La sensibilité des quartiers

L’inverse d’un « quartier sensible »

Les mots que nous utilisons trahissent, souvent et bien plus que nous le voudrions, des pensées inavouables.

Ainsi un quartier qui n’est pas « sensible » me semble naturellement être un « quartier insensible ».

Insensible ! … pourquoi n’ai-je, donc, jamais entendu ce qualificatif ?

Au-delà de la sémantique, n’est-ce pas le fond même du débat qui peut et doit nous animer, c'est-à-dire là aussi au sens propre du mot, réveiller notre âme comme l’âme d’un violon vibre sous l’effet de l’archet ?

Plus que l’aspect jugé inquiétant de certains quartiers, stigmatisés comme « sensibles », notre attention m’apparaît davantage devoir s’intéresser à l’apparence faussement rassurante de ces « quartiers insensibles » où la peur suinte sous les portes fermées à double tour. Dans ces quartiers déshumanisés la peur des autres règne tandis que c’est la peur de l’avenir qui plane sur les « quartiers sensibles ».

L’un des combats politiques majeurs à conduire, dans l’état où notre société se trouve en ce début du XXIème siècle, c’est à mon sens celui qui doit viser à nous sortir tous, sans exception, de la peur qui nous mine en nous redonnant confiance en nous-mêmes, c'est-à-dire obligatoirement entre nous tous.

La confiance à laquelle je fais référence est l’opposée de cette peur, bientôt omniprésente et que chaque journal télévisé amplifie un peu plus en ouvrant presque systématiquement sur des horreurs.

Si nous n’arrivons pas à chasser la peur de l’autre ou de l’avenir et si nous ne substituons pas la solidarité, formulation modernisée de la fraternité, à l’égoïsme décomplexé de ceux qui cultivent l’insensibilité comme une nouvelle valeur, alors nous sommes vraiment perdus.

En ce centenaire du naufrage du Titanic, j’ai l’impression que nos habitants des « quartiers insensibles » dansent au son d’un orchestre ringard dans le salon des premières classes, tandis que nous fonçons vers l’iceberg de leurs cœurs glacés.

La campagne présidentielle qui va bientôt s’achever m’aura, à cet égard, énormément déçu et frustré car je n’y ai guère entendu de discours destinés à élever l’esprit et de propositions susceptibles de mobiliser l’ensemble des énergies, dans un effort et un résultat partagés. Je le dis clairement, j’aurais voulu que l’on trouve plus de sensibilité.

Mon hostilité à Nicolas SARKOZY trouve d’ailleurs là sa motivation la plus forte. Jamais un Président de la République n’avait, à ce point, cultivé l’esprit de division et l’idée de l’opposition des intérêts entre les Français. Jamais un chef de l’Etat n’avait été, de façon aussi ostentatoire, l’homme d’un clan, d’une petite classe, mais de grands intérêts. Ce matraquage diviseur, cinq ans durant, a, comme la gangrène, atteint l’ensemble du corps social au point que tenter d’élever le débat n’aboutit qu’à confiner Eva JOLY dans les un à deux pourcent, et François BAŸROU probablement en dessous de dix pourcent.

On a bien vu, cependant, que l’idée de mobilisation générale est encore capable de faire frissonner cette France pourtant bien léthargique, comme l’ont démontré la « prise de la Bastille » ou le meeting de la Place du Capitole de Jean-Luc MÉLENCHON.

J’écris ceci alors qu’il reste dix jours avant le premier tour, ce qui veut dire que je ne crois plus beaucoup à un sursaut inspiré du seul candidat pouvant battre SARKOZY. Si ce dernier est finalement défait le 6 mai, j’oublierai peut-être quelque temps ces lignes en reprenant espoir, mais j’aurais encore préféré voir perdre la gauche après un combat drapeau au vent que de la voir gagner en l’ayant caché dans sa poche, comme si, elle non plus, ne croyait plus en rien de grand.

Jean-Paul Bourgès 12 avril 2012

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.