Etant barbu et moustachu depuis plus d’un tiers de siècle, je suis assez sensible aux prétentions de ceux qui cherchent à imposer aux autres leur conception de ce que doit être une « bonne pilosité ».
Il faut que je vous dise que, si mon visage est revêtu d’une barbe et d’une moustache un peu abondantes et désormais toutes blanches, c’est parce qu’un patron m’avait dit, le jour où je prenais mes fonctions auprès de lui : « Vous savez, ici, on n’aime pas les barbus », alors que je revenais de vacances avec une modeste barbe de quatre semaines. Je lui ai juste répondu : « Dommage car, du coup, je vais la garder » … et mon menton ne connut plus le rasoir depuis ce jour. Je n’ai jamais bien admis que l’on m’emm…
Si je vous raconte ça c’est que, dans Libé du 10 août, un petit article raconte une odyssée liée aux poils et à la pression sociale qui les accompagne. Le terme d’odyssée peut vous sembler emphatique mais je trouve que cela le mérite.
Un certain Malik AFRIDI, commerçant dans le Nord du Pakistan arborait une magnifique moustache d’une envergure impressionnante de soixante seize centimètres … mais son menton et ses joues étaient glabres car il y passait régulièrement le rasoir. Cette formule pileuse ne convenait pas aux Talibans qui voulurent lui imposer le port de la barbe sans moustache. Il fut kidnappé et relâché après un mois et un rasage forcé de sa moustache. Devant la persistance des menaces et sa préférence personnelle pour la moustache et non la barbe, il décida de s’éloigner de chez lui et des siens afin de laisser tranquillement sa moustache reprendre sa taille antérieure … et il envisage, une fois sa moustache revenue, de participer à des concours internationaux de porteurs de bacchantes.
Les « obscurantomètres » les plus fiables sont ceux qui reposent sur le recensement des contraintes, sensées répondre à des prescriptions divines ou magiques, que des groupes font subir aux individus à propos de leurs vêtements, de leur apparence physique, de leurs comportements sexuels, de ce qu’ils mangent.
Le Directeur de Banque qui tente d’imposer son point de vue sur le port de la barbe à l’un des membres de son équipe de direction, comme le Taliban qui ne tolère pas que quelqu’un préfère avoir une moustache plutôt que la barbe font partie de ces ennemis de la liberté devant lesquels il ne faut pas céder car sinon, de contrainte en contrainte, on finit par n’être plus qu’un jouet entre leurs mains.
Evidemment le Directeur de Banque n’avait pas été plus loin que l’expression de cet « … ici, on n’aime pas les barbus » et nos rapports ultérieurs n’en avaient pas souffert. Les Talibans n’ont pas de ces délicatesses et, avec eux, rien ne se règle autrement que dans une extrême violence correspondant à un fanatisme absolu au service d’un obscurantisme ne laissant aucune place à la liberté individuelle ou à la fantaisie.
Nous sommes bien loin du Pakistan pour nous occuper des règles rigides et de l’autoritarisme borné des mollahs et des Talibans, mais nous pouvons et devons, chez nous, réagir paisiblement et fermement à toutes les initiatives qui, sans aucun motif acceptable, prétendent porter atteinte à nos libertés individuelles. Et il y a plus à faire sur ce plan que ce que l’on imagine, car la contrainte est souvent insidieuse. Beaucoup de « petits Talibans » sont parmi nous et chacun d’entre nous peut en être un, parfois, en imposant … même sans s’en rendre compte, un modèle, qui n’est justifié que par notre étroitesse d’esprit.
Jean-Paul Bourgès 10 août 2013