna corps et âme à la défense de ses convictions.
Qu’il a fallu attendre longtemps pour savoir, enfin, ce qu’on subodorait depuis le moment où il disparut, il y a cinquante six ans de cela ! Evidemment il était mort. Evidemment il avait été torturé par des militaires français. Evidemment ces militaires étaient responsables de sa mort … et on sait, maintenant, qu’il fut bel et bien assassiné froidement après avoir résisté à la torture … parce qu’il était communiste et désireux de voir l’Algérie accéder à l’indépendance. On sait, à peu près, où il fut enterré à la hâte. Il est sûrement important, pour sa veuve au moins, de retrouver cette « tombe ».
On s’interroge beaucoup pour savoir qui sera le prochain hôte du Panthéon. Maurice AUDIN n’était pas une femme et j’adhère tout à fait au souhait de faire entrer les restes d’une femme dans ce lieu. Mais quelqu’un qui mourut pour ses idées, sans la recherche d’aucun avantage personnel n’y aurait-il pas aussi sa place pour refermer, espérons-le, le cycle des horreurs du XXème siècle ?
Et, pourtant, n’est-ce pas dans la terre algérienne qu’il est bon que séjourne pour toujours ce reste de ce que la France apporta de meilleur au Maghreb ?
Jean-Paul Bourgès 9 janvier 2014