VICTORIA règne encore sur l'Inde

Se débarrasser du colonialisme ! Que ça paraît difficile et que cela réserve des surprises !

La Gaule fut, très durablement, colonisée par Rome. VERCINGÉTORIX fut promené, enchaîné, lors du triomphe de Jules CÉSAR à Rome, puis exécuté, juste après, dans sa prison. Comme dans toutes les colonisations, le colonisateur traça des routes, permettant à ses troupes de se déplacer rapidement et aux produits locaux d’être acheminés vers la capitale du colonisateur. Ces voies romaines, souvent renommées Dnnn ou Nnn par notre poétique administration, continuent de marquer nos paysages avec leurs tracés rectilignes qui grimpent et dégringolent nos collines, au lieu de les contourner avec grâce (Il y en a une, tout près de chez nous - allant de Brignais à Rive-de-Gier par la D342 - que je prends fréquemment pour aller en Ardèche via Saint Etienne). Notre langue a été profondément marquée par Rome au point que peu de mots gaulois subsistent. Et notre droit, régissant les rapports entre individus, est largement fondé sur le droit romain. En résumé, la France, issue d’une Gaule colonisée, est une vitrine emblématique du colonialisme sous ses diverses formes, en ayant été à son tour, deux millénaires plus tard, une grande colonisatrice sur tous les continents. Nos toitures du midi, ce qui correspond à la langue d’oc, sont, elles aussi, avec leurs tuiles canal, la marque visible du poids de Rome dans notre vie jusqu’aujourd’hui, comme l’est, à Hanoï, l’influence française sur le théâtre, inspiré de l’opéra Garnier, que laissa là le colonisateur.

Toit en tuiles-canal dans le midi Toit en tuiles-canal dans le midi

 

Théâtre-opéra d'Hanoï © Jean-Paul Bourgès Théâtre-opéra d'Hanoï © Jean-Paul Bourgès

 

Si j’ai évoqué cette imprégnation durable du colonisé par le colonisateur, dont nous oublions trop souvent qu’elle nous caractérise nous aussi dans les deux rôles, c’est en raison des fluctuations juridiques que subissent actuellement les homosexuels en Inde.

La Haute Cour de Justice de New-Delhi avait voulu, en 2009, dépénaliser l’homosexualité. La Cour Suprême vient de casser cette décision, sans se prononcer sur le fond, juste parce que la loi prohibant l’homosexualité, datant de cent cinquante ans … c’est à dire de l’époque où la Reine VICTORIA était Impératrice des Indes … est, tout simplement, toujours en vigueur, puisque jamais abolie.

GANDHI libéra l’Inde du joug britannique, il y a plus de soixante ans, mais le poids du colonisateur pèse toujours et les homosexuels indiens devront encore attendre que la loi indienne soit revue pour échapper aux rigueurs victoriennes, alors que la loi a largement évolué au Royaume-Uni lui-même.

Remarquons, en effet, que, depuis cent cinquante ans, le Royaume Uni a bien évolué à ce sujet, au point qu’Edith CRESSON ayant, naguère, avec sa délicatesse usuelle, évoqué la présence de vingt pour cent d’homosexuels parmi les Membres de la Chambre des Communes, un député britannique lui avait juste répliqué : « Oh ! Je ne savais pas que nous étions si peu nombreux ». Ça c’était de l’humour britannique et du meilleur, mais je doute que ce soit du goût des homosexuels indiens qui ne sont toujours pas autorisés à vivre paisiblement leur sexualité, en raison de cet héritage de la colonisation de leur pays.

Toute la complexité et l’ambiguïté de nos rapports avec l’Afrique découlent du fait que décoloniser ça ne devrait pas seulement laisser un peuple recouvrer son indépendance. Encore faudrait-il pouvoir faire retour à l’état initial, ce qui est évidemment impossible. Le colonisé et le colonisateur restent donc, pour longtemps, si ce n’est pour toujours, marqués l’un par l’autre. Ils doivent l’admettre tous les deux. C’est leur seule solution pour aller de l’avant de façon positive, en assumant le passé.

Jean-Paul Bourgès 15 décembre 2013

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