Une information parue sur Le Monde – internet du 9 décembre fait réfléchir à la prison et à ses effets.
Un homme de trente et un ans, condamné à dix-huit ans de prison en 2003 pour avoir tuée sa petite amie, alors qu’il avait dix-neuf ans, aurait dû ne plus avoir qu’un an à passer en prison. Il bénéficiait déjà d’un aménagement de peine qui lui permettait de sortir en journée, afin de suivre une formation professionnelle de comptable.
Il rencontrait régulièrement ces professionnels qui agissent pour faciliter la sortie de prison et la réinsertion : le juge d’application des peines, le conseiller d’insertion et de probation, la responsable de sa formation professionnelle.
Il n’a pas tenu jusqu’au bout et, à l’occasion de l’un de ces temps qu’il passait à l’extérieur, il s’est jeté dans le port de Bayonne et s’y est noyé. Comme seul testament destiné à éclairer son geste, il avait envoyé à son avocat l’enregistrement des dernières séances avec les professionnels cités plus haut.
Un désespoir sans rage, mais si profond que démarrer une nouvelle vie a dû lui paraître au-dessus de ses forces.
Je sais bien que le suicide touche de nombreuses catégories d’individus. Il concerne beaucoup les agriculteurs qui ne voient pas comment faire face aux conditions actuelles d’exercice de leur métier ; il touche des salariés craquant sous la contrainte de managers-harceleurs eux-mêmes stressés au-delà du raisonnable ; on entend que des gendarmes se suicident ; des enseignants ; des chômeurs mais aussi des personnes hyper-occupées.
Sans connaître avec précision le cas de cet homme jeune, il serait abusif et déplacé d’exprimer des opinions sur son suicide et c’est la raison pour laquelle j’ai dit plus-haut « a dû » à propos des motivations de son geste.
Mais ce qui est, par contre, évident c’est que la prison brise, et brise à ce point qu’en sortir finit par faire peur, d’autant que ce qui attend le libéré n’est pas tout rose.
Dans les débats récents autour de la loi TAUBIRA destinée à éviter la récidive, il me semble que l’on ne s’est pas beaucoup demandé si la dureté de notre société, déjà si brutale à l’égard de ceux qui n’ont jamais commis la moindre incartade, n’apparaît pas comme un mur infranchissable pour ceux qui, ayant accompli des actes répréhensibles ou même des crimes extrêmement graves, n’osent même pas imaginer leur retour dans le monde extérieur à la prison ? Est-ce que, pour certains, commettre un acte punissable d’emprisonnement à peine remis en liberté, ne serait pas un moyen d’échapper à une vie sociale qui leur semble encore plus impitoyable que celle que l’on sait pourtant proche de la jungle, derrière les barreaux ?
Autrement dit, alors qu’on a beaucoup parlé de l’effet destructeur de la prison … et à juste titre, ne pourrait-on pas s’interroger sur la déshumanisation de la vie à l’extérieur de la prison, qui est, elle aussi, destructrice ?
Ne peut-on pas, alors, imaginer que cet homme jeune, ayant expérimenté la prison, puis se frottant au monde extérieur ... en principe pour reconstruire une vie gâchée pour en avoir supprimé une autre, n’a pas eu l’impression que sa sortie de prison le libérerait, mais ne le ferait passer que d’une horreur à une autre horreur … où il n’aurait pas plus sa place ?
Tout le monde ne sort pas de prison plus fort qu’un lion … après vingt sept ans derrière les barreaux. L'homme injustement emprisonné peut grandir jusqu'à devenir un géant. Celui qui purge une peine juste n'a que rarement cette perspective.
Jean-Paul Bourgès 11 décembre 2013